Le voyage scientifique : une invention du XVIIIe siècle

Bibliographie indicative

Bourguet, Marie-Noëlle, « Voyage, collecte, collections. Le catalogue de la nature (fin XVIIe – début XIXe siècle) », in Danielle Lecocq et Antoine Chambard (éd.), Terre à découvrir, terres à parcourir, Paris, Publications de l’université de Paris VII-Denis Diderot, 1996, p. 184-209.
Broc, Numa, « Voyages et géographie au XVIIIe siècle », Revue d’Histoire des Sciences, t. XXII, 1969, p. 137-154.
Linon-Chipon, Sophie et Raj, Daniela (dir.), Relations savantes : voyages et discours scientifiques, Paris, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 2006.
Montalbetti, Christine, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, Presses universitaires de France, 1997.
Moureau, François (éd.), Métamorphoses du récit de voyage, Paris, Éditions Honoré Champion ; Genève, Slatkine, 1986.
Moussa, Sarga, « Le récit de voyage, genre « pluridisciplinaire ». À propos des Voyages en Égypte au XIXe siècle », in Sylvain Venayre (dir.), Le Siècle du voyage, Sociétés & Représentations, n°21, avril 2006, p. 241-254.
Weber, Anne-Gaëlle, « Le genre romanesque du récit de voyage scientifique au XIXe siècle », in Sylvain Venayre (dir.), Le Siècle du voyage, Sociétés & Représentations, n°21, avril 2006, p. 59-78.
Wolfzettel, Friedrich, Le Discours du voyageur, Paris, Presses universitaires de France, 1996.

Exemplier

1. Jules Verne, Histoire des grands voyages et des grands voyageurs. Les grands navigateurs du XVIIIe siècle, [1878], Paris, Diderot Éditeur, 1997, t. II :
p. 5 : « Avant d’entreprendre le récit des grandes expéditions du XVIIIe siècle, nous devons signaler les immenses progrès accomplis par les sciences durant cette période. Ils rectifièrent une foule d’erreurs consacrées, donnèrent une base sérieuse aux travaux des astronomes et des géographes. Pour ne parler que du sujet qui nous occupe, ils modifièrent radicalement la cartographie et assurèrent à la navigation une sécurité inconnue jusqu’alors ».
p. 160 : « Une question scientifique d’une haute importance, le passage de Vénus sur le disque solaire, annoncé pour 1769, passionnait alors les savants du monde entier. Le gouvernement anglais, persuadé que cette observation ne pouvait être faite avec fruit que dans la mer du Sud, avait résolu d’y envoyer une expédition scientifique. Le commandement en fut offert au fameux hydrographe A. Darlymple, aussi célèbre par ses connaissances astronomiques que par ses recherches géographiques sur les mers australes. Mais ses exigences, sa demande d’une commission de capitaine de vaisseau, que lui refusait obstinément sir Edouard Hawker, déterminèrent le secrétaire de l’Amirauté à proposer un autre commandant pour l’expédition projetée. Son choix s’arrêta sur James Cook […] ».
p. 313-314 : « Ainsi périt ce grand navigateur, le plus illustre assurément de ceux qu’a produits l’Angleterre. La hardiesse de ses plans, sa persévérance à les exécuter, l’étendue de ses connaissances, en ont fait le type du véritable marin de découvertes.
Que de services il avait rendus à la géographie ! Dans son premier voyage, il avait relevé les îles de la Société, prouvé que la Nouvelle-Zélande est formée de deux îles, parcouru le détroit qui les sépare et reconnu son littoral ; enfin, il avait visité toute la côte orientale de la Nouvelle-Hollande […] ».

2. Joseph Conrad, « Geography and some explorers », in Last Essays, Londres, Dent, 1955 :
p. 10 : “ The voyages of the early explorers were prompted by an acquisitive spirit, the idea of lucre in some form, the desire of trade and the desire of loot, disguised in more or less fine words. But Cook’s three voyages are free from any taint of that sort. His aims needed no disguise. They were scientific. His deeds speak for themselves with the masterly simplicity pf a hard-won success. In that respect he seems to belong to the single-minded explorers of the nineteenth century, the late fathers of militant geography whose only object was the search for truth. Geography is a science of facts, and they devoted themselves to the discovery of facts in the configuration and features of the main continents”. [“Les voyages des premiers explorateurs étaient motivés par le goût de la possession, l’idée du lucre en quelque sorte, le désir de marchander ou le désir de piller, déguisés derrière des mots plus ou moins subtils. Mais les trois voyages de Cook sont exempts de telles souillures. Il n’avait pas besoin de déguiser ses visées. Elles étaient scientifiques. Ses actes parlent d’eux-mêmes, avec la simplicité magistrale d’un succès durement acquis. De ce point de vue, il semble pouvoir prendre place parmi les explorateurs résolus du XIXe siècle, les derniers pères de la géographie militante dont le seul but était la recherche de la vérité. La géographie est une science des faits et ils se vouèrent à la découverte de faits concernant la configuration et les caractéristiques des principaux continents ». Nous traduisons].

3. John Hawkesworth, Voyage autour du monde entrepris par ordre de Sa Majesté Britannique…, Paris, Panckoucke, 1774, t. II :
p. 210-211 : « Les papiers du Capitaine Cook contenaient un récit suivi de tous les incidents nautiques du Voyage, et une description détaillée de la figure et de l’étendue des pays qu’il avait visités, du gisement des Caps et des Baies qui sont sur les côtes, de la situation des Havres où les vaisseaux peuvent se procurer des rafraîchissements ; de la profondeur d’eau qu’ont rapportée les sondes ; les latitudes et les longitudes, la variation de l’aiguille et tous les autres détails relatifs à la Navigation et dans lesquels il a montré les talents d’un excellent Officier et d’un Navigateur habile. Mais j’ai trouvé dans les papiers qui m’ont été communiqués par M. Banks un grands nombre de faits et d’Observations que le Capitaine Cook n’avait pas recueillis, la Description des Pays et de leurs productions, les mœurs, les coutumes, la religion, la police et le langage des Peuples, développés avec plus d’étendue que ne pouvait le faire un Officier de Marine, dont la principale attention se tournait naturellement vers d’autres objets. Le Public sera redevable de toutes ces connaissances à M. Banks. On lui devra aussi plusieurs observations-pratiques, ainsi que les dessins et gravures qui éclaircissent et ornent ce Voyage […].
Les matériaux fournis par M. Banks étant si intéressants et si nombreux, quelques personnes prétendaient qu’on ne devait pas écrire la relation du Voyage au nom du Commandant ; il semblait que les observations et les descriptions de M. Bans seraient absorbées sans distinction dans une narration générale donnée sous un nom qui ne serait pas le sien ; mais il a levé généreusement cette difficulté, et nous avons jugé nécessaire de faire connaître tout ce que lui doit le Public, et tout ce que je lui dois moi-même ».

4. Denis Diderot, Voyage en Hollande et dans les Pays-Bas autrichiens, Paris, Belin, 1819, cité par Friedrich Wolfzettel, Le Discours du voyageur, Paris, PUF, 1996, p. 274 :
« Je voudrais au voyageur une bonne teinture de mathématiques, des éléments de calcul, de géométrie, de mécanique, d’hydraulique, de physique expérimentale, d’histoire naturelle, de chimie, du dessin, de la géographie, même un peu d’astronomie ; ce qu’on a coutume de savoir à vingt-deux ans, quand on a reçu une éducation libérale ».

5. Alexander von Humboldt, « Introduction », Relation historique du Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, Paris, F. Schoell, 1814, t. I :
p. 4-6 : « Lorsque je commençai à lire le grand nombre de voyages qui composent une partie si intéressante de la littérature moderne, je regrettai que les voyageurs les plus instruits dans des branches isolées de l’histoire naturelle eussent rarement réuni des connaissances assez variées pour profiter de tous les avantages qu’offrait leur position. Il me semblait que l’importance des résultats obtenus jusqu’à ce jour, ne répondait pas entièrement aux immenses progrès que plusieurs sciences, et nommément la géologie, l’histoire des modifications de l’atmosphère, la physiologie des animaux et des plantes, avaient faits à la fin du dix-huitième siècle. Je voyais avec peine, et tous les savants ont partagé ce sentiment avec moi, que, tandis que le nombre des instruments précis se multipliait de jour en jour, nous ignorions encore l’élévation de tant de montagnes et de plateaux, les oscillations périodiques de l’océan aérien, la limite des neiges perpétuelles sous le cercle polaire et sur les bords de la zone torride, l’intensité variable des forces magnétiques et tant d’autres phénomènes également importants.
Les expéditions maritimes, les voyages autour du monde ont justement illustré les noms des naturalistes et des astronomes que les gouvernements ont appelés pour en partager les périls ; mais tout en donnant des notions exactes sur la configuration extérieure des terres, sur l’histoire physique de l’océan et sur les productions des îles et des côtes, ces expéditions paraissent moins propres à avancer la géologie et autres parties de la physique générale, que des voyages dans l’intérieur des continents. L’intérêt des sciences naturelles y est subordonné à celui de la géographie et de l’astronomie nautique. Pendant une navigation de plusieurs années, la terre ne se présente que rarement à l’observation du voyageur ; et, lorsqu’il la rencontre après de longues attentes, il la trouve souvent dénuée de ses plus belles productions ».

6. Georges Cuvier, Éloges historiques, Paris, Ducrocq, 1860 :
- [sur Adanson], p. 75-76 : « Que l’on se représente un homme de 21 ans, quittant pour ainsi dire les bancs de l’école, encore en partie étranger à tout ce qu’il y a de routinier dans nos sciences et nos méthodes […]. Ses vues auront nécessairement une direction propre, ses idées une tournure originale […]. Mais, n’ayant point à les faire passer dans l’esprit des autres, sans adversaire à combattre, sans objection à réfuter, il n’apprendra point cet art délicat de convaincre les esprits sans révolter les amours-propres, de détourner insensiblement les habitudes vers des routes nouvelles, de contraindre la paresse à recommencer un nouveau travail. D’un autre côté, toujours seul avec lui-même et sans objet de comparaison, prenant chaque idée qui lui vient pour une découverte, jamais exposé à ces petites luttes de société qui donnent si vite à chacun la mesure de ses forces, il sera enclin à prendre de son talent des idées exagérées, et n’hésitera point à les exprimer avec franchise ».
- [sur Pierre-Simon Pallas], p. 85 : « M. Pallas employait le loisir de ses quartiers d’hiver à rédiger son journal, et, d’après le plan présenté par le comte Orloff, il l’envoyait chaque année à Pétersbourg, où l’on publiait les volumes à mesure qu’ils étaient imprimés.
On conçoit que, travaillant ainsi à la hâte, privé dans ses solitudes de livres et de tous les moyens de comparaison, il devait être exposé à faire quelques méprises, à insister sur des choses connues, comme si elles eussent été nouvelles : à revenir plusieurs fois sur les mêmes choses. Nous conviendrons néanmoins qu’il aurait pu y mettre plus de vie, et faire saillir davantage les objets intéressants. Il faut l’avouer, cette longue et sèche énumération de mines, de forges ; ces nomenclatures répétées des plantes communes qu’il cueillait, ou des oiseaux vulgaires qu’il voyait passer, ne forment pas une lecture agréable ; il ne transporte pas son lecteur avec lui ; il ne lui met point en quelque sorte sous les yeux, par la puissance du style, comme l’ont fait des voyageurs plus heureux, les grandes scènes de la nature, ni les mœurs singulières dont il a été le témoin ».

7. François Levaillant, « Préface », Voyage de M. Le Vaillant dans l’intérieur de l’Afrique par le Cap de Bonne-Espérance, dans les années 1780, 81, 82, 83 et 85, Paris, Leroy, 1790, t. I :
p. viij : « Obligé de me servir des termes et des mesures adoptées par les Ornithologistes, les personnes qui ne sont pas Naturalistes et qui daigneront me lire, auraient infailliblement trouvé dans les trois quarts de mes Descriptions, de l’erreur ou de l’obscurité, si je ne leur donnais cette clef, indispensable à quiconque jetterait pour la première fois les yeux sur cette partie de l’Histoire Naturelle.
Je pardonne à ces Ouvrages volumineux, à ces compilations immenses où l’on met à contribution les Livres anciens, où les textes sont tout au long cités, où, par cela seul qu’ils sont anciens, on présente comme des vérités immuables, les rêves de l’imagination ou de l’ignorance. Mais lorsqu’épris de la manie d’une Science, et ne trouvant pas en soi les ressources propres à en étendre les progrès, que du fond de son Cabinet on prétend établir des principes et dicter des lois ; qu’on abuse des dons heureux du génie pour propager les vieilles erreurs, et couvrir de toutes les grâces de l’élocution les mensonges avérés de nos Pères ; qu’on les déguise, qu’on les tourmente, qu’on se les approprie en connaissance de cause, je ne fais point grâce à l’Écrivain qui se pare ainsi de la dépouille d’autrui, quelque peine qu’il ait pris pour en rassortir les lambeaux.
Bien résolu de ne parler que de ce que j’ai vu, de ce que j’ai fait, je ne dirai rien que d’après moi-même, et certes on ne me reprochera pas les fautes de ceux qui m’ont précédé ».

8. Adelbert von Chamisso, Voyage autour du monde 1815-1818 [1835], trad. fr. Henri Alexis Baatsch, Paris, Le Sycomore, 1981 :
- p. 60 : « J’ai en effet découvert dans La Fiancée de Corinthe, un des poèmes les plus achevés de Goethe, un des joyaux de la littérature allemande et européenne, que le quatrième vers de la quatrième strophe a un pied de trop !
Dass er angekliedet sich aufs Bette legt
[…] Je tiens cette découverte pour neuve encore”.

9. Alexander von Humboldt, « Introduction », op. cit. :
- p. 30-31 : « Une relation historique embrasse deux objets très-distincts : les événemens plus ou moins importans qui ont rapport au but du voyageur, et les observations qu’il a faites pendant ses courses. Aussi l’unité de composition qui distingue les bons ouvrages d’avec ceux dont le plan est mal conçu, ne peut y être strictement conservée, qu’autant qu’on décrit d’une manière animée ce que l’on a vu de ses propres yeux, et que l’attention principale a été fixée moins sur des observations de sciences que sur les mœurs des peuples et les grands phénomènes de la nature […].
A mesure que les voyages ont été faits par des personnes plus instruites, ou dirigés vers des recherches d’histoire naturelle descriptive, de géographie ou d’économie politique, les itinéraires ont perdu en partie cette unité de composition et cette naïveté qui distinguoient ceux des siècles antérieurs. Il n’est presque plus possible de lier tant de matériaux divers à la narration des événemens, et la partie qu’on peut nommer dramatique est remplacée par des morceaux purement descriptifs. Le grand nombre de lecteurs qui préfèrent un délassement agréable à une instruction solide n’a pas gagné à cet échange, et je crains qu’on ne soit tr-speu tenté de suivre dans leurs courses ceux qui traînent avec eux un appareil considérable d’instrumens et de collections.
Pour que mon ouvrage fût plus varié dans les formes, j’ai interrompu souvent la partie historique par de simples descriptions. J’expose d’abord les phénomènes dans l’ordre où ils se sont présentés, et je les considère ensuite dans l’ensemble de leurs rapports individuels. Cette marche a été suivie avec succès dans le voyage de M. de Saussure, livre précieux qui, plus qu'aucun autre, a contribué à l’avancement des sciences, et qui, au milieu de discussions souvent arides sur la météorologie, renferme plusieurs tableaux pleins de charme, comme ceux de la vie des montagnards, des dangers de la chasse aux chamois, ou des sensations qu’on éprouve sur le sommet des Hautes-Alpes ».

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18 octobre

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