Les origines des Mille et une nuits, une question de point de vue ? De quelques constructions généalogiques

Introduction

Quelques éditions des Mille et une nuits en arabe
Alf-Layla wa-Layla, al-ṭaba‘a al-ûlâ, muqâbala wa-taṣḥîḥ al-šayḫ Muḥammad Qiṭṭa al-‘Adwâ, 2 vol., à partir de l’édition de l’imprimerie Bûlâq (Le Caire, 1252/1835), Beyrouth, Dâr Ṣâdir, s.d.
Tausend und Eine Nacht, Arabisch nach einer Handschrift aus Tunis, Herausgegeben von Dr Maximilan Habicht, 12 vol. Breslau, Grass, Barth et Co.,1825-1843 [Alf-Layla wa-Layla, Breslau’s edition by Dr Maximilain Habicht, 12 vol., Le Caire, National Library Press, « Egyptian National Library and Archives – Rare Publications », 1998]
The Alif Laila, or Book of the thousand nights and one night, commonly known as « The Arabian Nights », ed. sir William H McNaghten, Calcutta-Londres, 1839-42, Alf-Layla wa-Layla, 2 vol. Beyrouth, Dâr al-‘Awda, 1979.
The Thousand and One Nights (Alf-Layla wa-Layla), from the Earliest Known Sources, Arabic Text Edited with Introduction and Notes by Muhsin Mahdi, 3 vol., Leyde, E. J. Brill, 1984-1994.
Halflants, Bruno : « Le Conte du portefaix et des trois jeunes femmes » dans le manuscrit de Galland : XIVe-XVe siècles : édition, traduction et étude du moyen arabe d’un conte des « Mille et une nuits », Louvain-la-Neuve, Université catholique de Louvain, Peeters, coll. « Publications de l’Institut orientaliste de Louvain », 2007.

1. La quête des sources, une tâche infinie
- Le début des Mille et une nuits dans l’édition Mahdi du manuscrit de Galland (t. 1, p. 56)
« Au nom de Dieu, le clément, le miséricordieux, qu’il nous protège, louange à Dieu, le roi généreux, créateur de la création et de l’humanité, qui a élevé le ciel sans pilier, a déployé la terre et le fond des mers, fait des montagnes des jalons, fait jaillir l’eau de la roche, fait périr le peuple de Ṯamûd et de ‘Âd, et Pharaon aux piquets . Je dis sa louange –qu’il soit exalté !- pour l’assistance qu’il nous a accordée et je le remercie de sa faveur qui ne peut être quantifiée
Et donc : nous avertissons le compagnon des généreux et des [les ?] seigneurs éminents et nobles, que le but visé par l’écriture de ce livre délicieux et savoureux est d’être utile à qui l’examine. En effet, il contient des vies pleines d’adab (urbanité ?) et des développements excellents pour les gens dignes, et d’eux l’homme peut apprendre le beau langage, et ce qui est arrivé aux rois du début à la fin des temps. Son appellation est 'Le livre des Mille et une nuits'. Il contient aussi des vies vénérables d’où celui qui les écoute peut apprendre la perspicacité, pour que nulle ruse (ḥîla) ne l’atteigne, et qu’il ressente une élévation de l’esprit et de l’allégresse, dans les moments de contrariété dus au cours du temps infesté de scélératesse. Et Dieu – loué soit-il – est le guide vers le vrai.
Le transmetteur responsable de la composition dit : on rappelle, mais Dieu est plus savant dans son mystère et a plus de jugement en ce qui concerne ce qui a eu lieu auparavant dans les récits des nations, qu’il y avait jadis, dans le royaume des Sassanides, dans les îles du Hind et le cœur de la Chine, deux rois frères … ».

Références
Cosquin, Emmanuel : « Le Prologue cadre des Mille et une nuits, les légendes perses et le livre d’Esther », Revue biblique, 6, janvier-avril 1909, p. 7-49 [repris dans Études folkloriques, 1922, p. 265-347].

2. L’approche classificatoire et les comparaisons de motifs
- 1er voyage de Sindbâd de la mer (trad. Galland, t.1, p.236)
Il y a sous la domination du roi Mihrage, une île qui porte le nom de Cassel. On m’avait assuré qu’on y entendait toutes les nuits un son de timbales ; ce qui a donné lieu à l’opinion qu’ont les matelots, que Degial y fait sa demeure*. Il me prit envie d’être témoin de cette merveille, et je vis dans mon voyage des poissons longs de cent et de deux cents coudées, qui font plus de peur que de mal. Ils sont si timides, qu’on les fait fuir en frappant sur des ais. Je remarquai d’autres poissons qui n’étaient que d’une coudée, et qui ressemblaient par la tête à des hiboux.
- Documents (akhbâr) sur la Chine et l’Inde (851) trad. Paule Charles-Dominique dans Voyageurs arabes, Bibl. de la Pléiade
« on voit alors les bateaux engloutis comme dans un puits. Les bateaux qui naviguent sur cette mer le craignent, aussi les marins battent-ils des simandres semblables à celles des chrétiens pour que le poisson ne s’appuie pas contre le navire et le fasse couler.
Dans cette mer, on trouve également un poisson que nous avons pêché et dont la longueur atteint vingt coudées. Nous l’avons éventré et nous avons extrait un poisson de la même espèces. Nous avons recommencé l’opération sur ce deuxième poisson pour en trouver un autre de la même espèce, ces poissons étant tous vivants et frétillants, en tous points semblables quant à l’apparence.

Sources (quelques exemples)
Les Cent et une nuits, présentées et traduite de l’arabe par M. Gaudefroy-Demombynes 1911 [rééd. Paris, Sindbad, coll. « La Bibliothèque arabe », 1984]. Une version arabe est éditée sous le titre Kitâb Mi’at Layla wa-Layla, étude et édition par Mahmoud Tarchouna, Tunis, Al-Dâr al-‘arabiyya li-l-kitâb, 1979. C’est une version un peu différente.
Kitâb al-ḥikâyât al-‘ajîba wa-l-aḫbâr al-ġarîba, éd. Hans Wehr, 1956 [Cologne, Manšûrât al-jamal, 1997].
Ibn al-Muqaffa‘, ‘Abd Allah : Kitâb Kalîla wa-Dimna, Beyrouth, Maktabat al-ṯaqâfiyya, s.d.
Le Livre de Kalila et Dimna, traduit de l’arabe par André Miquel, Paris, Klincksieck, 1980 [1e édition 1957].

Références
Bauden, Frédéric, Chraïbi, Aboubakr, Ghersetti, Antonella (dir.), Le Répertoire narratif arabe médiéval, Transmission et ouverture. Actes du colloque international (Liège, 15-17 sept. 2005), Genève, Droz, 2008.
Bencheikh, Jamel Eddine, Brémond, Claude, Miquel, André :
. 1980 « Dossier d’un conte des Mille et une nuits », Critique, XXXVI, p. 247-277.
. 1991 Mille et un contes de la nuit, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées ».
Chauvin, Victor, Bibliographie des ouvrages arabes ou relatifs aux Arabes publiés dans l’Europe chrétienne de 1810 à 1885, Liège, H. Vaillant-Carmanne, 12 vol. 1892-1922 [reproduction en fac-similé, 4 vol., Paris, Institut du monde arabe, 1986].
Chraïbi, Aboubakr, Les Mille et une nuits, histoire du texte et classification des contes, Paris, L’Harmattan, 2008.
Elisséeff, Nikita, Thèmes et motifs des Mille et une nuits, Essai de clarification, Beyrouth, Institut français de Damas, 1949.
El-Shamy, Hasan M., A Motif-index of the Thousand and one nights, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press, 2006.

3. Le plus ancien manuscrit ( ?) et problèmes afférents : l’histoire des textes
- Le plus ancien manuscrit ( ?)
(1) livre (kitâb)
(2) contenant du récit (fîhi ḥadîṯ)
(3) de mille nuits (alf-layla) il n’y a de force
(4) et de puissance qu’en Dieu
(5) le Haut l’Imposant
(1) Au nom de Dieu le Clément le Miséricordieux
(2) nuit (layla)
(3) et quand ce fut la nuit suivante
(4) Dînâzâd dit « mon délice ( ?) si tu n’es
(5) pas endormie raconte-moi le récit
(6) que tu m’as promis et donne, à propos (aḍribî ‘an)
(7) des qualités et les défauts, de la (ḥawl ? puissance ?) et de l’ignorance (jahl)
(8) de la générosité et de l’avarice, du courage et de la couardise
(9) qui soient dans l’individu innés ou ? (ṭarîfa : acquis / ṭarîqa un choix / ẓarîfa un raffinement)
(10) qu’ils concernent ? (ma‘lam : signe distinctif / mu‘lama : la bravoure) ou l’adab du Šâm
(11) ou bédouin (?) ([aw a‘]râbî).
(12) [Et Šîrâzâd lui raconta un récit ?] plein de beauté et de raffinement
(13) [au sujet d’Untel le ?? et] son histoire ([wa-ḏi]krihi) / sa ruse ([wa-ma]krihi)
(14) [et elle /il ?] devient plus digne (aḥaqq) que ceux qui ne le font / sont pas ( ?)
(15) […ou ?] sinon plus roué(e ?) qu’eux (amkar minhum)
- L’histoire de Khurâfa et le « noyau fondateur » (A. Chraïbi)

- Un exemple : les ruses des femmes (kayd al-nisâ’)
Réaction de Schahriar et de son frère face à la ruse de la jeune fille enlevée par le génie (Mahdi, t.1, p.64) :
« Allâh, Allâh ! Il n’y a de pouvoir et de force qu’en Allâh le très-haut le terrible (al-‘aẓîm) ! Votre ruse (kayd) est terrible (‘aẓîm) ».

Coran, XII, 28 : Lorsque le maître vit la tunique déchirée par derrière, il dit : « Voilà vraiment une de vos ruses féminines (min kaydi-kunna) ! Votre ruse (kaydu-kunna) est terrible ! » (nous modifions légèrement la traduction de D. Masson)

Références
Abbott, Nabia, « A Ninth-Century Fragment of the "Thousand Nights". New Light on the Early History of the Arabian Nights », Journal of Near Eastern Studies, VIII, 3, 1949, p. 129-164.
Goitein, Solomon D, « The Oldest documentary evidence for the title ‘Alf-Laila wa-Laila’ », Journal of the American Oriental Society, 78, 1958, p. 301-302.
Grotzfeld, Heinz, « Neglected conclusions of the Arabian Nights », Journal of Arabic Literature, XVI, 1985, p. 73-87.
Hämeen-Anttila, Jaakko, « Oral vs. written : some notes on the Arabian nights », Acta Orientalia, 56, 1995, p. 184-192.
Marzolph, Ulrich et Van Leeuwen, Richard (dir.), The Arabian Nights Encyclopedia, with the collaboration of Hassan Wassouf ; with fourteen introductory essays by internationally renowned specialists. 2 vol. Santa Barbara, ABC-Clio, 2004.
Mc Donald, Duncan B, « The Earlier History of the Arabian Nights », Journal of the Royal Asiatic Society, 3, 1924, p. 353-397.
Schoeler, Gregor, Écrire et transmettre dans les débuts de l’Islam, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Islamiques », 2002.

4. Les témoignages indirects : une question de genre ou de légitimité ?
- ‘Abd Allâh ibn ‘Abd al-‘Azîz al-Kâtib (milieu IXe), al-Kuttâb wa-sifat al-dawât wa-l-qalam wa-tafsîrihimâ (« Les secrétaires et la description de l’encrier, de la plume et de leur usage »)
« ‘Abd Allâh b. al-Muqaffa‘ a traduit en arabe le livre de Hazâr afsânè (fasân ?) et Kalîla et Dimna, le Règne d’Ardašîr et le livre de Mazdak wa-Kârawand (nahâwarand ?) ».
- al-Mas‘ûdî (m.956), Mûrûj al-Dhahâb (« Prairies d’or ») :
« L’ouvrage de ‘Ubayda est à la disposition de tous et on le connaît fort bien. Pour le reste, la plupart de ceux qui ont quelque connaissance des récits qui la concernent (aḫbâr) estiment que ceux-ci sont établis à partir de ḫurâfât fabriquées (mawḍû‘a min ḫurâfât maṣnû‘a), qu’ont arrangées ceux qui approchaient les princes quand ils les rapportaient (bi-riwâyatihâ) et assuraient ainsi leur emprise sur leurs contemporains en retenant et en débitant ces récits. Il en va ici comme des livres qui nous sont parvenus traduits du persan, du sanscrit (al-hindiyya) ou du grec (al-rûmiyya), et qui ont été composés de la même façon. Tel est l’ouvrage appelé Hâzâr afsânè, ce qui s’interprète (tafsîr ḏalika), en arabe, par alf ḫurâfa (« Mille ḫurâfât »), ḫurâfa étant l’équivalent du persan afsânè. Les gens appellent ce livre « mille et une nuits » (alf layla wa-layla) [variante : « mille nuits » (alf layla)] ».
- Ibn an-Nadîm (m.995), Fihrist (« Catalogue ») :
« [Muhammad b. Ishâq dit] les premiers à composer (sanafa) des récits extraordinaires (khurâfât), à les mettre en forme de livres (ja‘ala lahâ kutuban), à les garder dans des bibliothèques (wa-awda‘ahâ-l-khazâ’in), en y faisant parfois parler les animaux (ja‘ala ba‘d. dâlik ‘ala alsînati-hayawân) furent les anciens Perses (al-furs al-awwal). Et les souverains Arsacides, qui sont la troisième dynastie des rois de Perse, furent pris de passion pour eux (aghraqa fiha : ils se sont plongés dedans). Le mouvement s’accrut et s’intensifia avec les Sassanides. Puis les Arabes les traduisirent dans la langue arabe (al-‘arabiyya) et les maîtres du bien-dire et de l’éloquence (al-fusahâ’ wa-l-bulaghâ’) les reçurent à leur tour (tanâwalaha), les polirent (hadhdhabûha, les émondèrent), les enjolivèrent (nammaqûha) et composèrent (sanafû) sur ce modèle (ma‘nâ, signifié, fond) des œuvres semblables (mâ yushabbuhâ).
Le premier livre fait sur ce modèle (ma‘nâ) fut le Hèzâr afsânè, ce qui veut dire « Mille récits extraordinaires » (alf khurâfa). Sa cause fut la suivante (wa-kâna-s-sabab fî dâlik) : l’un de ces [anciens] rois, lorsqu’il se mariait à une femme, passait la nuit avec elle et la tuait au matin. Il épousa une jeune fille (jâriya) de naissance royale (min awlâd al-mulûk), de celles qui sont douées de sagesse (‘aql, raison) et de savoir (dirâya). Elle se nommait Shahrâzâd, et, lorsqu’elle se trouva en présence du roi, elle entreprit de lui raconter des histoires extraordinaires (tukharrifuhu) en poursuivant son récit (tasil al-hadîth) jusqu’à la fin de la nuit, si bien qu’elle inclina le roi à lui laisser la vie sauve, et à lui demander, la nuit suivante, la fin du récit (tamâm al-hadîth). Tant et si bien que mille nuits passèrent (ilâ an atâ ‘alayhâ alf layla), et comme le roi, de tout ce temps-là, couchait avec Shahrâzâd, elle conçut de lui un fils, qu’elle lui présenta en lui révélant la ruse (hîla) dont elle avait usé envers lui. [Le roi] reconnut sa sagesse (ista‘qalahâ), eut de l’inclination envers elle (mâla ilayhâ) et la fit rester en vie (istabqâhâ). Le roi avait une intendante (qahramâna) nommée Dînârzâd, qui était de connivence avec Shahrâzâd (kânat muwâfiqa lahâ ‘alâ dâlik). On dit aussi que ce livre a été composé pour H.umânî la fille de Bahman, et l’on rapporte une histoire différente à ce sujet.
[Muhammad b. Ishâq dit :] la vérité, si Dieu accepte qu’il en soit ainsi, est que le premier qui tint des séances nocturnes (man samara bi-l-layl : qui fit du samar, des histoires de veillée la nuit) fut Alexandre. Il avait des gens qui l’amusaient (yudhikûnahu) et lui racontaient des histoires extraordinaires (yukharrifûnahu). Mais ce n’était pas pour le plaisir (lâ yurîdu bi-dâlika-l-ladda), mais pour se protéger et se garder (wa-innamâ kâna yurîdu-l-hifz wa-l-hars). C’est ainsi qu’après lui les rois en usèrent avec le Hèzâr afsânè. Celui-ci contient mille nuits, mais moins de deux cents histoires de veillée (samar) : parce qu’une histoire de veillée, on peut la raconter pendant plusieurs nuits (li-anna-s-samar rubbamâ hudditha fî addat-layâl). J’ai eu plusieurs fois l’occasion d’en voir une copie complète (wa-qad ra’aytuhu bi-tamâmihi daf‘ât) : à la vérité, c’est un livre indigent (ghathth : maigre ou infecté) et qui raconte assez froidement (bârid al-hadîth).
(Muhammad b. Ishâq dit :) Abû ‘Abdallah Muhammad Ibn ‘Abdûs al-Jahshiyârî, l’auteur du Livre des vizirs, avait entrepris de composer (bi-ta’lîf) un livre de mille samar choisis parmi ceux des Arabes, Perses, Grecs et autres peuples. Chaque section était un tout autonome (qâ’im bi-dâtihi), distinct du reste (lâ ya‘liq bi-ghayrihi). Il avait convoqué des spécialiste de samar (musâmirîn) et pris d’eux le meilleur de leur savoir et de leur art (ahsan mâ ya‘rifûn wa yahsinûn). Il avait choisi aussi ce qui lui plaisait dans les livres composés (musannafa) de samar et d’histoires extraordinaires (khurâfât). Cet homme de premier plan (fâdilan) avait ainsi réuni 480 nuits –chacune d’elles enfermant un samar complet, sur environ 50 feuillets (waraq)– mais la mort l’a emporté, avant qu’il ait pu mener à terme son projet de l’achever jusqu’au millième samar. J’en ai vu plusieurs parties, écrites de la main d’Abû t-Tayyib, frère d’al-Shâfi‘î.
Auparavant, il y en eu plusieurs qui mirent ces récits du soir (asmâr) et histoires extraordinaires (khurâfât) dans la bouche des hommes, des oiseaux et des bêtes (‘alâ alsinati-l-nâs wa-t-tayr wa-l-bahâ’im) : parmi eux on peut citer (jamâ‘a minhum) ‘Abdallah Ibn al-Muqaffa‘, Sahl ibn Hârûn, ‘Alî Ibn Dâwûd le secrétaire de Zubayda, et d’autres. Nous avons développé les connaissances relatives à ces auteurs (akhbârahum) et à leurs ouvrages, dans les rubriques qui leur sont consacrées dans ce livre. Pour ce qui est du Livre de Kalîla et Dimna, il prête à controverse : certains affirment que c’est une œuvre indienne, ainsi qu’il est dit dans l’entrée en matière (sadr) du livre ; d’autres soutiennent qu’on le doit aux souverains arsacides ou aux Perses et que l’Inde se l’est attribué ; d’autres enfin assurent que c’est le médecin Buzurjmihr qui l’a composé, de [plusieurs] parties. Mais Dieu est plus savant en la matière.
- Abû ‘Abd Allâh Muḥammad b. al-Ḥusayn b. ‘Umar al-Yamanî, Kitâb muḍâhât amṯâl kitâb Kalîla wa-Dimna bimâ ašbahahâ min aš‘âr al-‘arab (« Livre qui fait pièce aux récits exemplaires du Livre de Kalîla et Dimna, composé de leur équivalent dans les poèmes des Arabes ») (v. 951)
« […] j’ai souhaité attirer l’attention des gens doués d’intelligence (ḏawî-l-albâb), et faire pièce (bi-maḍâhât) au livre (Kalîla wa-Dimna), en montrant qu’il y a des choses similaires dans la poésie des Anciens (al-mutaqaddimîn), qu’ils soient de l’anté-Islam (min al-jâhiliyya) ou musulmans [variante : et de ceux ayant connu les deux époques (al-muḫaḍramîn)] […].
Je me suis limité aux premiers que j’ai trouvés, et je n’ai pas approfondi mon choix (iḫtiyâr) et ma recherche (istiqṣâ’) : j’ai laissé de côté leur équivalent (‘adaytu ‘an šâkilihim) dans les paroles en prose et les propos exemplaires (amṯâl, ici plutôt « proverbes ») des sages arabes (min manṯûr kalâm al-ḥukamâ’ al-‘arab wa-amṯâlihim), puisque Abû ‘Ubayd al-Qâsim Ibn Sallâm m’avait épargné cette peine par son livre où il a réuni mille et un propos exemplaires (alf maṯal wa-maṯal), faisant pièce (ḍâhî) au livre de Hâzâr afsânè ».
- al-Maqrîzî (m. 1442) Al-mawâ’iẓ wa-l-i‘tibâr fî ḏikr al-ḫiṭaṭ wa-l-aṯâr :
« Ibn Sa‘îd a dit dans son livre al-Muḥallâ bi-l-aš‘âr : al-Qurṭî a dit dans son Histoire : les gens ont évoqué (taḏâkara) l’histoire (bi-ḥadîṯ) de la jeune bédouine et de l’un de ses cousins, Ibn Mayyâh (m. 1130), et ce qu’il en a été avec [le calife] al-Âmir bi-Aḥkâm Allâh, au point que les versions qu’ils en donnaient (riwâyâtuhâ) sont devenues comme ces histoires d’al-Baṭṭâl, des Mille et une nuits et d’autres ouvrages semblables ».

Sources
Ibn al-Nadîm, Abû-l-Faraj Muḥammad b. Abî Ya‘qûb Isḥâq, Kitâb al-Fihrist, éd. Raḍâ Tajaddud b. ‘Alî Zayn al-‘Abidîn al-Ḥâ’irî al-Mâzandaranî, Beyrouth, Dâr al-masîra, 1988 (3e édition).
Al Masû'dî , Abu-al-Ḥasan ʿAlī ibn al-Ḥusayn ibn ʿAlī al-Masʿūdī, Murûj al-ḏahab wa-ma‘âdin al-jawhar, 4 tomes en 2 vol. Beyrouth, al-Šarika al-‘âlimiyya li-l-kutub, 1989-1990.
Les Prairies d’Or, trad. De Barbier de Meynard et Pavet de Courteille revue et corrigée par Ch. Pellat, Paris 1962.
Chraïbi, Aboubakr, Les Mille et une nuits, histoire du texte et classification des contes, Paris, L’Harmattan, 2008.

5. Une approche « littéraire » : structures et principes narratifs
Gerhardt, Mia, The Art of Story-Telling: A Literary Study of the Thousand and One Nights, Leyde, E. J. Brill 1963.
Ghazoul, Ferial Jabouri :
. 1980 The Arabian Nights, a structural analysis, Le Caire, Cairo Associated Institution.
. 1996 Nocturnal Poetics, The Arabian Nights in Comparative Context, Le Caire, The American University in Cairo Press.
Todorov, Tzvetan, Poétique de la Prose, Paris, Seuil, coll. « Poétique », ch : « les hommes-récits : les Mille et une nuits », 1971, p.33-46.

6. Approche pragmatique et énonciative : une question de figures
- La figure de Scheherazade (édition Mahdi, t.1, p.66) :
« Elle avait lu les livres et les ouvrages, la sagesse, et les livres de médecine, elle avait retenu les poèmes et lu les anecdotes [qui constituent un savoir historique et religieux], appris les proverbes et les dits des sages et des rois ; elle était savante, perspicace, sage, lettrée, elle était pleine de savoir à délivrer ».
- Un comparant : le compagnon de veillée (Ibn Butlân, Taqwîm al-ṣiḥḥa, p. 212-213 (arabe p. 104-105)
« Le compagnon (al-nadîm) doit être bien informé des genres qui conviennent à son auditeur (al-mustami‘) ; il doit être apte (qâdiran) à articuler en parties [un récit], à en faire une unité, à l’abréger, à l’étendre ; il doit avoir la parole charmeuse (malîḥ al-muḥâḍara) ; il ne faut pas que son visage change pendant qu’il parle ni, au cours de longues conversations, sa façon de parler ; il doit faire preuve d’éducation (ḥasan al-adab), se montrer patient au cours des veillées, avoir une bonne connaissance de l’Histoire (al-tawârîḫ), des siyar des rois, des anecdotes (al-nawâdir), des facéties (al-maḍâḥik), des poèmes et des arâjîz pour combler le roi de plaisir (surûr). Alors sa digestion s’améliore, son esprit s’éclaircit, sa pensée se dégage, son caractère se tempère à sa source et à sa racine » .
- un autre comparant, l’esclave-chanteuse (qayna) :
- Texte de Mahdi (t.1, p.71)
« Il entra avec elle dans son lit et il folâtra avec elle, mais elle pleura. Il lui dit : ‘qu’as-tu à pleurer ?’ Elle répondit ‘j’ai une sœur et je veux lui faire mes adieux cette nuit, et qu’elle me fasse les siens avant le matin’ ».
- Texte d’al-Jâhiz (m.868), Risâlat al-qiyân, (« la lettre sur les esclaves-chanteuses) :
« Elle pleure d’un œil en direction de l’un, et rit d’un œil en direction de l’autre, lui faisant un clin d’œil pour se moquer du premier »

- Les tropes langagiers de Scheherazade (texte édité par Mahdi, t.1, p.72) :
Shahrâzâd, toute heureuse de voir son projet accepté, prévint sa jeune sœur qu’une fois chez le roi elle la ferait mander : « lorsque tu arriveras, le roi me prendra. Tu me demanderas alors : ‘ma sœur, dis-nous donc une parole (ḥadîṯ) étonnante qui réjouira la veillée’. Alors je proférerai des paroles (ḥadîṯ) qui assureront notre salut et délivreront notre pays du terrible comportement du roi. » […]
Scheherazade se réjouit, et elle dit : « écoute [à sa sœur] […] on prétend, ô roi bienheureux au jugement droit, que […].

- Comparaison : Sindbâd de la mer(trad. Bencheikh et Miquel, éd. Pléiade, t.2, 2006, p.482)
[à Sindbâd le portefaix] : « Sache que j’ai derrière moi une histoire merveilleuse. Je t’en raconterai toutes les péripéties. Je n’ai atteint au bonheur dans cette maison où tu me vois qu’après d’innombrables épreuves et d’immenses peines, et non sans avoir échappé à de terrifiants dangers. Que de fatigues et de périls n’ai-je pas affrontés jadis au cours de mon existence ! J’ai fait sept voyages aussi extraordinaires et stupéfiants les uns que les autres. Ainsi l’avait voulu ma destinée fixée par décret divin, contre lequel il n’y a ni parade ni échappatoire. » Puis, s’adressant à l’ensemble des invités, il entreprit de conter le premier de ses voyages. « Sachez, nobles seigneurs, que mon père était marchand. […].

Sources
Ibn Buṭlân, al-Muḫtâr b. al-Ḥasan b. ‘Abdûn b. Sa‘dûn, Le Taqwîm al-siḥḥa (Tacuini sanitatis) d’Ibn Buṭlân : un traité médical du XIe siècle, édition, traduction et commentaire par Hosam Elkhadem, Louvain, Peeters, 1990.
Al-Jâḥiẓ, Abû ‘Uṯmân ‘Amrû b. Bahr, Risâlat al-qiyân, The Epistle on Singing-girls by Jâḥiẓ, Edited with translation and commentary by A.F.L. Beeston, Warminster, Aris & Phillips Ltd., coll. « Approaches to Arabic Literature » n°2, 1980.
Traduction française de cette épître par Charles Pellat, « Les esclaves-chanteuses de Ǧâḥiẓ », Arabica, X, 1963, p. 122-147.

Outils critiques et théoriques généraux
Amossy, Ruth (dir.), Images de soi dans le discours. La construction de l’éthos, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1999.
Kerbrat-Orecchioni, Catherine, Les Interactions verbales, tome 1, Paris, Armand Colin, coll. « Linguistique » 1990.
Lintvelt, Jaad, Essai de Typologie Narrative : le « point de vue », Théorie et Analyse, Paris, José Corti, 1981.
Sedgwick, Eve Kosofsky, Between Men. Male Homosocial Desire and Literature, New York, Columbia University Press, 1985.

Chercheur: 

Session: 

25 octobre