Les voyages dans la presse périodique de la seconde moitié du XVIIIe siècle

La presse et l’édition des récits de voyage entretiennent une forte relation dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, avant qu’elle soit institutionnalisée au siècle suivant avec les écrivains et journalistes voyageurs. Mais c’est essentiellement dans les comptes rendus de presse que ce lien se manifeste alors. Au cours du XVIIIe siècle, la publication des récits de voyage est multipliée par quatre en France. Les comptes rendus se multiplient par trois dans la seconde moitié du siècle. Les recensions ont donc un rôle nouveau de médiateur pour la diffusion de la littérature viatique. Ces comptes rendus sont pour la plupart anonyme, comme cela était de règle dans la presse de l’époque, mais quelques comptes rendus signés apparaissent à la fin de la période : nous en reparlerons. Quelle est la situation de la presse dans la seconde moitié du siècle ? Du siècle précédent, subsistent deux périodiques privilégiés : le _Mercure de France_ et le _Journal des savants_, mais de nouveaux titres ont été créés, dont l’_Année littéraire_ de Fréron et le _Journal encyclopédique _ de Pierre Rousseau, dont il sera surtout question ici Les comptes rendus concernent à la fois les ouvrages originaux et les traductions, mais P. Rousseau donne des recensions de récits en langue étrangère. A cette époque, on note une évolution dans l’intérêt que porte le public à la littérature de voyage : c’est celle des grandes circumnavigations (Cook, Bougainville) ; la littérature du Grand Tour (Italie) régresse, comme celle qui concernait traditionnellement l’Amérique et l’Asie. En revanche, la littérature concernant de nouveaux pays européens se fait jour (Grande-Bretagne, Irlande, Suisse). Comment les périodiques jugent-ils de ces ouvrages ? La première appréciation concerne le voyageur lui-même : sa formation pour juger (légitimité intellectuelle du voyageur) ; son impartialité ou sa crédulité ; le style de son discours (l’emphase signe le mensonge ; la simplicité et le naturel, la vérité…). On juge les voyageurs en fonction de leurs ambitions (scientifiques, savantes) par opposition aux relateurs du Grand Tour qui passent pour des dilettantes. La deuxième appréciation concerne le voyage lui-même. S’agit d’un voyage réel ou d’une compilation nourrie d’autres voyages ? Quelle a été la durée du voyage ? Séjourner longtemps est évidemment préférable. Quel a été le mode de transport ? Le confort du déplacement n’est pas nécessairement un avantage pour bien connaître un pays. Quels ont été les contacts avec la population ? Comment les informations ont-elles été recueillies ? Les intermédiaires, les guides, la connaissance des langues étrangères. Prenons l’exemple d’un compte rendu, celui des _Voyages dans les Alpes_ de Horace-Bénédict de Saussure publiés en quatre volumes de 1779 à 1796 : il s’agit du premier grand classique de « l’alpinisme ». Le Genevois Saussure fut le second alpiniste à parvenir au sommet du Mont Blanc (voir dans la bibliographie l’ouvrage de Claude Reichler). On ne trouve aucun compte rendu dans l’_Année littéraire_, pas plus que dans le _Journal encyclopédique_. Le _Mercure de France_ de Panckoucke lui consacre, en 1786, un long compte rendu signé de Mallet du Pan, autre Genevois en charge de la politique dans le périodique. Dans ce journal littéraire, mais fortement marqué par l’esprit des Lumières, l’analyse se porte surtout sur l’aspect scientifique des voyages dont Saussure est le relateur. Ce sont ses théories sur le plissement des couches géologiques qui intéressent le journaliste, plus que le récit. La pertinence de la méthode suivie par Saussure, son obsession d’observer in situ la réalité physique renvoient évidemment aux théories de la science expérimentale des lumières. Quelques années avant la Révolution, on voit par un exemple que l’on pourrait multiplier à cette époque, que le voyage de découverte, proche ou lointain, contribue à une encyclopédie de la nature aussi bien qu’à la naissance d’une conscience ethnographique.

Bibliographie :

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04 avril (CHANGEMENT DE SALLE ET D'HORAIRE: 14h. salle D.35 de la Maison de la Recherche)