L'Europe et l'ailleurs à travers la correspondance de Madame de Graffigny.

Mme Charlotte Simonin traite d’une très relative voyageuse. L’auteur des _Lettres d’une Péruvienne _ (1747), chef d’œuvre de la littérature romanesque du XVIIIe siècle qui s’inspire à la fois des _ Lettres portugaises _, par le ton passionné et des _Lettres persanes _ par la critique de la société parisienne que découvre son héroïne, cet auteur ne voyagea guère. De la Lorraine à Paris, où elle arriva en 1739, de sa Lorraine encore chez Mme de Stainville ou au château de Cirey où elle fut l’invitée de Mme du Châtelet et de Voltaire,(1738-1739), les parcours viatiques de Mme de Graffigny sont plus que limités. D’autant qu’elle déteste voyager. On suit dans les six volumes actuellement publiés de sa _Correspondance _ le drame que représente pour elle tout déplacement. La plupart des voyages qu’elle annonce ne se réalisent pas. Dame de compagnie de la duchesse de Richelieu, elle renonce au voyage de Richelieu, puis à celui de Montpellier. Elle s’accorde seulement des excursions dans la banlieue parisienne qu’elle désigne néanmoins sous le vocable de « voyage ». Quand son correspondant favori, François Devaux voyage dans sa Lorraine natale à Marainville, cela suscite rage et jalousie chez Mme de Graffigny. Les campagnes militaires de son amant Desmarets pendant la Guerre de Succession de Pologne ne la trouvent pas dans une meilleure humeur ; elle tremble pour lui sous les murs de Prague. L’aventure de la Laponne venue chercher son mari français et inconstant à Paris est une des suites de l’expédition Maupertuis au Pôle : le romanesque de la situation la touche. Mais a-t-elle conscience qu’elle vit au milieu d’objets et de denrées exotiques ? si elle dit « se parfumer de café » ou « se noyer de thé », si elle parle d’objets de la Chine (magots), de tissus des Indes, voire de godemiché de même origine, rien de tout cela ne la fait rêver de contrées lointaines. Pourtant sa correspondance montre l’intérêt qu’elle porte aux relations de voyages, à celle de Maupertuis déjà citée, à La Condamine au Pérou, voire à Lefranc de Pompignan en Provence : la société parisienne qu’elle fréquente commence à faire le succès de ce type de littérature scientifique et à la mode. Mais l’inculture géographique de ce milieu est grande : Mme de Graffigny en cite des exemples. Les plus beaux voyages – et les moins dangereux- que fait Mme de Graffigny sont des voyages dans les mots : les locutions sur les « Indes » -orientales ou occidentales ? – assiègent sa plume, elle parle aussi d’ « antipode » au sens figuré, et, de même, de « Pérou », de « Madagascar » (pour désigner une étrangeté absolue), d’« Iroquois » ou de « Lapon ». Mme de Graffigny connaît le monde, mais n’a guère de curiosité pour lui. Elle n’a jamais vu la mer et n’en manifeste aucun dépit. Lorraine, c’est-à-dire à cette époque écartelée entre deux légitimités, celle de ses princes devenus « autrichiens » et celle des nouveaux maîtres « polonais » et « français », Mme de Graffigny est une Européenne qui s’ignore.

Mots-clés : aristocratie. correspondance. culture. Paris. Lunéville.

Plan de la conférence:

I Les voyages réellement effectués
A) par Madame de Graffigny
Lunéville- Commercy- Demanges Les eaux- Cirey- Richelieu- Montpellier....

B) par François Devaux
Marainville
C) par Léopold Desmaret
D) divers (Sir John Clephane, Clairon Lebrun, La femme de Laponie...)

II L‚évidence économique des voyages
A) thé, café, chocolat, sucre, tabac
B) tissus
C) divers

III Connaissance en matière de voyage
A) Les récits de voyage
B) Ses connaissances géographiques

IV Voyages imaginaires et traces du voyage dans le langage
A) locutions
B) Panpichon des Indes
C) Retrouver Panpan

Bibliographie
Toute la Correspondance de Madame de Graffigny est publiée par la Voltaire
Foundation, Oxford; Tome I, (1716-17 juin 1739), préparé par E. Showalter,
1985, 592 pp.; Tome II (19 juin 1739-24 septembre 1740), préparé par J. A.
Dainard et English Showalter, 1989, 505 pp.; Tome III (1 octobre 1740- 27
novembre 1742) préparé par N. R. Johnson, 1992, 498 pp.; Tome IV (30 novembre
1742- 2 janvier 1744), préparé par J. A. Dainard, M.-P. Ducretet et English
Showalter, 1996, 592 pp.; Tome V (3 janvier 1744- 21 octobre 1744) préparé
par Judith Curtis, 1997, 578 pp.; Tome VI (23 octobre 1744- 10 septembre
1745) préparé par Pierre Bouillaguet, Judith Curtis, et J. A. Dainard, 2000,
638 pp

Un volume de choix de lettres (1738-1758) vient d‚être publié par English
Showalter dans la collection de poche de la Voltaire Foundation (Vif).

Chercheur: 

Session: 

09 avril