Montaigne sur les chemins du Grand Tour

Le voyage de Montaigne en Italie par la Suisse, l’Allemagne et l’Autriche (1580-1581) est l’un des classiques de la littérature du Grand Tour ; pourtant le texte lui-même, contrairement aux _Essais_, n’était pas destiné à la publication et son origine même pose problème. Rapporté d’Italie, le manuscrit fur oublié jusqu’en 1769 dans un « coffre » du château de Montaigne où le chanoine Prunis le découvrit. Son projet d’édition ne rencontra pas l’appui de l’intellligentsia parisienne (D’Alembert) et le manuscrit fut publié en 1774 par le polygraphe Meusnier de Querlon. Déposé à la Bibliothèque du Roi, le manuscrit a disparu. Avant cette publication, le chanoine Leydet, collaborateur de Prunis, en avait fait une copie partielle conservée aujourd’hui à la BnF (Fonds Périgord). Le statut du texte est complexe : il s’agit de prises de notes, une espèce d’aide-mémoire pour Montaigne, qui relève en particulier les villes d’eau où il peut soulager sa douleur (il souffre de la maladie de la pierre), un document à diffusion restreinte (sa famille, ses amis proches). Son père, Pierre Eyquem avait fait de même un « papier » de son séjour lors des guerres d’Italie (_Essais_, II, 2). Une partie du texte est rédigée (dictée ?) par un secrétaire qui quitte Montaigne à Rome. Une autre partie est rédigée en italien par Montaigne qui comble les lacunes. Cette polyphonie qui ressemble à un brouillon n’autorise pas l’expression directe du voyageur, même si le texte est farci de remarques personnelles sur les manières de table, l’état des routes, etc. Le Grand Tour de Montaigne dura dix-sept mois, dont quatre à cheval. On peut distinguer plusieurs phases : Montaigne quitte son château pour joindre le roi Henri III à Saint-Maur-lès-Fossés et lui remettre un exemplaire des _Essais_ qui venaient de paraître à Bordeaux, puis, après un passage à La Fère, il se dirige vers l’Est de la France, passe en Suisse (Bâle), en Allemagne (Augsbourg, Munich) et en Autriche (Innsbruck) et, par le col du Brenner, il parvient en Italie. Faisant un détour par Venise, il se rend à Florence, à Ferrare (où il rencontre Le Tasse, voir le tableau ci-dessus) et à Rome, où il va séjourner de décembre 1580 à avril 1581 avec des excursions à Tivoli, Lorette. En mai, il se rend à Florence et surtout aux Bains della Villa (pour prendre les eaux). Apprenant son élection comme maire de Bordeaux, Montaigne revient à Rome et décide de rentrer en Guyenne par la voie la plus courte, celle des Alpes, par Milan, Turin, le Mont Cenis, Lyon et Limoges. Il arrive à Montaigne le 30 novembre 1581, en étant parti début septembre 1580. Quelles étaient les motivations de son voyage ? Il était accompagné de parents et d’amis, son frère cadet –Mattecoulon-, son beau-frère – Cazalis – et un jeune protégé – Charles d’Estissac : il y a quelque chose du voyage d’éducation dans ce trio. Montaigne leur enseigne un art de voyager fait de nonchalance et d’abandon de la ligne directe pour le détour. Le philosophe s’entretient avec les individus rencontrés sur la route. Dans « De l’institution des enfants » (_Essais_, I, 26), Montaigne faisait déjà l’éloge de la fonction pédagogique du voyage. On a évoqué aussi une mission politique secrète et l’ambition de Montaigne d’être nommé ambassadeur à Rome (article à paraître de Philippe Desan) [Montaigne signale dans le journal qu’il était à Rome pour présenter à la censure romaine la Préface de sa traduction de la _Théologie naturelle_ de Raymond Sebond qui posait problème et, vraisemblablement, un exemplaire de son édition des _Essais_). Le voyage a aussi une finalité humaniste, une espèce de pèlerinage à Rome, la Rome antique et ce qui en reste comparée à la Rome pontificale (mort des civilisations et regrets, comme Du Bellay, que l’on retrouve dans les méditations romaines de Montaigne, éd. Rigolot, Première Partie, 7, p. 100 : « Il disait qu’il ne voyait rien de Rome… »). Il y a aussi un pèlerinage religieux à Lorette, où il marque une dévotion catholique qui scandalisa les esprits forts du 18e siècle. Nous avons déjà signalé le voyage de cure. Les rencontres avec les savants et les réformés (Bâle, etc.) font partie aussi du projet viatique. Il y a, surtout, le plaisir de voyager, qu’il évoquera plus tard dans le chapitre « De la Vanité » des _Essais_ (III, 2). Le voyage est une espèce d’hygiène mentale qui permet de s’abstraire des soucis domestiques, voire de fuir la situation politique. Il autorise, de même, le recul par rapport aux réalités et un jugement distancié (les juifs de Rome, etc.), où Montaigne exerce son art de juger et de faire varier le spectacle du monde (relativisme) (« De la coutume », _Essais_, I, 23). Ce qui veut dire aussi que le voyageur doit se conformer aux « coutumes » et pratiques étrangères qu’il rencontre. L’appartenance générique du texte est complexe : autobiographie, guide de voyage, journal d’un « touriste » (inventaire des arts), catalogue des singularités (cultes et coutumes

Orientation bibliographique

Principales éditions :
— Journal de voyage de Michel de Montaigne en Italie, par la Suisse et l’Allemagne, en 1580 et 1581, avec des notes par Anne-Gabriel Meunier de Querlon, Paris, Le Jay, 1774.

— Montaigne, Journal de voyage, éd. Louis Lautrey, Paris, Hachette, 1906.

— Montaigne, Journal de voyage, éd. Fausta Garavini, Paris, « Folio », Gallimard, 1983.

— Journal de voyage de Michel de Montaigne, éd. François Rigolot, Paris, PUF, 1992.

Quelques études critiques :

Autour du Journal de voyage de Montaigne (1580-1980), éd. F. Moureau et R. Bernoulli, Genève, Slatkine, 1982.
Cavallini, Concetta, L’Italianisme de Michel de Montaigne, Bari, Schena, 2003.
Garavini, Fausta, Itinéraires à Montaigne, trad. fr., Paris, Champion, 1995.
Montaigne e l’Italia, Genève, Slatkine, 1991.
Montaigne et les Essais. 1580-1980, éd. F. Moureau, R. Granderoute, C. Blum, Paris, Champion, 1983.
Tetel, Marcel, Présences italiennes dans les Essais de Montaigne, Paris, Champion, 1992.

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17 février