Montesquieu voyageur

Le Grand Tour de Montesquieu en Europe dura trois ans : du 5 avril 1728, départ de Paris, à mai 1731. Depuis 1727, il vivait à Paris loin de la Brède. Il voyagea un an en Italie ; pour le reste, il alla de France à Vienne, puis en « Hongrie (Slovaquie) pour visiter les mines, ensuite en Italie, retour par l’Allemagne, la Hollande et l’Angleterre. Á cette époque, Montesquieu bénéficie d’une indépendance financière qui le laisse libre de ses mouvements ; en 1726, il a vendu sa charge de président à mortier au Parlement de Bordeaux ; il est célèbre en Europe à cause des _Lettres persanes_ (1721) et il vient d’entrer à l’Académie française. Pour lui ce « Grand Tour » n’est pas de la catégorie classique de sa version anglaise – voyage de formation pour jeune homme -, et ce malgré ses affinités avec ce qui est anglais, il a 39 ans et part pour d’autres raisons. On a avancé qu’il avait l’ambition d’une carrière diplomatique –il s’en ouvre dans une lettre de Vienne au cardinal de Fleury, principal ministre de Louis XV - ; on a parlé encore d’un projet littéraire lié à une première rédaction de _ De l’Esprit des lois_, comme le suggère une formule de la préface de l’édition de 1748, mais le plus ancien manuscrit connu de cette œuvre date de 1739. On a parlé aussi d’une quête d’oxygène intellectuel qui lui manquait en France. Il voyage en chaise de poste transformable, à son aise, et en compagnie. Les textes concernant le voyage sont de notes restées inédites jusqu’à la fin du 19e siècle. Elles sont conservées aujourd’hui à la bibliothèque municipale de Bordeaux : autographes pour partie seulement, elles sont souvent des copies de secrétaires réalisées tardivement vers 1754, à la veille de la disparition de Montesquieu. Avait-il un projet de publication ? Ces fragments peu rédigés démentent cette intention. Il avait utilisé certains passages pour des dissertations académiques à Bordeaux : la « Lettre sur Gènes » et les « Mémoires sur les mines » de Hongrie et du Hartz. La partie de l’article « Goût » qu’il donna à l’_Encyclopédie_ est notamment une mise en ordre de ses notes de voyage. Mais comme pour le _Spicilège_ ou _Mes Pensées_, il s’agit d’une mine d’informations qu’il comptait utiliser pour ses ouvrages en forme. Montesquieu est un voyageur déjà mûr, cultivé, érudit même, qui cherche dans le voyage des interférences avec ses propres préoccupations de philosophe ; on en retrouvera des échos dans _De l’Esprit des lois_ : la constitution anglaise (EL, Livre 11), les contradictions de la société britannique entre un système politique libéral et le culte de l’argent, la corruption parlementaire et la brutalité des mœurs, fruits de cette liberté (EL, Livre 19, ch. 27), la décadence des républiques italiennes par rapport à leurs équivalents antiques (_Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains_, 1734), l’esclavage (EL, Livre 15) comparé au statut du travailleur moderne : les mineurs libres et protégés socialement de Hongrie produisant mieux que les mineurs esclaves de l’Empire ottoman. Montesquieu aime les chiffres : il les collectionne et les compare dans les États qu’il parcourt, aussi bien sur la démographie, les finances ou la fiscalité ; il recherche aussi le dessous des cartes de la diplomatie, il s’interroge sur les formes de gouvernement (le système fédéral du Saint Empire, les républiques aristocratiques – Venise, Lucques-, les mœurs en fonction du système politique – l’avarice des Génois, la simplicité du Grand Duc de Toscane à Florence, l’épaisseur et la lenteur des Allemands, la militarisation de la Prusse, etc.-, il compare les diverses pratiques religieuses : l’omnipotence des jésuites en terre catholique, la coexistence des religions dans certains États protestants, il analyse les économies dans leur environnement politique : une agriculture florissante dans les États libéraux en contraste avec les monarchies prédatrices –Rome et Naples- , le déclin des anciennes républiques commerçantes –Venise- et leur remplacement par de nouvelles villes situées dans les États ouverts – Livourne en Toscane. Pour ce qui est du voyage lui-même, Montesquieu ne se distingue guère des voyageurs antérieurs par son incompréhension totale de la montagne, toujours considérée comme un affreux séjour. En revanche, il apprécie la bonne qualité des routes, qui favorise la circulation des biens et des idées en cette aube du siècle des Lumières. Il s’intéresse aussi aux nouveautés techniques – un exercice qui deviendra habituel chez les voyageurs des décennies suivantes- : la pompe à feu des mines hongroises, la machine à curer les canaux à Venise. Hygiéniste avant l’heure, il note « l’intempérie », le mauvais air qui règne dans la campagne romaine et les marais pontins : il s’en souviendra en rédigeant à son retour un essai resté incomplet qui servira au Livre 14 de _De l’Esprit des lois_ sur le climat. Bien que Montesquieu ait eu une culture artistique de basse assez limitée et qu’il ne soit pas comme beaucoup d’aristocrates de son temps –Caylus, etc.- un « amateur » - collectionneur érudit-, il découvre l’art italien et se passionne pour son histoire. Les collections florentines en particulier l’ouvrent à l’art antique et à celui de la Renaissance. Dans l’art antique, le philosophe voit au fil des siècles une décadence parallèle à celle de la société toute entière. Il découvre aussi en Italie ce que l’on appelait alors par dérision l’art des Goths barbares, l’art gothique, enfance de l’art ou ultime décadence selon les opinions :Montesquieu rédigera un essai « De la manière gothique » resté à l’état d’ébauche. Comme la plupart des voyageurs de sa caste social, Montesquieu voyage avec ses lectures préalables ; il y associe des conversations avec diverses personnes, allant des artistes aux gens de monde, en passant par quelques grands seigneurs amateurs d’art – le prince Eugène à Vienne ou le cardinal de Polignac à Rome. Il manifeste une curiosité multiforme, mais qui doit aboutir à une synthèse précise et ordonnée. Une pratique particulière du voyage en témoigne. Quand il arrive dans une ville, il monte sur son point culminant pour « voir le tout ensemble ».Ensuite, il se consacre au détail, puis revient à la vision générale. Alpiniste urbain et arpenteur, Montesquieu entend « fixer [s]es idées ». Comme il l’écrira plus tard dans _De l’Esprit des lois_ : « Tout est extrêmement lié » (EL, Livre 19, ch. 15).

Bibliographie sélective

1) Texte des Voyages
- édit. Henri Barckhausen, Société des Bibliophiles de Guyenne, 1894.
- édit. Roger Caillois, OC de Montesquieu, Bibliothèque de la Pléiade, t.1, 1949, p. 535- 965.
- édit.André Masson, OC de Montesquieu, Paris, Nagel, t. II, 1950, p. 967-1356.

En préparation (à paraître en 2010), première édition critique, d’après le manuscrit de la Bibliothèque municipale de Bordeaux (t. 10 des OC de Montesquieu publiées, en 22 vol., par la Société Montesquieu), sous la direction de Pierre Rétat (pour le texte), Jean Ehrard et Gilles Bertrand (pour le commentaire) avec la collaboration de Hans Bots, François Brizay, Giuseppina Cafasso, Giovanni Cipriani, Cecil P. Courtney, Clémence Couturier-Heinrich, Pierre Fluck, Laura Mascoli-Vallet, Giulia Papoff, Henriette Pommier, Catherine Volpilhac-Auger.

- trad. italienne partielle : Montesquieu Viaggio in Italia, a cura di Giovanni Macchia e Massimo Colesanti, Bari, Laterza, 1971.

2) Etudes sur Montesquieu

- Robert Shackleton, Montesquieu. Biographie critique, trad. Jean Loiseau de l’édition anglaise (Oxford, 1961), Presses Universitaires de Grenoble, 1979 (notamment ch. V et VI).
- Louis Desgraves, Montesquieu, Editions Mazarine, 1986 (notamment ch. IV).
- Louis Desgraves, Chronologie critique de la vie et des œuvres de Montesquieu,
Paris, Honoré champion, 1998.
- Jean Ehrard, Montesquieu critique d’art, Paris, Presses Universitaires de France, 1965.
- Micheline Fort Harris, « Le séjour de Montesquieu en Italie (août 1728-juillet 1729) : chronologie et commentaires », Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, CXXVII, 1974, p. 63-197.
- Denis de Casabianca, Montesquieu de l'étude des sciences à l'Esprit des lois, Paris, Champpion, 2008, ch. 11-13.

3) Introduction au voyage
- Daniel Roche, Humeurs vagabondes. De la circulation des hommes et de l’utilité des
voyages, Paris, Fayard, 2003.

- François Moureau, Le théâtre des voyages. Une scénographie de l’Âge classique,
Paris, PUPS, 2005.

4) Voyages et voyageurs en Italie

- François Brizay, Touristes du Grand Siècle. Le voyage d’Italie au XVIIe siècle, Paris, Belin, 2006.

- Gilles Bertrand, Le Grand Tour revisité. Pour une archéologie du tourisme : le voyage des Français en Italie, milieu XVIIIe siècle-début XIXe siècle, Collection de l’Ecole française de Rome, 398, 2008.

- Gilles Bertrand, « La Toscane hors de Toscane : le regard politique des voyageurs (XVIe-XVIIIe siècles) », dans Jean Boutier, Sandro Landi, Olivier Rouchon (dir.), Florence et la Toscane. XIVe-XIXe siècles. Les dynamiqus d’un Etat italien, Presses Universitaires de Rennes, 2004, p. 421-439.
- ______________, «Voyage et lecture de l’espace urbain. La mise en scène des villes renaissantes et baroques dans les guides en langue française pour l’Italie au XVIIIe siècle », Histoire urbaine, n° 13, août 2005, p. 121-153.
- ______________, « Les mots de Venise dans les récits de voyageurs au XVIIIe siècle. De la tradition vénitienne au regard des étrangers » Annali di Storia Moderna e Contemporanea, 6, 2006, p. 391-420.
- ______________, Luigi Maxcilli Migliorini, L’Italia dell’Italia. La tradizione toscana da Montesquieu a Berenson, Firenze, Le Lettere, 2006.

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28 avril