Naissance de la cartographie moderne (jusqu’à la fin du Moyen Âge).

La notion de ‘géographie’ a disparu dans la culture scientifique médiévale : le terme de ‘cosmographie’ lui est substitué. Il s’agit d’un vision totalisante du cosmos dans laquelle la terre n’est qu’un élément : ‘Imago mundi’. Selon les époques, cette représentation est fonction de l’image que l’homme se fait de lui-même et de sa place dans l’univers. Le monde de l’homme médiéval est un monde clos. Quelles sont les sources de sa réflexion sur le monde ? La vision des ‘litterati’ – des gens cultivés – qui diffère largement de celle de la masse illettrée ; les récits de Création contenus dans la Bible et les commentaires des Pères de l’Eglise ; les récits de voyages aussi et les représentations figurées. Nos notions modernes de latitude et de longitudes sont évidemment inconnues : la mesure de la terre n’est pas encore à l’ordre du jour. Cela n’empêche pas l’homme médiéval de se représenter le monde : univers fini, sphérique, une terre plate entre les eaux d’en-haut et celles d’en bas et la voûte du ciel avec les étoiles fixes. Cela est très nettement inspiré du texte de la Genèse. Mais les Pères de l’Eglise en fourniront une autre interprétation en redonnant vie aux théories d’Aristote sur la sphéricité de la terre au centre des étoiles fixes. Isidore de Séville parle de la rotondité de la terre. Contrairement à une idée reçue, la notion de sphéricité de la terre vient de la science grecque antique revisitée par les ‘litterati’ chrétiens. Cette terre si lourde qui est le signe du pouvoir des souverains qui en porte la représentation symbolique (le globe) sur les portraits officiels pose évidemment des problèmes aux hommes du Moyen Âge : jusqu’où va-t-elle tomber ? Ils pensent aussi que les étoiles chantent la gloire du Très-Haut : harmonie des sphères… Le monde es divisé en trois, selon les trois fils de Noé au sortir de l’Arche : Asia, Europa et Africa (patrie de Cham, le déshérité). Il est organisé autour d’un axe, la Méditerranée et les fleuves qui forment un T ou une croix. Le paradis terrestre, réellement terrestre, est situé au sommet de la représentation figurée de la terre. L’hémisphère austral, ‘terra incognita’, balance le Nord, mais il est vide, et de toute manière, incompréhensible. Au XIIe siècle, la cartographie arabe en Sicile, qui a rassemblé les connaissances scientifiques de l’Antiquité et l’expérience moderne des navigateurs, fournit la première représentation reconnaissable pour nous du monde méditerranéen (carte d’Ali Idrissi). Mais il s’agit surtout d’un inventaire et d’une nomenclature de lieux, sans présence humaine, dont les îles multipliées de façon incohérente témoignent de l’incertitude des localisations. La Carte pisane (fin du XIIIe siècle, BnF) issue des milieux marchands italiens indique de nombreux lieux, qui sont, de fait, des mouillages pour les navires de commerce. Le Nord de la Méditerranée est mieux connu et transcrit que le Sud. La Carte témoigne néanmoins que les échanges Nord-Sud sont très forts, même si la navigation a renoncé aux trajets directs, à cause des pirates. C'est pourquoi on va de port en port, de mouillage en mouillage pour diminuer les risques de la haute mer. Dès le XIIIe siècle, l’Asie est mieux connue en Occident, surtout par les voies terrestres. L’Afrique reste mystérieuse, on y localise les monstres, humains dignes de la rédemption certes, mais relégués aux marges du monde. Les portulans sont des cartes qui décrivent, pour la navigation, les côtes, les sites, les mouillages : ils témoignent des routes maritimes en Méditerranée. La thalassocratie des Baléares, d’abord arabe, puis aragonaise, va largement développer ce type de carte. Les Lignes de rhumbs servent à l’orientation par la boussole. L’ Atlas catalan (1375) est un objet de prestige, mais des portulans plus simples sont embarqués sur les navires ; ils ont disparu. L’intérieur du continent africain (par où viennent les marchandises) commence à être assez exactement représenté (les chaînes de l'Atlas saharien) et l’on trouve dans l'Atlas catalan le premier portrait d’un Noir, un roi portant une pépite d’or: l’Afrique est alors le seul continent à fournir ce métal. Au XVe siècle, on redécouvre Ptolémée et à la fin du siècle, Martin Behaim fabrique le premier globe terrestre, où sont indiqués les divers pavillons de souveraineté, dont celui du roi du Portugal, à qui Behaim est attaché : l’espace devient signe politique, à une époque où la répartition des zones d’influence définies par le traité de Tordesillas conduit à faire fluctuer les territoires sur les diverses représentations des mers et des continents. C’est tout au début du XVIe siècle que Martin Waldseemüller (_Cosmographiae Introductio_, Saint-Dié, 1507), inspiré par les relations d’Amerigo Vespucci sur le ‘mundus novus’ donne la première représentation d’un nouveau continent qu’il nomme Amérique en hommage au voyageur. De ce monde nouveau et de l’ancien, les voyageurs vont explorer les contours et la variété au grand bénéfice des cartographes de cabinet.

Quelques éléments de bibliographie
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Mollat du Jourdin, M.,et M. de la Roncière, Les Portulans: cartes marines du XIIIe au XVIIe siècle, Paris, Nathan, 1984.

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08 novembre