Nicolas Audebert, Michel de Montaigne, Maximilien Misson : trois perceptions de l’Italie entre Renaissance et Baroque

Nicolas Audebert part d’Orléans en 1574, à 18 ans, pour suivre des études de droit à l’université de Bologne. Il y restera quatre ans. Issu d’un milieu de juristes de culture humaniste (à coloration protestante) et littéraire – son père rédige des poèmes néo-latins-, il va fréquenter les humanistes italiens, à Bologne, à Padoue, à Rome et à Naples. Il s’intéresse en Italie aux restes de l’antiquité et des siècles italiens précédents – inscriptions en particulier. Il rédige pendant son séjour des notes qu’il mettra ensuite en forme et qu’il complètera pour donner un manuscrit soigneusement enluminé. Ce manuscrit n’est pas destiné à la publication, mais à sa famille et à ses proches, selon les règles habituelles de la littérature viatique de l’époque. Il sera retrouvé en 1880 à la British Library de Londres. Anonyme, il sera attribué à Audebert en 1887 par Pierre de Nolhac et publié en 1981 par A. Oliviero. Ce texte n’a pas une valeur littéraire notable, il est assez sèchement rédigé. On n’y trouve aucune allusion aux questions religieuses qui agitent l’époque – le professeurs hétérodoxes de l’université de Bologne sont exclus de l’enseignement académique. La description de Bologne qui forme la partie centrale du manuscrit fait de la ville un musée à ciel ouvert. Il catalogue aussi la liste des grands esprits anciens et modernes qui ont honoré la cité. On ne trouve aucune description de la population et de ses mœurs ou traditions, aucune analyse sociopolitique. Le récit est une construction par accumulations d’éléments disparates, un inventaire hétéroclite, nourri de quelques adjectifs (beau, grand, riche). Ce qui compte pour Audebert est le rare. Son récit correspond à une pratique stéréotypée de la description que l’on trouve souvent à cette époque pour l’Italie. « Bona et crassa » (bonne et abondante), telle est la ville de Bologne selon Audebert, qui énumère toutes ses beautés et tous ses avantages. Cette image d’une ville florissante au cent tours sera celle des voyageurs du siècle suivant. La Bologne de la décadence suivra.
Mais ce n’est pas encore le cas de Montaigne dont le voyage se situe quelques années plus tard, en 1580. Resté aussi manuscrit pendant près de deux siècles, c’est un des chefs-d’œuvre de la littérature viatique en Italie. Contrairement à Audebert, Montaigne ne s’y dissimule, il rédige une partie du récit en italien et dicte ( ?) une autre partie à son secrétaire. Montaigne évoque la population autant que la beauté des sites et la nostalgie de l’antiquité l’anime. Son moi est toujours prêt à émerger dans la relation d’un voyageur podagre en quête de guérison physique.
Un siècle plus tard, Maximilien Misson marque une évolution et, peut-être, une rupture avec cette image d’une Italie presque parfaite en tous ses éléments. Huguenot français réfugié en Angleterre et précepteur d’un jeune aristocrate britannique, il passe six mois dans la péninsule entre 1687 et 1688, entre la Révocation de l’Edit de Nantes et la Glorieuse Révolution anglaise. L’image de l’Italie en France a beaucoup évolué depuis le XVIe siècle : les deux reines Médicis, Concini voire Mazarin, la critique de Machiavel comme théoricien du cynisme politique nourrissent ce sentiment à l’égard de l’Italie. Patrie du catholicisme romain, elle révulse évidemment les réformés. Le texte de Mission publié pour la première fois en 1691 témoigne de ces sentiments. Immense succès de librairie, traduit dans de nombreuses langues européennes, maintes fois réédité, le « Nouveau Voyage d’Italie », augmenté après la mort de Misson en 1723, servira de vademecum au voyageurs européens des Lumières,catholiques compris. Il se présente sous forme de lettres adressés à ses mandants anglais : source formelle d’une littérature viatique qui aura de nombreux imitateurs au XVIIIe siècle. Le texte de Mission est très documenté –sources écrites et orales de qualité- tout en étant d’une lecture agréable, où l’ironie discrète n’est pas le moindre charme du discours. L’Italie de Misson marquera les voyageurs des Lumières, dont le président de Brosses qui sera le sujet d’une conférence suivante.

Bibliographie

Articles de Paolo Carile :
- « Nicolas Audebert et Maximilien Misson à Bologne : deux archétypes du voyage en Italie au XVIe et XVIIe siècles », dans le livre :Huguenots sans frontières,Paris, Champion, 2001.

- « Parcours intertextuels : Misson et de Brosses en Italie », dans Charles de Brosses et le voyage lettré au XVIIIe siècle, Sylviane Léoni éditeur, Dijon, EUD, 2004.

- « La fine di un mito. M. Misson : uno sguardo critico sull'Italia della Controriforma », dans Quaderno del Dipartimento di Letterature Comparate, Università di Roma Tre, n. 6, 2009.

Ouvrages critiques :
- L Sozzi, Rome n'est plus Rome. La polémique anti-italienne..., Paris, Champion, 2002.

- J. F. Dubost, La France italienne. XVIe-XVIIe siècles, Paris, Aubier, 1997.

- N. Doiron, L'art de voyager. Le déplacement à l'époque classique, Paris,
Klincksieck, 1995

- M.-M. Martinet, Le Voyage en Italie dans les littératures européennes, Paris, PUF, 1996.

- J.-Cl. Simoen, Le Voyage en Italie, s.l. Lattès, 1994

Les textes de voyageurs :
- N. Audebert, Voyage en Italie, édit. moderne par A. Oliviero, Rome, Lucarini, 1981.

Textes des voyageurs protestants en Italie :
- Théodore Turquet de Mayerne, Sommaire description de France, Allemagne, Italie, Espagne (1618).

- Jacob Spon, Voyage d'Italie, de Dalmatie, de Grèce, du Levant (1678).

- Jean Huguetan, Voyage d'Italie curieux et nouveau (1679).

- F. Maximilien Misson, Le Nouveau Voyage d'Italie (1691).

- Gabriel Emiliane (pseudonyme), Histoire des tromperies des prêtres... de l'Eglise romaine (1694).

- Jean Dumont, Voyage en France, en Italie, en Allemagne (1694).

- Aubry de la Mottraye, Voyage en Europe, Asie et Afrique (1723).

- Michel Guyot de Merville, Voyage historique d'Italie (1729).

- G. Bertrand, Bibliographie des études sur le voyage en Italie, Cahiers du CRHIPA, n. 2, Grenoble, 2000.

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17 novembre