Panorama de la littérature de voyage du XXe siècle à travers le lien entre ethnographie et genre viatique

Au XXe siècle, dans un grand nombre de récits de voyage, les réflexions des voyageurs portent sur le questionnement de la relation entre l’individualité et le lieu. Dans l’émerveillement du voyage, Byron constate qu’un jour, pour un instant la déréalisation se casse, et Nicolas Bouvier en s’arrêtant à des moments particuliers se demande, comme un malade éclairé par des moments de lucidité, « par quel enchaînement d’aberrations il se trouve en tel ou tel lieu ». Cette question semble être récurrente chez les vrais nomades pour avoir conduit l’un d’entre eux, Bruce Chatwin, à intituler son dernier livre _Qu’est-ce que je fais là ? _ « Cette interrogation, même si elle n’est pas si nettement formulée, finit souvent par imprégner la totalité du récit où elle est posée, pour atteindre, au-delà du voyage lui-même, l’ensemble des faits et des gestes d’une existence ».
« Le monde s’abîme, se défile », dans un effondrement, dans le dégoût, dans l’absence, dans le non sens. Emerge alors la négativité de certains lieux et l’incompatibilité entre l’individualité et le lieu. Pourrait-on dire que le voyageur serait poussé, lors du début de son voyage, par l’espoir de trouver ces endroits ?
Victor Segalen vit une expérience singulière du lieu qu’il entoure, dans son ouvrage Équipée et dans son texte _Briques et Tuiles_, d’un tissu de symboles ouverts à l’interprétation. Dans son poème _Tibet_, œuvre posthume, c’est un lieu, la frontière qui devient symbole « c’est à la frontière du Tibet que l’autre se présente ». Cet autre est le moi dans sa jeunesse comme le double de Rimbaud. Cette rencontre, signe du réel auquel il fallait obtempérer, décide du retour du voyageur.
Mais ce retour est à la fois indispensable et impossible pour le voyageur. Le voyageur qui revient n’est pas tout à fait celui qui était parti. C’est encore une fois le lieu qui produit son effet sur le ‘nomade’, ainsi Michel Leiris lors de son séjour en Abyssinie travail sur le ‘zar’ pour s’oublier ; c’est ce lieu qui, pour lui, opère le changement.
En revenant du voyage le voyageur se sent nanti d’un pouvoir, d’un caractère magique qui peut investir le groupe et peut, aussi mener au processus d’automystification du groupe par lui-même. Dans ce moment de suspension entre le voyage et le récit, tout peut basculer entre l’épiphanie et la gloire.
La tournure que prend le voyage n’est pas toujours celle qui souhaite le voyageur. Pour Bouvier l’emprise du lieu est toujours très intense, le lieu est pour lui un rêve d’exotisme. Le voyageur n’a même plus le choix de son itinéraire. Avec Bouvier s’opère un changement radical du récit de voyage. Pour lui le terrain devient un apprentissage de l’exténuation, il se retrouve dans une nouvelle peau du moment que l’autre ne lui convient plus. Il apprend à mettre entre lui et le lieu une certaine distance. Bouvier, comme un bon ethnographe, s’installe sur les lieux, sur le terrain. Il se place en observateur mais il est aussi observé. Le voyage constitue aussi pour lui un apprentissage de nouvelles façons de voir le monde, c’est le cas, par exemple de l’apprentissage de la photographie dans le voyage au Japon.
Au XXe siècle, les points communs entre récit de voyage et enquête ethnographique vont en augmentant. Il en est, comme l’avait écrit Malinowski, que pour aboutir à un certain résultat écrit, il faut avoir subi la preuve du terrain. C’est le terrain, le lieu dont il va être question dans le texte. C’est au début du XXe siècle que sont posées les règles théoriques de ce procédé, Malinowski et Segalen, avec sa notion d’exotisme, comptent parmi les noms les plus importants sur ce sujet. Pour Segalen, « l’écriture de Loti » est un type de discours qui n’est plus possible, il essaye donc d’inverser la structure du voyage en décrivant le choc du voyageur sur l’espace.
Dès la période de la conquête coloniale, certains voyageurs commencent à parler de l’achat et du troc des objets culturels aux communautés ; Michel Leiris parle à ce propos d’acte de touriste, d’acte ethnocidaire.
De quoi le voyageur a chargé le lieu ?
Segalen propose d’appeler ‘sites’ les lieux visités et ‘contemplateur’ celui qui arrive à atteindre le site. Cette symbolique du lieu s’inscrit, pour Leiris, dans un processus de transition, c’est la notion même de frontière qui l’exalte, c’est, par exemple, lors du passage en Ethiopie, la séparation franchie entre le même et l’autre. L’affaire de frontière devient la sienne, celle d’un ethnographe en herbe. La mobilisation permanente génère en lui une attention décuplée et il s’interroge sur la labilité des alliances. Certaines figures rencontrées contribuent à la définition du lieu, c’est le cas de la figure de la mère, pour Leiris, lors de l’étude sur le culte des génies ‘zar’, ou encore celle de son double africain dans le cas du personnage de Macon. Le mécanisme du retour, se déclenche pour Leiris, comme il en avait été pour Segalen, de façon presque soudaine, c’est au moment de l’installation dans le lieu, cette prise de distance, ce changement de regard vis-à-vis de ce qui était le symbole même du lieu.
Parmi ces lieux dont le voyageur parle, il y en a aussi certains où il aurait voulu rester à jamais. Pour un de ces lieux Gide écrit « je veux rester ici ». Nous pouvons dire alors qu’entre le moi et le lieu, ces lieux dont parlent les voyageurs, se créent des affinités, des liens, des correspondances. C’est bien de ces lieux que le voyageur rend compte dans son voyage et il le fait, sans en avoir conscience, de la manière énoncée par Proust au début du siècle, lors qu’il parle du voyage : « Le plaisir spécifique du voyage […], c’est de rendre la différence entre le départ et l’arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde qu’on peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle qu’elle était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu où nous vivions jusqu’au cœur d’un lieu désiré ».

Bouvier, Nicolas, Chronique japonaise, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1975, réed. Paris, Payot, 1989, réed. « Petite bibliothèque Payot Voyageurs », 1991.
—, Le Poisson-Scorpion, Paris, Gallimard, 1981, réed. Paris, Payot, 1990, réed. Paris, Folio, 1996.
Cogez, Gérard, Les Ecrivains voyageurs au XXe siècle, Paris, Seuil, « Points Essais Série Lettres », 2004.
Leiris, Michel, L'Afrique fantôme, repris dans Miroir d’Afrique, éd. établie, présentée et annotée par Jean Jamin, Paris, Gallimard, «Quarto », 1995.
Michaux, Henri, Œuvres complètes, t.1, éd. établie par Raymond Bellour avec Ysé Tran, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1998.
Segalen, Victor, Equipée, Paris, collection Imaginaire, Gallimard, 1983.
—, Essai sur l'exotisme, Œuvres complètes 1, Paris, Robert Laffont, « Bouquins »1995.
—, Sites, O.C. 2, Ibid..

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10 novembre 2004