Pensée libertine et jeux de la fiction : remarques sur les effets relativistes de l’ironie dans L’Autre Monde de Cyrano de Bergerac

Jean-Charles Darmon
Pensée libertine et jeux de la fiction : remarques sur les effets relativistes de l’ironie dans L’Autre Monde de Cyrano de Bergerac

Citations

1. « On peut concevoir que toutes les ironies sont interprétables comme des mentions ayant un caractère d’écho : écho plus ou moins lointain, de pensées ou de propos, réels ou imaginaires, attribués ou non à des individus précis. Lorsque l’écho n’est pas manifeste, il est néanmoins évoqué (...) Nous soutenons que toutes les ironies typiques, mais aussi bon nombre d’ironies atypiques du point de vue classique, peuvent être décrites comme des mentions (généralement implicites) de propositions ; ces mentions sont interprétées comme l’écho d’un énoncé ou d’une pensée dont le locuteur entend souligner le manque de justesse ou de pertinence. ».

2. « Tout acte locutoire (...) est susceptible de voir se manifester en lui deux fois sa valeur argumentative. Une première fois dans l’énoncé, par le moyen de ses variables argumentatives. Une seconde fois dans l’énonciation même, par son fonctionnement de symptôme.
Dans une énonciation sérieuse, les deux valeurs argumentatives ainsi manifestées coïncident, banalement. Ce que dit l’énoncé de son énonciation, et ce que cette dernière dit d’elle-même, c’est la même chose ; x =y.
Dans une énonciation ironique, en revanche, les deux valeurs signifiées se trouvent contradictoires : ce que dit l’énoncé est le contraire de ce que dit l’énonciation. Comme je l’ai déjà laissé entendre, il y a alors paradoxe argumentatif : l’énoncé commente, sur le mode représentationnel, son énonciation comme un argument en faveur de r, tandis que l’énonciation, elle se commente sur le mode symptomatique comme un argument en faveur de non-r. Allez savoir, après cela, où le locuteur veut en venir !
Car un tel sémantisme crée évidemment pour le décodeur une situation d’aporie interprétative : doit-il se fier, pour comprendre l’énonciation, à ce qu’en dit l’énoncé, ou à ce qu’elle montre d’elle-même ? Il y a là un dilemme, qu’un sujet très attaché à l’univocité du sens percevra comme une épreuve plus ou moins sadique (Cf. C. Kerbrat-Orecchioni, Linguistique et sémiologie n°2, p.14).
Sadisme sémiologiquement licite, qui consiste à plonger le destinataire dans l’incertitude du sens, de telle sorte que, s’il est sérieux au point de ne pas tolérer l’équivoque, il se trouvera dans l’obligation de choisir lui-même, de prendre le risque d’une interprétation « personnelle », c’est-à-dire de présumer de la valeur de l’énonciation sans pouvoir se fonder en rien sur les caractéristiques propres de cette énonciation. La parole ironique, comme toute performance paradoxale ou contradictoire, est sybilline : on sait qu’elle veut dire quelque chose, mais elle ne permet pas de savoir quoi. Elle contraint donc à décider quoi.(...) c’est-à-dire qu’elle renvoie à une supposition des raisons qui l’ont fait dire, supputation en forme de calcul de sous-entendus fondés sur la parole. Et ce calcul, qui a pour but de décider entre deux valeurs argumentatives contradictoires, peut évidemment aboutir à des résultats opposés : la mésaventure des ironistes pris au pied de la lettre est bien connue ; elle n’est que le châtiment immanent de la cruauté. Il se peut même qu’une décision soit impossible à prendre. La meilleure ironie n’est-elle pas, au dire des amateurs, celle qui rend l’équivoque totalement insoluble ? Lorsqu’elle atteint cette perfection, l’ironie révèle ainsi sa nature profonde : elle n’est autre que le moyen de parler pour ne rien dire. Instrument indispensable, s’il en est, de la vie en société. »

3. « Le topos du monde à l’envers est cet excès, qui, tenant compte de l’inertie du lecteur et de ce que le XVIIème siècle appelle sa ‘préoccupation’, contraint à penser le vrai à partir de sa formulation extrême, de sa position limite – paradoxe, utopie, hypothèse maximale ».

4. « Cependant je reconnus que le soleil était alors au plus haut de l’horizon, et qu’il était là midi. Je vous laisse à penser combien je fus étonné : certes, je le fus de si bonne sorte que, ne sachant à quoi attribuer ce miracle, j’eus l’insolence de m’imaginer qu’en faveur de ma hardiesse, Dieu avait encore une fois recloué le soleil aux cieux, afin d’éclairer une si généreuse entreprise » (A.11).

5. « Premièrement l’Ecriture ne peut errer : tous les mots de la Bible sont vrais parce qu’ils viennent tous de la bouche de Dieu, Être infiniment sage et véridique. En second lieu, il convient de croire que les prophètes et les apôtres, inspirés par Dieu, possédaient eux-mêmes une connaissance vraie et entière de la nature, et auraient pu s’ils l’avaient voulu nous l’enseigner. Cependant, et c’est une troisième thèse qui contrebalance les deux précédentes, la Bible a pour objet essentiel d’enseigner la morale et les voies du salut, elle ne traite donc que des questions naturelles qu’incidemment, sans vraiment en faire quelque objet propre, et souvent en n’en disant que très peu de choses. »

6.« Comme Ptolémée ou ses devanciers inventèrent les hypothèses des épicycles, des excentriquess ou concentriques, et telles autres machines fantastiques, pour rendre raison des phénomènes ou apparences celestes, chacun pouvant faire capricieusement le mesme à sa mode, comme de supposer la mobilité de la terre, et le repos du firmament, ou chose semblable, moyennant qu’il sauve et explique methodiquement ce qui tombe soubs nos sens des choses du Ciel ; qu’aussi tout ce que nous apprenons des Dieux et des religions, n’est rien que ce que les plus habiles hommes ont conceu de plus raisonnable selon leur discours pour la vie morale, oeconomique, et civile, comme pour expliquer les phénomènes des mœurs, des actions, et des pensées des pauvres mortels, afin de leur donner de certaines règles de vivre, exemptes, autant que faire ce peut, de toute absurdité. De sorte que s’il se trouvait encore quelqu’un qui eust l’imagination meilleure que ses devanciers, pour establir de nouveaux fondements ou hypothèses, qui expliquassent plus facilement tous les devoirs de la vie civile, et generalement tout ce qui se passe parmy les hommes, il ne seroit pas moins recevable avec peu de bonne fortune, que Copernic et quelques autres en leurs nouveaux systèmes, où ils rendent compte clairement et plus briefvement de tout ce qui s’observe dans les cieux ; puis que finalement une religion, conçuë de la sorte, n’est autre chose qu’un systeme particulier, qui rend raison des phainomenes morales, et de toutes les apparences de nostre douteuses éthique. »

7. « Ne nous moquons point des Payens,
La fable vaut la Bible. »

8. « Alexandre
Comment les pères de la sagesse romaine ont-ils pu céder à tant de superstitions ?

Jules César
Il ne faut pas s’en étonner ; cette religion était uniquement pour la foule, qui se laisse duper facilement, et non pour les grands et les philosophes : la religion n’était pas le but des premiers, mais seulement un moyen de conserver et d’étendre l’empire, ce qui ne peut être sans quelque prétexte de religion : on promettait des récompenses éternelles à ceux qui mourraient pour la république, comme aujourd’hui chez les Turcs […]

Alexandre
Mais si la religion des païens était fausse, comment était-elle appuyée sur des miracles et des prodiges si nombreux et si extraordinaires ?

Jules César
Interrogez Lucien, il vous répondra qu’il ne faut voir là que des impostures des prêtres. Quant à moi, pour ne pas avoir l’air de ne vouloir pas répondre, je rapporte toutes ces merveilles à des causes naturelles. »

9. « Premièrement, il est du sens commun de croire que le soleil a pris place au centre de l’univers, puisque tous les corps qui sont dans la nature ont besoin de ce feu radical, qui habite au cœur du royaume pour être en état de satisfaire promptement à leurs nécessités, et que la cause des générations soit placée également entre les corps où elle agit ; de même que la sage nature a placée les parties génitales en l’homme, les pépins dans le centre des pommes, les noyaux au milieu de leur fruit ; et de même que l’oignon conserve, à l’abri de cent écorces qui l’environnent, le précieux germe où dix millions d’autres ont à puiser leur essence.Car cette pomme est un petit univers à soi-même, dont le pépin plus chaud que les autres parties est le soleil qui répand autour de soi la chaleur de son globe ; et ce germe, dans cet oignon, est le petit soleil de ce petit monde, qui réchauffe et nourrit le sel végétatif de cette masse. » (A.16-17)

10. « Premièrement, il est du sens commun de croire que le soleil a pris place au centre de l’univers, puisque tous les corps qui sont dans la nature ont besoin de ce feu radical, qui habite au cœur du royaume pour être en état de satisfaire promptement à leurs nécessités, et que la cause des générations soit placée également entre les corps où elle agit ; de même que la sage nature a placée les parties génitales en l’homme, les pépins dans le centre des pommes, les noyaux au milieu de leur fruit ; et de même que l’oignon conserve, à l’abri de cent écorces qui l’environnent, le précieux germe où dix millions d’autres ont à puiser leur essence.Car cette pomme est un petit univers à soi-même, dont le pépin plus chaud que les autres parties est le soleil qui répand autour de soi la chaleur de son globe ; et ce germe, dans cet oignon, est le petit soleil de ce petit monde, qui réchauffe et nourrit le sel végétatif de cette masse. » (A.16-17)

11. « La démangeaison ne prouve-t-elle pas mon dire ? Ce ciron qui la produit, qu’est-ce autre chose qu’un de ces petits animaux qui s’est dépris de la société civile pour s’établir tyran de son pays ? […] Quant à cette ampoule et cette croûte dont vous igorez la cause, il faut qu’elles arrivent, ou par la corruption des charognes de leurs ennemis que ces petits géants ont massacrés ; ou que la peste, produite par la nécessité des aliments dont les séditieux se sont gorgés, ait laissé pourrir parmi la campagne des monceaux de cadavres ; […] » (A.117)

12. « D’après ces observations et d’autres de ce genre, il semble logique que sur le globe lunaire comme sur le globe terrestre pas mal de choses naissent et meurent jour après jour ; mais il est probable qu’elles ne sont cependant aucunement semblables entre ici et là. S’il est vrai que la terre ne porte pas tout partout et qu’il est établi qu’en Amérique animaux, plantes, etc. naissent tout à fait différents des nôtres, alors qu’Amérique et Europe font pourtant partie du même globe, de combien est-il plus normal de penser que tout ce qui naît sur la lune, sur un monde tout à fait autre, diffère de nos réalités terrestres !Ce que j’en dis, c’est pour que personne ne pense qu’il puisse y avoir là des hommes ou d’autres êtres semblables, dont il soit loisible de tracer par conjecture les morphologies physiologiques. De même que nous n’aurions jamais conjecturé les morphologies des fruits, animaux, etc. que nous avons vus naguère dans le Nouveau Monde. Que tout cela puisse jamais être observé par aucun télescope, cela excède tout espoir et toute croyance, et même si nous entendons dire présentement qu’il en a été fabriqué un à Naples qui fût capable d’agrandir la vision de la lune et de montrer toutes choses plus distinctement qu’autrefois ; même si Rubens a pu voici quelques années écrire à Peiresc que se trouvait auprès de lui-même un peintre éminent et scrupuleux nommé Heymus, qui lui racontait avoir vu chez Drebbels un tube optique, d’un palme de diamètre, capable de permettre la distinction sur le disque lunaire de plaines, forêts, maisons et fortifications, point différents de ceux de chez nous. »

13. « Lorsque le fondement même du « métaphorisme », la cosmologie qui le fonde, est en train de s’écrouler, n’est-il pas naturel que certains poètes cherchent tout de même à maintenir ce qui a toujours constitué le plus grand ornement de leur langage ? Ils ne peuvent plus faire passer la métaphore pour l’expression d’un ordre naturel ? Soit. Si les métaphores ne peuvent plus passer pour des figures inspirées par un symbolisme universel d’origine divine, alors elles peuvent être chargées de provoquer l’admiration devant la faculté humaine qui les crée, l’ingegno humain. Les poètes se refusent à faire de leurs œuvres des reflets d’un ordre aveugle, basé sur les lois physiques. Ils maintiennent la métaphore, mais en font l’expression d’un ordre qui n’existe que par leur ingegno et dans les mots. Et dans leurs antithèses, leurs oxymores, leurs paradoxes et leurs habiles tromperies, ils prennent volontiers le contre-pied de l’ordre apparent des choses pour affirmer l’indépendance de l’ordre qu’ils instaurent. »

14. « Notre auteur en conclut que la production de métaphores relève d’une intelligence perspicace et d’une grande agilité. Aussi, la métaphore est-elle la plus piquante des figures ; tandis que les autres se forment à la surface du mot, grammaticalement en quelque sorte, elle pénètre et explore réflexivement les notions les plus abstruses, pour les accoupler ; et tandis que celles-là revêtent de mots les concepts, celle-ci revêt de concepts les mots eux-mêmes . »

15. « Mille autre exemples de productions subtiles nous sont offertes par les trois plus beaux arts mécaniques – optique, cinétique, pneumatique -, dont les insolites réalisations métaphoriques suscitent l’incrédulité de ceux qui ne les ont pas vues et font croire l’incroyable à ceux qui les voient […]. L’optique donne lieu à de grandes subtilités, quand elle te fait voir sous d’étranges et ingénieuses apparences, grâce à des rapports de perspective, cela même que tu ne vois pas . »

16. « Ainsi apprends-tu que le monde a bien vieilli, puisqu’il lui faut d’aussi fortes lunettes pour voir de loin. Qu’est-ce qui peut donc, aujourd’hui, rester à l’abri et hors d’atteinte de la méchanceté humaine ? »

17. « Ajoutez à cela l’orgueil insupportable des humains, qui leur persuade que la nature n’a été faite que pour eux ; comme s’il était vraisemblable que le soleil, un grand corps quatre cent trente-quatre dois plus vaste que la terre, n’eût été allumé que pour mûrir ses nèfles et pommer ses choux »

18. « la coustume […] est une aultre puisante et imperieuse maistresse : elle empire et usurpe ceste puissance traistreusement et violemment, car elle plante peu-à-peu, à la desrobbée et comme insensiblement, son aucthorité, par un petit, doulx, et humble commencement ; l’ayant rassis et estably par l’aide du temps, elle descouvre puis un furieux et tyrranique visage, contre lequel il n’y a plus de liberté ny puissance de haulser seulement les yeulx : elle prend son aucthorité de la possession et de l’usage, elle grossit et s’ennoblit en roullant comme les rivieres, il est dangiereux de la rameiner à sa naissance. »

19. Le premier chef et preuve de la misere humaine est, que sa production, son entrée est honteuse, vile, vilaine, mesprisée ; sa sortie, sa mort et ruyne, glorieuse et honorable. Dont il semble estre un monstre et contre nature, puis qu' il y a honte à le faire, honneur à le desfaire. (...). Sur cecy voyci cinq ou six petits mots. L' action de planter et faire l' homme est honteuse, et toutes ses parties, les approches, les apprests, les outils, et tout ce qui y sert, est tenu et appellé honteux, et n' y a rien de si honteux en la nature humaine : l' action de le perdre et tuer, honorable, et ce qui y sert est glorieux ; l' on le dore et enrichist, l' on s' en pare, l' on le porte au costé, en la main, sur les espaules. L' on se desdaigne d' aller voir naistre un homme : chascun court et s' assemble pour le voir mourir, soit au lict, soit en la place publique, soit en la campagne raze. On se cache, on tue la chandelle pour le faire ; l' on le faict à la desrobée : c' est gloire et pompe de le desfaire ; l' on allume les chandelles pour le voir mourir, l' on l' execute en plein jour, l' on sonne la trompette, l' on le combat, et en faict on carnage en plein midy. Il n' y a qu' une maniere de faire les hommes ; pour les desfaire et ruyner, mille et mille moyens, inventions, artifices. Il n' y a aucun loyer, honneur, ou recompense assignée pour ceux qui sçavent faire, multiplier, conserver l' humaine nature ; tous honneurs, grandeurs, richesses, dignitez, empires, triomphes, trophées, sont decernez à ceux qui la sçavent affliger, troubler, destruire. Les deux premiers hommes du monde, Alexandre et Caesar, ont desfaict chascun d' eux (comme dict Pline) plus d' un million d' hommes, et n' en ont faict, ny laissé après eux. Et anciennement pour le seul plaisir et passe-temps aux yeux du peuple se faisoient des carnages publics d' hommes : etc. Il y a des nations qui maudissent leur naissance, benissent leur mort. Quel monstrueux animal qui se faict horreur à soy-mesme ! Or rien de tout cecy ne se trouve aux bestes, ny au monde .

20. « J’admirai mille fois la Providence de Dieu qui avait reculé ces hommes, naturellement impies, en un lieu où ils ne pussent corrompre ses bien-aimés et les avait punis de leur orgueil en les abandonnant à leur propre suffisance. Aussi je ne doute point qu’il n’ait différé jusqu’ici d’envoyer leur prêcher l’Evangile parce qu’il savait qu’ils en abuseraient et que cette résistance ne servirait qu’à leur faire mériter une plus rude punition en l’Autre Monde » (A.160-161) .

21. « C’est un aussi grand miracle, lui dis-je en l’abordant, de trouver un fort esprit comme le vôtre enseveli de sommeil, que de voir du feu sans action.
Il sourit de ce mauvais compliment.
Mais, s’écria-t-il avec une colère passionnée d’amour, ne déferez-vous jamais votre bouche, aussi bien que votre raison, de ces termes fabuleux de miracles ? Sachez que ces noms-là diffament le nom de philosophe. Comme le sage ne voit rien au monde qu’il ne conçoive ou qu’il ne juge pourvoir être conçu, il doit abominer toutes ces expressions de miracles, de prodiges, d’événements contre nature, qu’ont inventées les stupides pour excuser les faiblesses de leur entendement. »(A.148)

22. « Mais écoute, Lecteur, le miracle ou l’accident dont la Providence ou la Fortune se servirent pour me le confirmer » (A.7)

23. « Et puis considérez la différence qui se remarque entre nous et eux. Nous autres, nous marchons à quatre pieds, parce que Dieu ne se voulut pas fier d’une chose si précieuse à une moins ferme assiette. Il eut peur qu’il arrivât fortune de l’homme ; c’est pourquoi il prit lui-même la peine de l’asseoir sur quatre piliers, afin qu’il ne pût tomber ; mais [dédaignant] de se mêler de la construction de ces deux brutes, il les abandonna au caprice de la nature, laquelle, ne craignant pas la perte de si peu de choses, ne les appuya que sur deux pattes.[…] Voyez un peu, outre cela, comme ils ont la tête tournée devers le ciel ! C’est la disette où Dieu les a mis de toutes choses qui les a situés de la sorte, car cette posture suppliante témoigne qu’ils cherchent au ciel, pour se plaindre, celui qui les a créés, et qu’ils lui demandent permission de s’accommoder de nos restes. Mais nous autres, nous avons la tête penchée en bas pour contempler les biens dont nous sommes seigneurs, et comme n’y ayant rien au ciel à qui notre heureuse condition puisse porter envie. » (A.88-89)

24. « Alexandre
Je m’étonne qu’en voyant l’homme et son port majestueux, on refuse de reconnaître en lui un être infiniment supérieur aux autres animaux.
Jules César
Les athées nous crient que les premiers hommes marchaient à quatre pattes comme les brutes. »

24. « […] Voilà ce que disaient les plus sages ; pour la commune, elle criait que cela était horrible de croire qu’une bête qui n’avait pas le visage fait comme eux eût de la raison.
« Hé quoi ! murmuraient-ils l’un à l’autre, il n’a ni bec, ni plumes, ni griffes, et son âme serait spirituelle ? O Dieux ! Quelle impertinence. » (A.255-256 ; Je souligne)

25. « Je ne m’arresteray point non plus sur ce que tous les hommes conviennent quasi avec les Stoïciens, à se persuader que ce monde n’est fait que pour eux, et que particulièrement ils sont maistres de la vie de tous les autres animaux, desquels ils se nourissent, comme les chats, peut estre, se persuadent que Dieu n’a créé les rats et les souris que pour les engraisser . »

26. « Je pense, Messieurs, qu’on n’a jamais révoqué en doute que toutes les créatures sont produites par notre commune mère pour vivre en société. Or, si je prouve que l’homme semble n’être né que pour la rompre, ne prouverai-je pas qu’allant contre la fin de sa création, il mérite que la nature se repente de son ouvrage ?
La première et la plus fondamentale loi pour la manutention d’une république, c’est l’égalité ; mais l’homme ne la saurait endurer éternellement : il se rue sur nous pour nous manger ; il se fait accroire que nous n’avons été faits que pour lui ; il prend, pour argument de sa supériorité prétendue, la barbarie avec laquelle il nous massacre, et le peu de résistance qu’il trouve à forcer notre faiblesse, et ne veut pas avouer pour ses maître, les aigles, les condors et les griffons, par qui les plus robustes d’entre nous sont surmontés » (A.265)

27. « Nous avons lu plusieurs fois dans les historiens, que les statues de pierre des dieux ont manifesté certains avertissements sur les événements futurs. Ce fait prouve sans réplique l’action d’une providence particulière de Dieu sur le monde, car l’événement répondit fort souvent à la prédiction, et personne cependant n’aurait pu le rapporter à une cause naturelle, alors qu’il dépassait de beaucoup les forces de la nature. […] Nicolas Machiavel, assurément le prince des athées, dans ses commentaires sur Tite-Live, et sans son livre si pernicieux du Prince, ouvrages écrits dans notre langue nationale, regarde tout cela comme autant de fictions destinées à la plèbe inconsidérée, pour la maintenir par une croyance religieuse, à défaut de la raison. Socrate enseignait, au livre II de la République, qu’il était permis de mentir pour ce qui concernait la religion ; Scévola, au rapport de Saint-Augustin, livre IV de la Cité de Dieu, avait coutume de dire : il importe de tromper le peuple sur la religion. De là cet adage si commun : le peuple veut qu’on le trompe, qu’il soit trompé.
Mais, nous ne pouvons accorder en ceci aucune créance à Machiavel, historien récent de la république de Florence, quand tous les livres, les paroles de tous les sages, tous les monuments de la Grèce et de Rome, sont là pour garantir la véracité incontestable des oracles. »

28. « — Mais, direz-vous, toutes les lois de notre monde font retentir avec soin ce respect qu’on doit aux vieillards. — Il est vrai, mais aussi tous ceux qui ont introduit des lois ont été des vieillards qui craignaient que les jeunes ne les dépossédassent justement de l’autorité qu’ils avaient extorquée, et ont fait comme les législateurs aux fausses religions un mystère de ce qu’ils n’ont pu prouver » (A.104).

29.« Il ne faut ny Medecins, ny Legislateurs dans ce pays là, où les Habitans ne font jamais d’excès, et où l’air est si bien tempéré, qu’en quelque temps que ce soit, il ne s’y parle d’aucune sorte de maladie. Ainsi quand le temps que la Nature a prescrit à leur vie, est finy ; ils meurent sans peine, ou si vous voulez, ils cessent de vivre par l’extinction de l’humide radical, comme une chandelle allumée cesse de luire, lorsque le suif en est consumé. Je me trouvay une fois à la mort d’un de leurs Citoyens, dont j’admiray la constance. Car bien qu’il semblât devoir estre fort affligé de sortir du Monde, où il avait vécu toujours contant, et de quitter ses amis, sa femme, ses enfants et tous ses plaisirs, si est-ce que cette derniere ne l’estonna nullement. Au contraire, comme il la vit approcher, il fit apprester un magnifique festin, auquel ayant invité ceux de ses compatriotes qu’il chérissait le plus, Courage, leur dit-il, mes Amis, réjouyssez-vous de mon bonheur avec moy, puisque voicy venu le temps, où je dois quitter de faux plaisirs, pour posseder éternellement de vrayes félicitez.[…]
Il n’y a jamais en ce Pays là ny vent, ny Pluye, ni aucun changement d’air. Les excessives froideurs de l’Hyver en sont bannies, aussi bien que les trop ardentes chaleurs de l’Esté. Un Printemps perpetuel y regne, avec toute sorte de contentement, et sans incommodité quelcquonque.
O ma femme ! ô mes enfants ! que vous me desobligez de me priver de la felicité de ce lieu ! Mais ce qui me console, c’est d’apprendre par ce voyage qu’avant qu’il soit long-temps, après que j’aurai finy le cours de cette vie mortelle, j’en irai posséder une autre immortelle

30.« Les animaux qui s’y venaient désaltérer, plus raisonnables que ceux de notre monde, témoignaient être surpris de voir qu’il faisait grand jour vers l’horizon, pendant qu’ils regardaient le soleil aux antipodes, et n’osaient pas se pencher sur le bord de crainte qu’ils avaient de tomber au firmament » . (A.33; Je souligne).

31.« […] Campanella voulut s’enquérir plus au long des mœurs de son pays. Il lui demanda donc quelles étaient les lois et les coutumes du royaume des amants ; mais elle s’en excusa d’en parler, à cause que n’y étant pas née et ne le connaissant qu’à demi, elle craignait d’en dire plus ou moins.
[J’arrive] à la vérité de cette province, continua cette femme, mais je suis, moi et tous mes prédécesseurs, originaire du royaume de Vérité[…] J’eus bien de la peine auparavant de m’apprivoiser à leurs coutumes. D’abord elles me semblèrent fort rudes, car, comme vous savez, les opinions que nous avons sucées avec le lait nous apparaissent toujours les plus raisonnables, et je ne faisais encore que d’arriver du royaume de Vérité, mon pays natal. » (A.338)

32.« Au fond, l’Utopie n’admet rien d’extérieur à elle-même : elle est à elle-même sa propre réalité. Dès lors – et c’est ce qu’affirme, dans la surface du texte, le regard descriptif à qui rien n’échappe – le ou les récits dans sa profondeur ne déploient la temporalité de la narration que pour la refermer dans un mouvement circulaire. Si la fondation, en tant que récit, est à la fois à la fin et au commencement du texte […] alors on comprend que le récit, qui paraissait compromettre la description en la déchirant dans la réalité du texte, la fonde ou tout au moins la conditionne » .

33. « A vrai dire, le discours utopique de More contient, comme texte, l’équivalent et le substitut de cet excès de dépense en pure perte : l’ironie, le serio ludere qui est, en quelque sorte, la dépense gratuite du sens, l’annulation du sens, de chaque sens, par son contraire. Le dialogue utopique est un jeu sérieux par lequel la signification du discours est mise en circulation pour être aussitôt retirée du circuit par un trait qui en efface la force univoque. Aussi le texte peut-il offrir à la lecture la consumation du signifié des signes en pure perte et la libération à vide des signifiants qui, jusque-là, semblaient cohérer avec lui. Un exemple [...] est l’opération de perte des noms propres en Utopie par l’indétermination du signifié référentiel porté par leur signifiant. Ainsi, lorsque le fleuve de l’île s’appelle le « Sans-Eau » ou le récitant même de la figure utopique, le « raconteur de bobards ». Ainsi, lorsque Cyrano institue certaines des lois des Etats de la lune en réalisant une expression métaphorique du langage ordinaire : chansons-monnaie ou fumets-aliments, etc. L’ironie, le spoudo-geloion, le comique sérieux constituent certains des procédés de la fête utopique dans le discours, la transgression de la loi du sens opéré sans souci de fondation du même sens, transgression qui, dans le même temps, libère, mais sans le dire, un autre sens qui est, dans le discours, la possibilité d’une pratique révolutionnaire du langage, car le langage est aussi une pratique parmi les autres et point seulement l’ordre réglé des signes, le système légal du discours. »

34.« La seconde ruse dont ils se servent pour authoriserl' atheisme, c' est de parler et discourir avec des ambiguités et sous-ententes, qui tresnent avec elles leurs eschappatoires, afin que s' ils sont surpris, ils puissent desadvoüer, et dire que c' est malitieusement qu' on les accuse, que jamais ils n' ont songé à ce qu' on leur veut faire dire, que ce n' a pas esté leur intention, que par mal' heur ils ne se sont pas expliqués assez ouvertement.(...) Le plus meschant renard qui ait usé de cette malicieuse finesse a esté le mal' heureux Lucilio Vanino, qui a fait des livres remplis d' une dangereuse impieté, car dans son amphiteatre il parle en catholique, dans sa sapience, il parle en philosophe payen, mais dans ses dialogues il discourt en parfaict atheiste, en sorte neantmoins qu' il peut desadvoüer toutes les impietés, d' autant qu' il se couvre d' un sac mouïllé, il les faict prononcer à son disciple Alexandre, il les rapporte de quelque mal' heureux atheiste, lequel il aura, dit-il, cogneu à Amsterdam ou à Geneve, et au bout du conte, il se void que ce n' est autre que luy mesme qui nous estalle ses blasphemes sous le nom de quelque homme de paille. Sa finesse git en ce qu' il avance des propositions horribles, disant je me trouvay à Geneve, où je vis un mal' heureux homme, qui soustenoit telle et telle maxime, qui disoit tel et tel propos scandaleux, et prouvoit son dire par telles et telles raisons, mais je luy respondis bien, et luy remonstray, qu' il faut en cela se soubmettre au jugement de la sacrosaincte eglise romaine .

35.« Un livre ésotérique contient par conséquent deux enseignements : un enseignement populaire au caractère édifiant, au premier plan ; et un enseignement philosophique sur les sujets les plus importants, indiqué seulement entre les lignes. Cela ne signifie pas que certains grands écrivains n’aient pas su exprimer certaines vérités importantes tout à fait ouvertement par la bouche de tel ou tel personnage peu honorable : ils nous montreraient ainsi combien ils désapprouvaient qu’on divulgue les vérités en question. Il y aurait alors une bonne raison expliquant que nous trouvions, dans les plus grands textes du passé, tant de démons, de fous, de mendiants, de sophistes, d’ivrognes, d’épicuriens et de bouffons pleins d’intérêt. Ceux à qui de tels livres sont véritablement adressés ne sont cependant ni la majorité des non-philosophes, ni le philosophe parfait en tant que tel, mais les jeunes gens susceptibles de devenir philosophes : les philosophes en herbe doivent être conduits pas à pas, des opinions populaires pratiquement et politiquement indispensables, à la vérité purement et simplement théorique, en étant guidés par certains traits curieusement énigmatiques de la présentation de l’enseignement populaire – obscurité du plan, contradictions, pseudonymes, répétitions inexactes d’affirmations antérieures, expressions bizarres, etc. »

36. « Je vous donne encore celui-ci que j’estime beaucoup davantage : c’est Le Grand Œuvre des philosophes, qu’un des plus grands esprits du soleil a composé. Il prouve là-dedans que toutes choses sont vraies, et déclare la façon d’unir physiquement les vérités de chaque contradictoire, comme par exemple que le blanc est noir et que le noir est blanc ; qu’on peut être et n’être pas en même temps ; qu’il peut y avoir une montagne sans vallée ; que le néant est quelque chose et que toutes les choses qui sont ne sont point. Mais remarquez qu’il prouve ces inouïs paradoxes sans aucune raison captieuse ni sophistique. » (A.135. Je souligne.)

37.SOUPLESSE: Les Badaux qui voient les tours de passe-passe, les jeux de cartes, et les autres adresses surprenantes des Bâteleurs croient que le Diable s’en mêle, et qu’ils ne peuvent pas concevoir qu’il n’y ait en tout cela que de la souplesse, et qu’un prompt mouvement de la main. Je ne pouvois me persuader en mon enfance, que les Danseurs de corde n’eussent fait pacte avec le Démon, et non seulement je trouvois des femmeletes qui tomboient dans mon sens ; mais si l’on eût recueilli les avis de toute la ville, le mien eût prévalu sur celui des personnes bien sensées. On aime naturellement la Dogmatique, et le Peuple qui est toujours fort ignorant, ne veut point être Pyrrhonien. Il aime mieux rendre quelque raison, vaille que vaille, que d’avouer qu’il ne l’a pas encore trouvée, et le Diable est un agent qu’il emploie en toutes occasions, quoi qu’il ne lui donne aucune idée de la maniere en laquelle se font les choses dont l’on ignore les veritables causes. Les personnes sages n’en usent pas ainsi, et aiment mieux dire franchement qu’ils ne sçavent par particulerement comment les choses arrivent, que d’en rendre des raisons frivoles, ou dont ils connoissent la fausseté. Je crains que ce procédé des Badaux ne se puisse apliquer à quelques Philosophes, qui veulent rendre raison de toutes les choses, en appellant à leur secours les Métaphysiques .

Jean-Charles Darmon, _ Le Songe libertin. Cyrano de Bergerac d'un monde à l'autre_, Paris, Klincksieck, 2004, 285 p.

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14 mars