Photographie et voyage dans la presse du XIXe siècle, une stratégie de légitimation

Résumé

L’intervention de Marta Caraion, intitulée « photographie et voyage dans la presse du XIXe siècle, une stratégie de légitimation » s’inscrit dans le cadre d’une histoire culturelle des représentations. Elle nous propose de revenir aux premiers temps de la photographie afin d’étudier le retentissement de ce nouveau medium visuel sur les pratiques d’écriture et de lecture à travers le lien immédiat établi avec le voyage. L’originalité de son étude tient au type de texte analysé : les compte rendus des voyages photographiques. Paradoxe intéressant pour les littéraires, c’est en l’absence d’images, dont le coût était alors trop élevé pour une publication périodique, mais par le texte, que la photographie se légitime.
Les raisons pour lesquelles le voyage est un élément essentiel dans ce processus de légitimation sont d’abord exposées. Il est l’un des territoires concédés par Baudelaire dans cette critique toujours citée mais rarement explicitée dans ses détails (voir exemplier). A la photographie, caractérisée par l’exactitude et la précision, revient la fonction mémorielle et descriptive du spectacle du monde. L’illusion mimétique est telle que l’émerveillement suscité va jusqu’à lui prêter la vertu d’un témoignage absolu de vérité. Sa simple évocation suffit à créer chez le lecteur un sentiment d’adhésion, d’immédiateté au monde qui reprend et parfait la formule plus ancienne du voyage dans un fauteuil.
La figure d’Ernest Lacan (voir exemplier), collaborateur du journal La Lumière, est ensuite examinée plus en détail. Il est représentatif de cette nouvelle critique photographique qui use de la fiction du voyage pour mettre en scène sa chronique. Cette situation fictive d’ubiquïté crée une impression onirique où le désir aussitôt formulé se réalise. La narration à la deuxième personne du pluriel et le style grandiloquent renforce cette idée. Pour défendre la photographie, outil de la science et de la raison, il emprunte ainsi les voies de l’imaginaire et du sentiment. Mais l’expression d’un tel désir de présence face au monde révèle la dimension forcément déceptive de l’acte photographique qui nous confronte toujours aux traces d’un passé révolu.
Ces ekphrasis photographiques constituent, en réalité, une littérature de propagande qui tente de convertir le lecteur à la photographie. L’écrivain est là pour combler les blancs entre les images, instaurer une temporalité harmonieuse, guider le lecteur dans son parcours. C’est à tous les niveaux un discours d’encadrement.
Les Impressions de voyage en Suisse de Gautier (voir exemplier) sont à cet égard remarquables puisqu’elles présentent le cas où le texte engloutit la photographie elle-même. L’écrivain ne révèle que très tardivement le caractère ekphrastique de son récit laissant croire à un voyage réel et personnel. La photographie apparaît ici comme un embrayeur d’une fiction d’expérience

Petite anthologie proposée par Marta Caraion au sujet de la relation entre photographie et voyage dans les années 1860.

1. Charles Baudelaire, «Le public moderne et la photographie», in «Salon de 1859».

1. La poésie et le progrès sont deux ambitieux qui se haïssent d'une haine instinctive, et, quand ils se rencontrent dans le même chemin, il faut que l'un des deux serve l'autre. S'il est permis à la photographie de suppléer l'art dans quelques-unes de ses fonctions, elle l'aura bientôt supplanté ou corrompu tout à fait, grâce à l'alliance naturelle qu'elle trouvera dans la sottise de la multitude. Il faut donc qu'elle rentre dans son véritable devoir, qui est d'être la servante des sciences et des arts, mais la très humble servante, comme l'imprimerie et la sténographie, qui n'ont ni créé ni suppléé la littérature. Qu'elle enrichisse rapidement l'album du voyageur et rende à ses yeux la précision qui manquerait à sa mémoire, qu'elle orne la bibliothèque du naturaliste, exagère les animaux microscopiques, fortifie même de quelques renseignements les hypothèses de l'astronome ; qu'elle soit enfin le secrétaire et le garde-note de quiconque a besoin dans sa profession d'une absolue exactitude matérielle, jusque-là rien de mieux. Qu'elle sauve de l'oubli les ruines pendantes, les livres, les estampes et les manuscrits que le temps dévore, les choses précieuses dont la forme va disparaître et qui demandent une place dans les archives de notre mémoire, elle sera remerciée et applaudie. Mais s'il lui est permis d'empiéter sur le domaine de l'impalpable et de l'imaginaire, sur tout ce qui ne vaut que parce que l'homme y ajoute de son âme, alors malheur à nous !

2. Ernest Lacan, « La Russie et l’Océanie au stéréoscope », La Lumière, 19 mars 1859.

Il est un reproche que certaines personnes – des gens graves et chauves, à la parole lente, au regard profond, à la cravate blanche soigneusement empesée – m'ont souvent adressé : celui de prendre trop au sérieux les avantages de la photographie, et de parler avec trop d'enthousiasme des oeuvres qu'elle produit. Or, quand je puis tenir pendant une heure seulement un de ces froids personnages dans mon cabinet de travail, sans discuter avec lui, je me donne la satisfaction de le soumettre à une petite vengeance qui ne manque jamais son effet. Elle consiste à faire passer sous les yeux une partie de la collection que les photographes ont bien voulu me faire depuis une dizaine d'années et qu'ils enrichissent chaque jour. D'abord mon contradicteur regarde avec une certaine indifférence calculée les merveilles que je lui présente ; puis il arrive que son attention est attirée par le portrait d'un homme politique, d'un artiste, d'un écrivain qu'il aime, par la reproduction d'une oeuvre d'art qu'il admire, d'un site dont il se souvient. Alors je le tiens en mon pouvoir. Ayant découvert son faible, j'en use et j'en abuse. J'attaque, à coup d'épreuves, toutes ses sympathies, toutes ses prédilections, tous ses souvenirs. Je le grise par les yeux, et presque toujours son imagination, entraînée hors du cercle accoutumé, dépasse singulièrement, dans ses élans admiratifs, les écarts que je me permettrais moi-même.
Alors je me drape dans ma dignité : «Vous m'avez accusé – lui dis-je – d'un enthousiasme exagéré, et vous vous passionnez pour quelques pages à peine parcourues du livre que j'ai entr'ouvert sous vos yeux ! Que serais-ce donc si je vous le faisais lire tout entier, et si vous pouviez comme moi, quand bon vous semble, vous transporter d'un regard, d'un coin du globe à l'autre ; visiter les monuments les plus célèbres ; étudier à loisir les chefs-d'œuvre enfouis dans les musées de toutes les capitales ; vous promener tour à tour dans une rue de Constantinople, sur une lagune de Venise ou d'Amsterdam, sur une place de Madrid ou de Moscou ; naviguer sur le Nil ou sur le Rhin ; monter au sommet du Vésuve ou du mont Blanc ; assister aux faits les plus importants de notre histoire moderne; évoquer les grandes figures de notre temps, ou voir revivre, dans les ruines des siècles, les grands souvenirs du passé ? Voilà ce que je puis faire, et vous m'accusez d'enthousiasme!»
Ce simple discours, qui n'est, après tout, que l'expression exacte de la vérité, est ordinairement sans réplique, et j'ajoute une conversion de plus à celles que la photographie a déjà faites.
Si je me suis permis ces confidences, c'est que j'éprouve précisément à cette heure un accès de cet enthousiasme qu'on me reproche avec si peu de raison, et voici quelle en est la cause.
J'ai la passion des voyages. Déjà, de ma personne, j'ai fait quelque peu de chemin, et la photographie m'en a fait faire bien davantage ; grâce au procédé que je viens d'énoncer plus haut, j'ai parcouru à peu près tous les coins de ce globe où le bon Dieu a préparé, pour l'insatiable curiosité de l'homme, tant de spectacles divers ; mais il est deux régions qui jusqu'ici m'avaient été à peu près fermées, comme à bien d'autres : l'extrême nord et l'extrême sud. Or voici que la photographie nous les ouvre, et nous entrons à grands guides en Russie et à pleines voiles en Océanie. N'est-ce pas le cas de faire éclater de joyeuses fanfares et d'entonner un chant de victoire!
[…]

3. Ernest Lacan, «De la photographie et de ses diverses applications aux beaux-arts et aux sciences», La Lumière, 20 janvier 1855.

Vous êtes dans votre cabinet de travail, accoudé sur l'appui de votre fenêtre. C'est l'été. Votre regard cherche, au-dessus des maisons qui vous entourent de tous côtés, le coin de ciel bleu qui est tout votre horizon ; et vous songez qu'il y a, sous ce même ciel dont vous ne voyez qu'un lambeau, de riantes campagnes où l'œil se perd dans les lointaines perspectives, où la poitrine se dilate, où la pensée se transforme et s'épure, où l'âme se plonge dans les profondeurs de la rêverie, comme le regard dans l'atmosphère lumineuse. Vous songez que vous pourriez être là au lieu d'être ici. Vous rêvez aux forêts sombres, aux plaines diaprées, aux vallons pittoresques, aux villages posés comme des nids sur les bords des routes, aux montagnes majestueuses, aux mers d'azur ou d'écume, aux Alpes, à la Méditerranée, à l'Italie, à l'Espagne, à l'Orient ! Et vous allez maudire la chaîne qui vous retient dans votre étroite demeure, quand tout cela existe et qu'il vous serait si doux de le connaître. Attendez !… Est-ce que la photographie n'est point là ?… Ouvrez cet album : vous aimez le soleil, la poésie des souvenirs ? Voici le Nil, avec son sable tout jonché de ruines, ses rives désolées, son ciel de feu ; voici le temple de Jupiter à Baalbeck ; regardez bien, vous verrez au pied de ces gigantesques colonnes, à côté du chapiteau tombé il y a dix siècles, le morceau de granit détaché hier seulement de la voûte écroulée ; voici Jérusalem avec ses oliviers géants, ses places désertes, ses temples veufs de leur Dieu, triste comme une immense nécropole ; voici les monuments d'Ipsamboul, le temple de Philoe, les propylées de Médinet-Habou à Thèbes : prenez une loupe et vous lirez les inscriptions que des générations éteintes depuis des milliers d'années ont laissées sur ces monuments, comme pour défier la science à travers les siècles. C'est l'Egypte, la Palestine, la Nubie que vous avez sous les yeux, et qui viennent, comme dans un conte fantastique, poser sous votre regard. C'est M. Maxime Du Camp ou M. Thénard qui sont les magiciens. Voulez-vous l'Espagne ? Voici Tolède, posée sur sa colline comme une couronne sur un socle de marbre ; traversez le fleuve, montez dans la ville, arrêtez-vous devant l'Alcazar; allez tout près de l'église San-Juan de los Reyes, et là, derrière le monument, voyez-vous ces chaînes pendues symétriquement au mur ? Ce sont celles qui retenaient dans les prisons des Maures les chrétiens délivrés par Ferdinand et Isabelle, lors de la conquête ; comptez-les, il n'en manque pas une. Voyez cette cour à arcades mauresques, avec ses orangers grands comme des chênes ! c'est la cour de la cathédrale de Cordoue. Arrêtez-vous un instant auprès de ces beaux arbres, et là, pendant que vous rêverez, l'église vous enverra ses chants, le ciel son soleil, et les orangers leurs enivrants parfums. Mais c'est l'Alhambra que vous cherchez du regard, dans ce voyage magique où votre pensée n'a qu'à vouloir pour que votre œil soit satisfait : l'Alhambra que tous les poètes ont chanté, et dont le nom seul fait rêver toutes les félicités de la terre. Le voici. Entrez sous ces légères et gracieuses arcades, touchez ces piliers sculptés comme des bijoux d'ivoire, fatiguez votre regard à suivre les mille contours de ces arabesques qui se croisent, se divisent, s'entrelacent, se confondent comme les dessins d'une dentelle merveilleuse. Le mouvement, les fêtes, la vie, se sont retirés de ce lieu de délices, mais combien de souvenirs y vivent encore !
Vous pourrez ainsi parcourir toute l'Espagne et vous reposer où bon vous semblera : MM. le vicomte Vigier, Tenison et le vicomte de Dax seront vos ciceroni. Est-ce la Suisse que vous voulez parcourir ? Vous la trouverez tout entière dans les riches cartons de M. Martens. Le lac de Genève est là, et puis Lausanne, et le château de Chillon; si vous voulez tenter une ascension, voici les glaciers du Mont-Rose.
Votre esprit est enclin à la rêverie : vous aimez les ballades allemandes, vous avez une prédilection pour le moyen âge, vous vous passionnez pour la blonde châtelaine que la légende vous montre attendant au sommet de sa tour crénelée le retour de son seigneur et maître, pendant que les pages chuchotent autour d'elle et que l'archer veille à la porte massive du donjon ? Ouvrez les albums de MM. le vicomte de Dax, Marville et Ferrier, vous trouverez là les bords du Rhin avec leurs burgs démantelés, Drakenfels, Rheineck, Schomberg, Stolseinfels, et tous les jolis villages qui ont poussé au milieu de ces ruines, comme les plantes vivaces qui croissent sur les tombeaux, et qui rappellent le passant égaré dans ses souvenirs aux riantes réalités de la vie. Vous pouvez même poursuivre votre voyage jusqu'au cœur de la Russie, ce qui ne manque pas d'un certain intérêt par le temps qui court : la photographie, par les mains de M. Roger Fenton, un amateur anglais, vous ouvrira à deux battants les portes de Kiev, de Saint-Petersbourg et de Moscou. Vous contemplerez à loisir, le lorgnon dans l'œil et les mains dans vos poches, sans qu'un soldat russe vienne vous demander votre passeport, les trois cathédrales du Kremlin, avec leurs dômes dorés et leurs croissants orientaux, le monastère d'Andreoski, ou le nouveau pont sur la Néva.
M. Edouard Delessert vous conduira en Sardaigne; MM. Bresolin, Piot et Constant, en Italie.
Mais, sans aller si loin, parcourez avec quelques-uns de nos photographes les riches campagnes de notre belle France ; M. le comte Aguado, à qui le nouvel art doit d'admirables productions, et les artistes un patronage si généreux, vous fera les honneurs du Berry. Il vous conduira au milieu des plus ravissants paysages. Là c'est une ferme au bord d'une route que traverse un gai ruisseau. C'est le temps de la moisson. Un char tout chargé d'épis odorants, traîné par quatre bœufs fauves, traverse en ce moment le pont rustique, pendant que les laveuses étendent le linge humide sur la pelouse. C'est un tableau plein de mouvement, de lumière et de vie, que Berghem ou Van Ostade auraient voulu signer : il y en a cinquante comme cela dans l'album du noble amateur. D'autres fois c'est une vieille église de campagne dont l'ombre tranquille s'étend sur les humbles croix de bois du cimetière, comme la miséricorde divine sur l'homme couché dans la tombe. Quelle étude pour le peintre ! Que d'enseignements dans ces paysages transportés sur le papier par le soleil, qui les éclaire, les anime, les pare de leurs mystérieuses beautés !
Si vous êtes poète, si vous aimez les grands aspects de la nature, le bruit des torrents sur les laves éteintes, le silence des solitudes alpestres ; si vous écoutez avec une religieuse émotion l'hymne éternel que la terre chante à Dieu, suivez M. Baldus au milieu des sites grandioses de l'Auvergne. Il est peintre, il sait choisir les points de vue et diriger votre admiration. Chacune de ses épreuves est un poème, tantôt sauvage, imposant, fantastique, comme une page d'Ossian ; tantôt calme, mélancolique, harmonieux, comme une méditation de Lamartine. Il vous conduit au fond des gorges profondes où les eaux de la montagne roulent avec un fracas épouvantable des blocs de rocher que cent hommes réunis ne pourraient ébranler. Les arbustes que vous voyez au loin garnissant le pied de ces murailles de granit, ce sont des sapins géants ; ce pont massif et difforme, c'est le pont de la Sainte, que les légendes du pays ont rendu célèbre. Ce lieu sinistre est peuplé, par la superstition populaire, de sombres et lugubres figures. Vous-mêmes vous croyez y voir apparaître l'ombre du roi Lear ou la silhouette décharnée de la sorcière de Macbeth. Tournez la page : vous êtes au sommet d'une des plus hautes montagnes de France, à deux pas du château de Murolles. Plus haut, l'homme ne respire plus. Aussi, voyez comme l'herbe qui couvre le sentier est sèche et courte, comme cette cabane se blottit sous son toit de chaume épais pour que le vent des hautes régions ne la balaye pas d'un souffle. Là le bruit du monde expire, la végétation cesse, la vie s'arrête. Mais en voyant cette épreuve, ce tableau si vrai, le poète rêve, et le peintre admire.
Vous que l'archéologie passionne, et qui interrogez des ruines pour y trouver des souvenirs, arrêtez-vous devant ce qui reste du château de Bouzols. La féodalité l'avait assis au sommet d'un mamelon gigantesque de basalte, entre le volcan et la foudre. — La foudre l'a frappé sans le détruire, le volcan l'a respecté; mais les guerres de religion sont venues, et les hommes en ont fait une ruine. — Ces pierres informes et noircies, qui se confondent avec le sombre rocher qui les porte, et au pied duquel coule tranquillement la Borne, sont les derniers vestiges du château d'Espailly. C'est là qu'un soir d'automne, en 1422, Charles VII, encore Dauphin, apprit la mort de son malheureux père, et reçut de ses courtisans le titre de roi, qu'il allait avoir à payer de tant de soucis et de luttes. Tout était alors mouvement et animation dans cette féodale demeure. Aujourd'hui le reptile se glisse sous ces voûtes qui abritèrent Tanneguy du Châtel, Xaintrailles et Dunois, et l'oiseau de nuit repose tristement sous ces hautes fenêtres qui encadraient jadis la douce et mélancolique figure de Marie d'Anjou.
Quel archéologue n'a désiré voir le château de Polignac, si célèbre par ses légendes et par l'histoire de la famille illustre qui l'a bâti ? Le voici sur son piédestal de granit. Frappez à cette maisonnette posée comme une sentinelle à l'entrée de ce sentier qui grimpe par mille détours jusqu'au pied des vieilles murailles; interrogez le paysan qui l'habite, il vous dira les naïves traditions du passé ; il vous racontera comment, à une époque qui se perd dans la nuit des temps, un dieu parlait, du fond de cette roche massive, aux pèlerins accourus pour le consulter; il vous montrera la place où l'on murmurait sa question en déposant une offrande, et la tête colossale du dieu, dont les lèvres de pierre s'entr'ouvraient pour formuler la réponse.
Ce précieux monument, comme tant d'autres, tombe pierre à pierre; bientôt il disparaîtra comme les générations qui l'ont habité; mais, grâce à la photographie, il restera tel qu'il est encore, dans ce dessin tracé par la lumière. Tous ces vieux débris d'un autre âge, si précieux pour l'archéologue, pour l'historien, pour le peintre, pour le poète, la photographie les réunit et les rend immortels. Le temps, les révolutions, les convulsions terrestres peuvent en détruire jusqu'à la dernière pierre, ils vivent désormais dans l'album de nos photographes.

4. Ernest Lacan, «La Suisse photographiée, par M. Ad. Braun», La Lumière, 5 mars 1859.

Le feu pétille joyeusement dans l'âtre, les volets sont clos, la lampe est pleine et mon fauteuil est tout frais rembourré; vite un stéréoscope et voyageons!
Nous partons de Berne après en avoir admiré de tous les points de vue le splendide panorama, et nous prenons notre cours sans itinéraire et sans autre guide que la fantaisie. Mais nous voici arrêtés au premier pas par une rivière, presque un fleuve, derrière lequel se dresse un rocher fort audacieux. Au sommet s'élèvent majestueusement une église et un vieux château. Au-dessous, les modestes habitations de la ville se sont groupées à l'ombre protectrice de ces murailles. C'est Aarburg, la seule forteresse de la Suisse, et voici le fameux pont suspendu dont tous les voyageurs font de si pompeux récits.
Nous poursuivons, et tout à coup un vaste horizon s'ouvre sous nos yeux. Une ville importante éparpille ses maisons blanches – de vraies maisons, à quatre étages, au bord d'un lac gracieusement contourné que ferme au loin un amphithéâtre de montagnes. C'est Lucerne, une des villes privilégiées que la nature entoure de ses plus splendides richesses.
Nous sommes descendus et nous voici sur le bord du lac. L'eau chante joyeusement à nos pieds ; d'élégantes barques, à la proue allongée, aux flancs arrondis, qui doivent aller vite et loin, se balancent coquettement devant nous. Les bateliers sont prêts.
Plus loin, un bateau à vapeur nous offre pour une plus longue promenade l'abri de sa tente vénitienne. Et là-bas, sur les rives qui s'éloignent, de gais tableaux, d'attrayantes perspectives nous promettent un délicieux voyage. Comment résister à de semblables tentations ? On a dit : «Voir Naples et mourir !» On doit dire : «Voir Lucerne et y vivre !»
Peut-être vaudrait-il mieux encore s'établir dans ce gracieux village de Meiringen, dont une rue, peut-être la seule de l'endroit, s'allonge sous nos yeux. Une rangée de jolis chalets tapissés de feuillages grimpants, la borde de chaque côté. Le soleil y projette de grandes ombres transparentes et azurées, un ruisseau jaseur, descendu de la montagne, y promène son joyeux murmure et son agréable fraîcheur. Des groupes de femmes et d'enfants, assis devant les portes, y laissent tranquillement passer l'heure. Au fond, s'élève tout à coup une haute muraille de rochers d'où s'élancent en une double cascade l'Alpbach et le Muhlibach. […]
Ici nous montons; les habitations deviennent plus rares, la scène grandit et la nature commence à se montrer à nous dans ses plus imposants aspects. Nous sommes à Grindelwald et le Wetterhorn découpe à l'horizon sa majestueuse silhouette. Une ceinture de nuages ondule sur ses flancs. Deux ou trois chalets, accroupis sur l'herbe drue d'un plateau, occupent les premiers plans. Plus haut les aigles seuls osent poser leurs nids. Nous montons encore et nous arrivons à des glaciers qui précipitent vers nous leurs vagues pétrifiées. C'est splendide, c'est grandiose; mais l'homme se sent trop petit et trop faible devant ces majestés de la nature. Revenons donc bien vite aux régions plus vulgaires mais moins désertes. Nous passons par Interlacken et nous embrassons du regard sa magnifique plaine resserrée entre deux lacs et emprisonnée dans un cercle de montagnes que dominent les cimes éblouissantes de la Jungfrau. […]
On revient volontiers sur ses pas quand il s'agit de suivre une seconde fois un pareil chemin. Ainsi, faisons-nous pour visiter Thun. M. Braun s'y est arrêté longtemps, et nous ne pouvons que lui en savoir gré, car grâce à lui, il nous est permis d'admirer tour à tour le lac au bord duquel il nous conduit, la ville tout entière qu'il nous montre à vol d'oiseau, ou les environs charmants qu'il nous fait parcourir en détail.
On comprend que dans ce voyage au coin du feu nous avons passé bien des stations où il aurait fallu séjourner. Aussi fera-t-on bien de le recommencer en prenant M. Braun lui-même pour guide. On se procure les billets, aller et retour, chez MM. Gaudin

5. Théophile Gautier, «Vues de Savoie et de Suisse », Le Moniteur universel, 16 juin 1862.

Quand on habite les villes ou les plaines, il est facile d'oublier qu'on circule à travers l'insondable espace, emporté par une planète gravitant autour du soleil avec une prodigieuse vitesse. L'épiderme de l'astre a disparu sous l'encombrement des bâtisses et la culture humaine, et il faut un effort d'imagination pour croire que cette terre vue de Mars ou de Vénus prenne sur l'azur noir du ciel l'aspect d'un globe d'or ou d'argent, au reflet du phare central, de notre monde. Les données, si précises pourtant, de l'astronomie semblent presque chimériques, et il vous prend des envies de revenir au système de Ptolomée, qui faisait de notre chétif habitacle le noyau même de l'univers. Les grandes montagnes aident à faire comprendre que la terre est bien réellement un corps céleste suspendu dans l'éther, ayant pris sa figure actuelle après mille révolutions cosmogoniques, une énorme boule de feu qu'enveloppe une mince pellicule solidifiée où peut-être la vie animée n'est qu'un accident temporaire, et l'homme qu'un parasite menacé de disparaître au moindre cataclysme neptunien ou plutonien. Une mutation d'axe, et les océans déplacés submergent la création ; une dilatation des gaz, et le ballon crève, répandant ses laves, avec leurs soulèvements et leurs abîmes. Les montagnes, qui ne sont cependant à la peau de la terre que ce que sont les rugosités à l'écorce d'une orange, ont fidèlement conservé l'image du chaos primitif ; elles représentent les convulsions figées du globe cherchant sa forme au milieu de son immense atmosphère d'acide carbonique sillonnée d'orages terribles auprès desquels nos typhons et nos cyclones sont des brises printanières. Dans une inaccessible solitude et un éternel silence, leurs pics orgueilleux ont vu les siècles glisser sur leurs flancs comme des avalanches, les civilisations s'enfler et s'évanouir, comme des bulles d'air à la surface de l'eau, sans laisser plus de trace, l'âge de la pierre céder la place à l'âge du bronze, et celui-ci à l'âge du fer en attendant l'âge de l'or, qui est probablement le nôtre ; ils n'ont pas varié depuis les temps antéhistoriques, et ils resteront les mêmes jusqu'à ce qu'un frisson de la planète les bouleverse de nouveau, faisant du gouffre le sommet et du sommet le gouffre, ou les résorbe à jamais dans son sein en ignition.
Mais ils sont rares les mortels qui gravissent ces cimes immaculées, ces pics gigantesques dont la neige vierge ne porte même pas l'empreinte des serres de l'aigle ; qui respirent cet air raréfié des altitudes où le son meurt sans écho, où la flamme grésille haletante, où le sang s'échappe des pores ; qui regardent à travers les hallucinations et les attirances du vertige les formidables profondeurs hérissées d'aiguilles étincelantes, de sommets neigeux, de crêtes de glace semblables à l'écume d'une mer du pôle gelée en l'air, et dévorent de leurs yeux éblouis ce colossal panorama qu'on ne peut, sans mourir, contempler plus de quelques minutes. Aucune description de poète, pas même le lyrisme de lord Byron dans Manfred, ne peut donner l'idée de ce prodigieux spectacle qui restitue à la terre sa beauté d'astre, défiguré par l'homme. Les couleurs du peintre, si un peintre montait jusque-là, se glaceraient sur sa palette. Eh bien ! ce que ni l'écrivain ni l'artiste ne sauraient faire, la photographie vient de l'exécuter.
C'était là une rude tâche, et qui même réalisée semble impraticable. Honneur au courage de MM. Bisson, qui l'ont accomplie au prix de dépenses, de fatigues et de dangers excessifs ! Nous n'avons pas à les suivre dans leur périlleuse ascension – il en a été rendu compte ici même – nous ne nous occuperons que de cette nature âpre, farouche, inabordable, dont les premiers ils ont rapporté les portraits fidèles.
Les montagnes semblent jusqu'à présent avoir défié l'art. Est-il possible de les encadrer dans un tableau ? Nous en doutons, même après les toiles de Calame. Leur dimension dépasse toute échelle ; une légère strie au flanc d'une pente, c'est une vallée ; ce qui paraît une plaque de mousse brune est une forêt de pins de deux cents pieds de haut ; ce léger flocon de brume s'étale en nuage immense. En outre, la verticalité des plans change toutes les notions de perspective dont l'œil a l'habitude. Au lieu de fuir à l'horizon, le paysage alpestre se redresse devant vous, accumulant ses hautes découpures les unes derrière les autres. Ses colorations ne sont pas moins insolites que ses lignes et déconcertent la palette. Elles sortent de la gamme terrestre et prennent des irisations prismatiques. Ce sont des tons d'améthyste et de saphir, des verts d'aigue-marine, des blancs d'argent et de perle, des roses d'une fraîcheur idéale qui contrastent avec des bruns sombres, des verts veloutés, des noirs profonds et violents, toute une série d'effets irréductibles aux moyens de l'homme. L'art, selon nous, ne monte pas plus haut que la végétation. Il s'arrête où la dernière plante meurt en frissonnant. Au-delà, c'est l'inaccessible, l'éternel, l'infini, le domaine de Dieu. Pour l'artiste, il ne peut que faire entrevoir, dernier et sublime plan, la silhouette glacée d'argent d'une montagne dans les fumées bleues du lointain, et c'est précisément là ce qui rend si précieuses les belles épreuves photographiques de MM. Bisson. Bien qu'elles soient admirables, nous ne nous arrêterons pas aux épreuves qui sont prises d'endroits accessibles et présentent des aspects familiers aux regards, ne laissant voir les montagnes qu'au second ou troisième plan, adoucies par l'éloignement et l'air interposé, noyées de vapeur ou fantasquement illuminées d'un rayon. Certes, rien n'est pittoresque comme ces grands sapins étirant leurs bras, ces chalets aux toits surplombant, ces vallées où miroitent des torrents à travers des lits bouleversés comme des carrières, ces lacs qui endorment le reflet de leurs bords dans leurs coupes d'émeraude ou de lapis, ces roches que côtoie un sentier rapide, ces pentes gazonnées que broutent des vaches agiles comme des chamois ; mais tout cela, c'est encore la terre telle que nous la connaissons : la vraie physionomie planétaire n'apparaît pas nettement.
Voici la petite troupe qui part des Grands-Mulets pour faire tenter à la photographie l'ascension du mont Blanc. Pour le coup, nous avons dépassé la zone humaine; la végétation a disparu ; plus de trace de vie, rien que de la neige bizarrement bossuée et dont çà et là quelques roches sombres percent le blanc linceul comme une échine maigre troue le manteau qui la couvre. Comparer à des fourmis en marche les hommes de la caravane conduite par Auguste Balmat serait une similitude assurément trop grandiose. Quelle solitude, quel silence, quelle désolation ! et par-dessus cela un vide opaque et noir fait de nuages qui rampent au lieu de flotter. Un peu plus haut, la rencontre des glaciers des Bossons et du Taconay produit un épouvantable chaos. Figurez-vous des courants d'une débâcle polaire, arrêtés par quelque obstacle invincible ; les glaces s'amoncellent, rejaillissent les unes par-dessus les autres en blocs, en prismes, en polyèdres, en cristaux de toutes les formes imaginables ; les érosions, les fissures, les fontes partielles écornent, divisent, déforment le tumultueux entassement dont les déhiscences semblent découvrir l'ossuaire des créations primitives. Dans cette fente large et profonde comme un gouffre se hissent les intrépides explorateurs avec des contorsions et des écartèlements de gymnastes, s'accrochant aux saillies, enjambant les crevasses, faisant des crampons de leurs ongles, s'arc-boutant de leurs bâtons ferrés, effrayants à voir quoique à peine perceptibles, car l'immensité du tableau dévore les figures, comme si la solitude de la montagne ne voulait pas être violée. Cette vaste photographie, où vingt personnages ne s'aperçoivent pas, n'est qu'un pli de cette mer immobile, plus accidentée et plus houleuse que l'Océan dans ses fureurs. On la voit continuer par-delà le cadre de la planche sous son écume de neige. Cela donne tout à fait l'impression qu'on éprouve en observant la lune au télescope, lorsque l'ombre tombant de ses montagnes en dessine les anfractuosités sur le fond d'argent de son disque ébauché à demi. L'ébullition cosmique refroidie depuis longtemps s'y lit en caractères irrécusables. Les formes brusques, déchiquetées, violentes, y portent la trace des révolutions antérieures ; ce ne sont que cratères, soulèvements, abîmes, ruines, déchirures; c'est la peau rugueuse de l'astre, l'épiderme même de la planète.
Une épreuve bien étrange encore est celle qui représente le col du Géant. Sur un plateau dont les bords se relèvent s'étend en couche épaisse la neige éternelle, ayant pour fond un ciel presque noir ; des dépressions qui se suivent comme des pas simulent des traces de pied plus grandes encore que celle du pied d'Adam dans l'île de Serendib qui, dit-on, mesurait neuf coudées. Il semble qu'un des fils monstrueux de Ghé, un de ces Titans qui déracinaient les montagnes pour les lancer contre Jupiter, vient de passer là moulant dans la neige l'empreinte de ses plantes de pied colossales. Rien ne fait plus rêver à une race gigantesque disparue que ces apparences de pas. Au fond, une aiguille bizarrement recourbée ressemble à la corne d'un rhinocéros enfoui par une avalanche depuis des milliers de siècles.
Voici un fragment, une vague de la mer de glace, avec ses déchiquetures, ses cristallisations, ses milliards de prismes contrariés, travail immense que s'est donné la nature d'allier le détail infinitésimal à l'ensemble énorme et chaotique. Les pics des Charmoz, coupés de bancs de nuages, ferment cet étrange tableau.
Malgré tous les obstacles qu'il a entassés autour de lui, le mont Blanc n'a pu échapper à l'opiniâtre recherche de la science. Nous le tenons, farouche et seul, emprisonné dans le cadre étroit d'une planche photographique. La neige, ne trouvant même plus pour se poser la mousse intrépide, ce pionnier de la végétation, glisse sur le roc nu et se loge avec peine dans les anfractuosités devenues rares, car on dirait que, las de lutter contre la pression du vide, le géant s'est affaissé sur lui-même; une surface relativement plane s'étale au sommet du mont Blanc.
Les montagnes du Valais et la chaîne du mont Rose, qui servent de transition entre la Savoie et la Suisse allemande, ne présentent pas le même aspect majestueux que celles du mont Blanc : elles sont plus tapageuses, plus bruyantes à l'œil, mais elles n'ont pas l'énergie indomptable de leur chef. Aussi, dans cette série de leurs planches, MM. Bisson ont-ils pu donner plus de place à l'homme que dans la précédente ; la montagne, moins inhospitalière, le tolère sur les flancs, et, au bas de l'épreuve qui représente l'aiguille du Cervin, on voit se presser dans une étroite vallée le petit village de Zermatt.
Mont Rose offre une physionomie absolument lunaire ; on y retrouve les formes arrondies, les trous circulaires qui caractérisent les accidents de notre satellite.
Nous avons essayé, dans ce rapide examen, de rendre l'impression produite par l'œuvre de MM. Bisson, qui serait digne d'illustrer le Cosmos de Humboldt ou quelque traité de géologie. Pour terminer, nous ne pouvons que remercier les courageux photographes d'avoir fourni à la science et à l'art de nouveaux éléments et de nouvelles images.

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22 novembre (salle D.116)