Pierre Belon et la redécouverte de l’Égypte au milieu du XVIe siècle

Le voyageur et savant Pierre Belon, né en 1517, était un autodidacte : d’origine modeste, il fut d’abord garçon apothicaire, puis jardinier et ne dépassa jamais la licence de médecine. Mais c’est aussi une espèce d’agent diplomatique au service des cardinaux du Bellay et de Tournon. Son séjour en Egypte est à la suite de l’ambassadeur de France à la Porte, le sieur d’Aramon. Il en publiera en 1553 des _Observations_, maintes fois rééditées ensuite. Elles forment la source première de cette conférence. Comme herboriste et naturaliste, Pierre Belon voyagera beaucoup en Europe pour nourrir ses inventaires savants. Son engagement religieux contre la Réforme est un autre aspect de sa personnalité. Il mourut mystérieusement assassiné près de Paris, dans le bois de Boulogne. Il a écrit sur l’essentiel des sciences naturelles : ichtyologie, ornithologie, botanique. Son expérience du voyage nourrit ces ouvrages spécifiques. Depuis 1517, le pouvoir ottoman s’est installé en Egypte au détriment des mamelucks. Les capitulations franco-turques favorisent les relations des diplomates et des marchands français dans l’Empire ottoman. Mais l’ambassade d’Aramon fut un échec diplomatique, s’il fut une réussite scientifique. Il était, en effet, accompagné de grands savants (Guillaume Postel, Pierre Gilles, André Rhevet), outre P. Belon. Les savants logent à Péra, faubourg d’Istanbul où se situe l’ambassade. Mais c’est avec le successeur d’Aramon, disgracié, que Belon va aller en Egypte. Fumel, le nouvel ambassadeur, débarque à Alexandrie en août 1547 et, après un périple le menant à Rosette, au Caire, à Memphis et au Sinaï sur les Lieux saints (couvent de sainte Catherine), il quitte le territoire égyptien en octobre de la même année. Les _Observations_ de Belon ne sont pas seulement une relation érudite, elles sont le témoignage d’une expérience sur l’Egypte ancienne et moderne. S’il s’agit pour l’essentiel d’une redécouverte de l’Egypte antique, c’est par la médiation d’un regard moderne. Certes les documents anciens (Hérodote, Pline) sont là comme un premier regard et fondamental, mais le second regard est celui du voyageur. Les « singularités » - objets naturels ou artefacts – sont décrits pour la première fois – et l’auteur s’en flatte – en langue française. Les vestiges d’un passé qui affleure sont jugés par le regard contemporain. A la même époque, les premières monographies sur les villes et leur histoire paraissent selon une procédure identique (Corrozet à Paris, etc.). Si les relateurs anciens sont mis en avant, les allusions aux voyageurs modernes, concurrents de Belon, ne sont que très discrètement présentes. Belon conteste « de visu » certaines certitudes véhiculées par les Anciens (Hérodote et Pline). Le caméléon (exemplier 1) se nourrirait du vent : Belon constate qu’il mange des insectes. En revanche, la confirmation nuancée est une autre pratique : sur l’antipathie réciproque de certaines espèces (rhinocéros et éléphants, sur la distinction à effectuer entre la hyène et la mangouste confondues par Pline (Livre III) ou entre l’ambre gris d’origine animale (cachalot) et l’ambre jaune (résine fossilisée). Au prisme des Anciens, le regard moderne vérifie, juge et commente. Belon est conscient, néanmoins, que son regard est lui aussi limité (exemplier 2). Les grandes expériences de Belon concernent évidemment les emblèmes habituels de l’égyptologie classique. Les Pyramides, l’une des sept merveilles du monde antique, étaient considérées par les historiens anciens grecs ou latins comme le symbole d’une volonté despotique et de la vanité royale (Hérodote ; Pline, Livre XXXVI). Belon mesure et rampe (exemplier 3) ; son regard émerveillé du haut des pyramides l’amène à une tout autre conclusion : ces pyramides sont uniques, très loin de leurs minuscules imitations des « antiquités romaines ». Thevet décrivait les pyramides en savant qui reprenait les textes antiques, sans « autopsie » réelle. Belon s’enthousiasme et sous-entend une apologie de la royauté dans son jugement des pyramides, un art au service de la monarchie (comme en rêvent les Valois sur le trône de France). François Ier avait commandé ses propres sphinx… En Egypte, il s’agit aussi de retrouver les traces de l’histoire sainte : Moïse, la manne, le baume, le pain sans levain) (exemplier 4). L’Egypte est un lieu par excellence de médiation. Mais il y trouve quand même une « antiquité » qui tourne mal : le commerce de la momie (« mumie ») qui sert de médicament en Occident chez les apothicaires qui en font des baumes. La technique de momification décrite par Dioscoride fait horreur à Belon (exemplier 5). Cette Egypte-là n’est pas la sienne. Si la population égyptienne tient peu de place dans son récit, c’est d’abord à cause des conditions pariculière d’une tournée « diplomatique » pour des voyageurs qui ignorent la langue du pays. Belon en retient le plus évident pour ce type de voyageur : les costumes variés des habitants du Caire, la grande variété encore des voiles des Egyptiennes, entre paysannes et citadines. Il distingue, certes de manière imparfaite, les diverses populations du Delta : les « maures » (Egyptiens arabes), des Turcs (« mornes, lents et paresseux », selon une vulgate bien connue), des « Bohémiens » (population chrétienne exogène). Il n’y a rien dans son discours qui reprennent les antiennes généralisatrices des voyageurs sur la décadence des empires ; son regard est concret, parfois attentifs à des détails (les moustiquaires utilisées par les Egyptiens, exemplier 6). Les _Observations_ de Belon sont une redécouverte à l’intersection de plusieurs problématiques : une problématique scientifique (faire voir), une problématique politique (réflexion sur la « translatio imperii »), une problématique anthropologique (analyse des diverses strates culturelles).

Pierre Belon et la redécouverte de l’Egypte (1547)
Exemplier

« Il ne fut onc que les grands seigneurs, quelques barbares qu’ils aient été, n’aimassent qu’on leur présentât les bêtes d’étranges pays. Aussi en avons vu plusieurs au château du Caire qu’on y a apporté de toutes parts, entre lesquelles est celle qu’ils nomment vulgairement zurnapa. Les Latins l’ont anciennement nommée camelopardalis, d’un nom composé de léopard et de chameau, car elle est bigarrée des tâches d’un léopard, et a le col long comme un chameau. C’est une bête moult belle et de la plus douce nature qui soit, quasi comme une brebis, et autant aimable que nulle autre bête sauvage. Elle a la tête presque semblable à celle d’un cerf, hormis la grandeur, pourtant des petites cornes mousses de six doigts de long, couvertes de poil. »

« […] les esprits et affections humaines sont tellement différents, que si plusieurs mêmement d’une compagnie cheminent ensemble par quelque pays étrange, à grand peine en trouvera-t-on deux qui s’adonnent à observer une même chose : car l’un sera enclin à noter ceci, et l’autre cela, joint qu’il n’est homme, tant soit diligent, qui puisse suffisamment examiner toutes choses par le menu, et toutefois les choses mémorables doivent être fort bien considérées avant que d’en faire certain jugement. Car il faut nécessairement que les marques écrites conviennent avec la chose qu’on décrit. »

« Véritablement elles sont plus admirables que ne les ont décrites les historiens, desquelles la plus grande est faite à degrés par le dehors. Nous avons mesuré sa base, qui a trois cent vingt-quatre pas d’un coin à l’autre, lesquels comptâmes, étendant un peu les jambes. Commençant à compter du pied de ladite pyramide en montant, trouvâmes environ deux cent cinquante degrés, desquels chacun degré est de la hauteur de cinq semelles d’un soulier à neuf points. »

« Avant que partir, les caloyers nous donnèrent des bâtons longs, gros, polis, assez pesants, et nous dirent qu’ils étaient de l’arbre duquel la verge de Moïse était faite, et dont il frappa le roc pour faire sortir l’eau aux enfants d’Israël. Cet arbre ressemblerait à l’acacia, n’était qu’il n’a aucun nœud. »

« Ceux qui pour affirmer leurs menteries touchant cette momie ont feint une mer de sablon agitée par les vents, engloutissant les corps de ceux qui passent les déserts d’Afrique, ou d’Arabie, ont trompé beaucoup de gens, car combien que les corps périssent en ces sablons, toutefois étant sujets à putréfaction, ne peuvent se ressentir que de ce dont ils sont composés. »

« Il est souvent advenu à plusieurs qui, en mettant quelque chose d’une région étrange par écrit, pensent être de leur invention, et toutefois s’ils lisent les auteurs anciens, trouvent en eux propos quasi semblables à ceux qu’ils ont observés. Tout ainsi, quand vîmes que chacun de nous était si persécuté par les moucherons que nous nommons cousins, la nuit en dormant au Caire, qu’il semblait que le lendemain que nous eussions la rougeole, nous l’avions mis en écrit, mettant aussi qu’il est nécessaire de se tenir le visage caché dormant sous pavillons, ou bien se tenir à mont sur les terrasses des maisons à l’air. Toutefois lisant Hérodote, nous avons trouvé qu’il avait déjà écrit choses semblables. Les Egyptiens, dit-il, se servent la nuit de leurs rets à faire pavillon de peur des mouches, dont ils se servent le jour à prendre le poisson de leur fleuve. »

Pierre Belon et la redécouverte de l’Egypte (1547)
Bibliographie
Ouvrages de Pierre Belon

L’histoire naturelle des estranges poissons marins, avec la vraie peincture et description du Dauphin, et de plusieurs autres de son espece, Paris, Regnaud Chaudiere, 1551.
Les Observations de plusieurs singularitez et choses memorables, trouvées en Grece, Asir, Judée, Egypte, Arabie, et autres pays estranges, rédigées en trois livres. Paris, Guillaume Cavellat, 1553.
Edition partagée la même année avec Gilles Corrozet. Edition augmentée en 1555 à Paris (Guillaume Cavellat ; Gilles Corrozet) et Anvers (Christophe Plantin). Republié à Paris en 1558, 1585, 1588. Traduction latine par Charles de l’Ecluse (Anvers, Christophe Plantin, 1589, republié en 1605) anglaise (Samuel Purchas 1625 ; John Ray, 1694, republié en 1738), allemande (1755, republié en 1792).
Voyage en Egypte (1547), éd. Grégoire Holtz, Paris, Klinksieck, « Cadratin », 2004.
L’intégralité du voyage par Alexandra Merle : Voyage au Levant (1553). Les Observations de Pierre Belon du Mans, Paris, Editions Chandeigne, 2001.
De admirabile operum antiquorum et rerum suspiciendarum praestantia. Liber primus. De medicato funere, seu cadavere condito, et lugubri defunctorum ejulatione. Liber secundus. De meidcamentis nonnullis, servandi cadaveris vim obtinentibus. Liber tertius, Paris, Guillaume Cavellat, 1553.
Edition partagée la même année avec Gilles Corrozet et Benoît Prevost.
Traduction par par Charles de l’Ecluse (Anvers, Christophe Plantin, 1605).
La Chronique de Pierre Belon du Mans, médecin au Roy Charles neufvyesme de ce nom, Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, ms 4561. Publiée par Monica Barsi, L’énigme de la Chronique de Pierre Belon, Avec édition critique du manuscrit Arsenal 4651, Milan, LED, Edizioni Universitarie di Lettere Economia Diritto, 2001.

Littérature secondaire

Bertrand, Dominique, « Les stratégies de Belon pour une représentation exotique », Nouvelle Revue du XVIe siècle, 1993, n° 11, p. 5-17.
Bresson, Agnès, « Peiresc et les études coptes : prolégomènes au déchiffrement des hiéroglyphes », XVIIe siècle, n° 158, janvier/ mars 1988, 40e année, p. 41-50.
Ceard, Jean, « Pierre Belon zoologiste », dans Actes du colloque Renaissance-Classicisme du Maine, Le Mans, 1971, Paris, Nizet, 1975, p. 129-140.
Ceard, Jean, La nature et les prodiges. L’insolite au XVIe siècle en France, Genève, Droz, 1977.
Ceard, Jean, « Analogie et zoologie chez les naturalistes de la Renaissance », dans Analogie et connaissance, André Lichnerowicz (dir.) , Paris, Maloine, 1981, t. I, chapitre VII, p. 75-89.
Delaunay, Paul, L’aventureuse existence de Pierre Belon du Mans, Paris, Champion, 1926.
Delaunay, Paul, Pierre Belon naturaliste, Le Mans, Monnoyer, 1926.
Duport, Danièle, « La variété botanique dans les récits de voyage au XVIe siècle » dans RHLF, n° 2 / 2001, p. 195-212.
Gomez-Géraud, Marie-Christine, Le Crépuscule du Grand Voyage. Les récits de pèlerins à Jérusalem (1458-1612), Paris, Champion, 1999.
Gomez-Géraud, Marie-Christine, Ecrire le voyage au XVIe siècle en France, Paris, PUF, 2000.
Grell, Chantal, L’Egypte imaginaire de la Renaissance à Champollion, Paris, PUPS, 2001.
Lestringant, Frank, « Fortunes de la singularité à la Renaissance : le genre de l’« Isolario » », dans Ecrire le monde à la Renaissance. Quinze études sur Rabelais, Postel, Bodin et la littérature géographique, Caen, Paradigme, 1993, p. 17-48.
Moussa, Sarga, Le Voyage en Egypte, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2004.
Paviot, Jacques, « Autour de l’ambassade de d’Aramon : érudits et voyageurs au Levant, 1547-1553 », dans Voyager à la Renaissance. Actes du colloque de Tours, 1983, Jean Céard et Jean-Claude Margolin (dir.), Paris, Editions Maisonneuve et Larose, 1987, p. 381-392.
Sauneron, Serge, Villes et légendes d’Egypte, [1ère éd : 1969], Le Caire, IFAO, 1974.
Schnapper, Antoine, Le géant, la licorne, la tulipe. Collections françaises au XVIIe siècle, Paris, Flammarion, 1993.
Tinguely, Frédéric, L’Ecriture du Levant à la Renaissance. Enquête sur les voyageurs dans l’empire de Soliman le Magnifique. Genève, Droz, 2000.
Wolfzettel, Friedrich, Le Discours du voyageur. Pour une histoire littéraire du récit de voyage en France du Moyen Âge au XVIIIe siècle, Paris, PUF, 1996.
Zinguer, Ilana, « Narration et témoignage dans les Observations… de Pierre Belon (1553) », dans Nouvelle revue du XVIe siècle, 1987, n° 5, p. 25-40.

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Session: 

22 février 2005