Présentation du séminaire : Voyages extraordinaires et imaginaires jusqu'au XVIIIe siècle

Des voyages réels aux utopies : à côté des voyages réels et de leurs relations, il existe des sous-genres littéraires inspirés de la structure viatique. C’est le sujet même de ce séminaire.

On peut distinguer, dans une première approche, les « voyages extraordinaires » : relations de voyages fictifs dans un décor géographique réel ; et nous citerons le _Supplément au Voyage de Bougainville_de Diderot, voire les _Lettres persanes_ de Montesquieu. Il s’agit d’un modèle antique inspiré de l’épopée : _Odyssée_ ou _ Énéide_ dont le _Télémaque_ de Fénelon est une adaptation moderne. Les « voyages imaginaires » ou les « utopies » sont des relations de voyages fictifs dont la finalité est de décrire un monde fictif, mais vraisemblable. Quand en 1787, C.G.T. Garnier publie le premier des 39 volumes de ses _Voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques_, le cycle essentiel de la littérature utopique sur ce modèle classique est achevé. Cette compilation qui signe la reconnaissance d’un sous-genre de la littérature de voyages complète sur le mode de la fiction l’_Histoire générale des voyages_ publiée un demi-siècle plus tôt par l’abbé Prévost.
Quels sont les espaces du modèle utopique ? La Renaissance et l’Âge classique sont des périodes où, entre Réforme, « Glorieuse Révolution » anglaise (1688) et progrès des sciences (Galilée, Descartes, Newton) qui propose une nouvelle cohérence du monde, la littérature d’opinion trouve de nouveaux modes d’expression. La fiction viatique en est une. Mais des Grandes Découvertes à la fin du XVIIIe siècle, quand le second voyage de Cook prouve l’inexistence du Continent austral, les « terrae incognitae » disparaissent petit à petit de l’espace cartographique : intérieur des continents africain ou américain résistent encore. Il va rester de moins en moins de place pour la trace utopique.
Le terme d’utopie est assez exceptionnellement datable par la publication que Thomas More fait en 1516 à Louvain de son _De optimo reipublicae statu deque nova insula Utopia_. Cette presqu’île d’Utopie va rapidement inspirer la littérature, dès la troisième partie du _ Pantagruel_ de Rabelais où elle reparaît ; Pantagruel lui-même y est né et sa mère était la fille du roi Amaurote en Utopie. Le terme devient un substantif dans la _Théodicée_ de Leibniz (1710) ; il entrera en 1798 dans le Dictionnaire de l’Académie. Au XIXe siècle, on note une distinction de plus en plus forte entre son acception positive (« Les utopies sont le plus souvent des vérités prématurées » Lamartine) et la critique qu’en font Engels et la pensée marxiste qui considèrent la pensée utopique comme une idéologie réactionnaire, figeant l’histoire et par-là niant le matérialisme historique : le socialisme français à la Proud’hon est ainsi qualifié d’utopique.
Dès l’origine, le terme d’utopia est équivoque ; dans son acception grecque, il s’agit d’un lieu de nulle part (u-topia) que More appelle aussi « Nusquama » dans sa version latine, mais ce peut être aussi « eu-topos », le lieu où tout est bien. Même si Pla ton, dans le _Critias_ (l’Atlantide) et _La République _ ont fourni certains archétypes de la relation utopique, More a inventé la forme canonique d’une fiction qui sera réutilisée par tous ses successeurs : il s’agit d’un voyage relaté par le voyageur à un tiers qui le transcrit avec tous les aléas de ce type de reproduction indirecte. En particulier, la localisation exacte et vérifiable échappe toujours au relateur –Thomas More lui-même pour ce qui est de l’_Utopie _, ce qui fait de ce lieu de quelque part un lieu de nulle part. Le voyage renvoie à un parcours réel, dans le cas de More à un voyage d’Amerigo Vespucci dont Raphaël , le voyageur, est l’un des compagnons et qui pratique une narration rétrospective. Les paratextes (carte, poème en utopien, correspondances annexes) accentuent l’effet de réel. Le monde utopique est toujours un anti-monde : futur chancelier d’Angleterre et saint de l’Église romaine pour son martyr lié à son refus de la réforme anglicane, Thomas More (1478-1535), ami d’Érasme qui publie la même année sa version du Nouveau Testament, fait de l’île d’Utopie coupée du monde par le législateur Utope une image inversée d’une Angleterre ayant oubliée la véritable leçon des Évangiles. L’île d’Utopie est une construction volontaire, rationnelle, parfaite dont le but est le bonheur commun des citoyens. L’eugénisme permet de constituer une race totalement adaptée à ce projet. La philosophie des Utopiens, qui ignorent évidemment la révélation, est l’ « humanitas » ; leur religion est pour l’instant un pur déisme. La liberté de conscience existe, sauf pour l’athéisme qui est violemment condamné.
Ce type d’utopie se retrouve sous une forme plus obsédante encore dans la _ Civitas solis_ (1623) de Tommasso Campanella (1568-1639), dominicain italien qui passa 27 ans dans les prisons napolitaines et termina sa vie à Paris. Auteur d’un _Atheismus triumphatus _ (1631), où sous prétexte de mettre à bas l’athéisme, il en expose les doctrines, Campanella produit une utopie qui est un dialogue entre le Grand Maître des Hospitaliers et un capitaine génois dont la mémoire fautive permet d’échapper à trop de précisions géographiques pour décrire sur l’île de Taprobane (Ceylan) une cité du soleil qui est l’image inversée de Naples. Campanella imagine une civilisation obsédée par le cercle, par l’enfermement, des Solariens que le Métaphysicien a convertis à un égalitarisme absolu organisé autour d’une mise en communauté des êtres humains et des biens : suppression de la propriété privée et de la famille, eugénisme et sexualité en fonction de la position des astres, travail obligatoire. Comme dans l’île d’Utopie, la défense de la Cité du Soleil contre le monde extérieur permet de se protéger de toute corruption et le service militaire est universel. L’exil et la mort punissent les Solariens qui ont transgressé les lois de la cité.
Ce délire de perfection absolue, tendu vers le refus de l’autre, qui ne saurait être qu’un corrupteur de la cité, est l’une des caractéristiques claires de l’univers utopique. D’autres types de « voyages imaginaires » s’en distinguent par la mise en scène de sociétés qui ne sont pas des modèles, mais qui ont le statut de miroir déstabilisant. C’est le cas de _L’Autre Monde_ de Cyrano de Bergerac (1619-1655), dont une version édulcorée fut publiée officiellement en 1657 sous le titre de _Histoire Comique contenant les États et Empires de la Lune_ ; elle fut complétée ensuite par _L'Histoire comique des États et Empire du Soleil_ (1662), restée inachevé. Le personnage totalement reconstruit par Edmond Rostand (1897) n’a que peu à voir avec le véritable Cyrano, Parisien ayant fréquenté les cercles libertins. Cyrano fait voyager Campanella dans le Soleil, mais c’est lui-même, Dyrcona, qui voyage dans la Lune : première entorse au modèle utopique. « La lune est un monde comme celui-ci à qui le nôtre sert de lune » : cette formule du début de _L’Autre Monde_ (titre d’un manuscrit plus complet) présente en quelque sorte le protocole idéologique du récit. Les Lunaires sont aussi cruels, victimes de leurs préventions que les Terriens ; ils se considèrent d’ailleurs comme des Terriens, les seuls humains, Cyrano-Dyrcona étant pour eux un animal lunaire. On pourrait presque parler d’une anti-utopie.

Des voyages aux utopies
Textes

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Site web (bibliographie de l'utopie insulaire)
Bibliographie
http://jacbayle.club.fr/livres/Utopie/liste04.html

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13 février