Premières rencontres et difficultés linguistiques (XVIe siècle)

Christophe Colomb se fit accompagner d’un interprète juif, persuadé qu’il allat aborder l’Eden où l’on parlait hébreu. La désillusion fut complète. Qu’en fut-il des premières rencontres où le langage articulé ne servait de rien. Le langage des signes était-il universel, En apparence seulement : illusion de la transparence. Les récits de voyage sont des constructions rédigées en fonction du destinataire : ce ne sont pas des documents. Dans le domaine non verbal, il s’agit de rendre compte du geste de l’autre, ce qui ne veut pas dire que l’interprétation en soit exacte. Mais la communication par gestes est le principe élémentaire de la première rencontre. Le rituel du don et du contre-don fait partie de ce que Jacques Cartier appelle des « cérémonies » à défaut d’en percer le sens. Il note aussi qu’il est « dit et montré par signes », comme si le langage des signes était décryptable de la même manière pour tous. De cette manière, toute communication opaque semble une communication réussie. La situation de méprise n’est pas loin. Dans une page de Giovanni da Verrazano adressée à François Ier (1524), il narre une anecdote arrivée en Amérique du Nord, au bord du Saint-Laurent : cette aventure s’interprète de deux manières : le matelot à terre secouru par les Indiens sur la plage et réchauffée au foyer peut se voir du navire comme une scène cannibale dont le matelot serait la victime. Verrazano juge a posteriori avec la sûreté de qui a constaté la réalité de l’aventure ; Jean de Léry chez les Tupis semble vivre une expérience initiatique dont il ne mesure pas le sens dans son propre récit : mis à nu par les Tupis qui s’ornent de ses vêtements, cet échange d’identité est le signe de la reconnaissance et du rituel de la rencontre.
Cartier se fit accompagner d’un « truchement » lors de son second voyage : un interprète très inutile. Quand le langage parlé commence à être partagé, cela ne facilite pas une compréhension en apparence plus aisée. Cartier superpose des images bibliques à la réalité de la rencontre : les Indiens appartiennent comme les Patriarches de la Bible à la civilisation des premiers âges. Porté par l’Indien, il se voit l’enfant Jésus porté par saint Christophe, le fils porté par le père : l’Indien le traite de fils. Si ce langage est limpide, il est de fait totalement faux et incompréhensible, car Cartier imagine que les salutations indiennes (attouchements) sont destinées à faire agir le guérisseur qui est en lui. Thaumaturge malgré lui, il pratique l’exercice classique de la fonction : lecture du début de l’Evangile de saint Jean et récit de la Passion, déclarations sonores qui fascinent les Indiens qui n’y comprennent rien. La bonté naturelle des sauvages est un chemin évident pour la révélation chrétienne. Quand le discours parlé se structure, il sert surtout à créer une complicité utile des deux côtés : contrôler l’autre et le lier à ses projets divers. La compétence linguistique n’a que peu à voir avec l’efficacité de la communication. Le récit est une construction pour interpréter une situation de rencontre diversement vécue.

Eléments de bibliographie

Gomez-Géraud, Marie-Christine
-, « Jacques Cartier devant les corps malades », Etudes Canadiennes, 1, 17, décembre 1984, p. 91-97.
-, “ La perception du geste sauvage et ses enjeux : regards sur l'Indien de la Nouvelle-France (1534-1632) ”, in Les Figures de l'Indien, Montréal, 1988 (actes du colloque de Montréal : L'Indien imaginaire, septembre 1985).
-, “ La figure de l'interprète dans les récits de voyage français au XVIe siècle ”, in Voyager à la Renaissance, actes du XXVe colloque d'Etudes Humanistes de Tours, Maisonneuve et Larose, 1987.
Martinell Gifre de Sagi, Emma et Vallés, Nuria, « Función comunicativa de los gestos en los encuentros iniciales », Amerindia, 19/20, 1995, p. 29-37.
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Valero Peña, Ana, La Conscience linguistique dans les récits de voyage français en Nouvelle-France aux XVIe et XVIIe siècles, sous la direction d’Isabel de Riquer, Universitat de Barcelona, 2003. Cette thèse consacre son chapitre 4 à la question (« Les gestes, réactions non linguistiques à la langue de l’autre », p. 104-155).

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11 mai