Récit de voyage, reportage et journal quotidien des années 1840 jusqu’en 1914.

Conférencier / conférencière

L’intervention de Marie-Eve Thérenty a d’abord dressé l’histoire du journalisme quoditien depuis les années 1830 jusqu’à la fin du XIXe siècle, à travers l’analyse des titres qui firent révolution : La Presse, Le Matin, Le Petit Journal, Le Petit Parisien. Tous ces titres périodiques participèrent activement aux mutations qui affectèrent le format, le prix, le genre des articles publiés, bref la nature même de la presse.
Elle s’est ensuite plus particulièrement intéressée à décrire les spécificités du récit de voyage journalistique pendant la monarchie de juillet et le second empire à partir des textes de Théophile Gautier. Prenant conscience d’une certaine démocratisation du voyage, cet écrivain qui vivait dans l’attente de ses vacances de feuilletonniste, proposa une écriture du quotidien, tournée vers le divertissement et la distraction.
Enfin une dernière partie fut consacrée à l’évocation d’une nouvelle pratique d’écriture, promue du fait de l’internationalisation de l’information, distincte de la chronique comme du récit de voyage, qui se singularisa très vite par le style de l’urgence et une dramatisation importante de son auteur : le grand reportage.

Eléments bibliographiques pour la séance de Marie-Eve Therenty du 08 novembre 2005

Ouvrages de référence
Myriam Boucharenc , L’écrivain-reporter au cœur des années trente, Presses universitaires du septentrion, 2004
André Charpentier, La Chasse aux nouvelles (exploits et ruses de reporters), éditions du Croissant,1926
Christine Montalbetti, Le voyage, le monde, la bibliothèque, PUF, 2001.
Michael B. Palmer, Des petits journaux aux grandes agences, naissance du journalisme moderne, Aubier, collection historique, 1983.
The Faber book of reportage, edited by John Carey, Faber and Faber, London, 1987.
Marie-Eve Thérenty, 1836, l’an I de l’ère médiatique, éditions du nouveau monde, 2001.
Marie-Eve Thérenty et Alain Vaillant (dir.), Presse et plumes, Journalisme et littérature au XIXe siècle, Nouveau monde, 2004.
Sylvain Venayre, La gloire de l’aventure, Aubier, 2002.

Quelques textes évoqués
Edmond About, De Pontoise à Stamboul, Hachette,1884.
Amédée Achard, Montebello, Magenta, Marignan, Lettres d’Italie (mai et juin 1859), Hachette, 1859.
Henri Béraud, Le Flâneur salarié, 10/18, 1985.
Théophile Gautier, Quand on voyage, Michel Lévy frères 1865.
Théophile Gautier, Loin de Paris, Michel Lévy frères, 1865.
Théophile Gautier, Voyage en Espagne, (nouvelle édition revue), Charpentier, 1859.
Pierre Giffard, Le Sieur de Va-Partout, Paris, Dreyfous, 1880.
Pierre Giffard, Figaro-ci ! Figaro-là !, Librairie illustrée, 1887
Edouard Helsey, Envoyé spécial, Fayard, 1955.
Jules Huret, Tout yeux, tout oreilles, Fasquelle, 1901.
Gaston Leroux, L’Agonie de la Russie blanche, Paris, Julliard, 1991.
Gaston Leroux, Du capitaine Dreyfus au pole sud, 10/18, 1985.
René Puaux, De Sofia à Tchataldja, Paris, Perrin et Cie, 1913
Jérôme et Jean Tharaud, La bataille à Scutari d’Albanie, Paris, émile-Paul éditeurs, 1913
Jérôme et Jean Tharaud, Dingley, l’illustre écrivain, éditions Pelletan, 1906

Exemplier

1. « Je ne m’attardai pas à Riéka, où j’aurais voulu visiter la grotte légendaire dans laquelle repose sous la garde des fées Yvan le noir, le héros national, en attendant qu’il se réveille pour conduire ses guerriers à la conquête du lac et de la mer ; je n’allai pas voir non plus le vieux monastère d’Obod où fut, dit-on, imprimé le premier livre en langue slave, car j’avais appris à l’auberge qu’on attendait pour le soir même, à quelques lieux d’ici, dans la ville de Podgoritza, l’arrivée de trois mille turcs faits prisonniers lors des premiers combats. »
Jérôme et Jean Tharaud, La bataille à Scutari d’Albanie, Paris, émile-Paul frères éditeurs, 1913,p. 40

2. A l’auberge, au grand-Hôtel, vingt-cinq journalistes s’ennuient, Anglais aimables, polis, d’imagination paisible et d’esprit lent, Italiens gesticulants et bavards, grands inventeurs d’événements inouïs, Allemands touchants par la naïveté avec laquelle ils accueillent comme paroles d’évangile les plus saugrenus bavardages, Slaves de toutes régions et de tout poil (Croates, Serbes, russes, Bohémiens ou Bulgares), charmants et facétieux, les seuls qui aient gardé un peu d’esprit critique parmi ces gens affolés à la poursuite des nouvelles. Tous, ils ont le sentiment que la tragédie se joue ailleurs dans les plaines de Kumanovo et de Kirk-Kilissé, et que ce sont leurs confrères de Belgrade, de Salonique ou de Constantinople qui voient les grandes choses émouvantes et enverront à leurs journaux la copie sensationnelle. Dans toutes les langues de l’Europe, ils forment un chœur plein d’amertume ; on ne voit rien, on ne sait rien, et le peu qu’on apprend par hasard d’une femme, d’un enfant ou de quelque blessé revenu de la plaine, on ne peut le télégraphier : la censure est impitoyable ! Ils se consolent en jouant au poker. Le soir après dîner, ils s’en vont tous en bandes, par la grand’rue vaguement éclairée de quinquets à pétrole, vers une bâtisse badigeonnée de jaune qu’on dirait être la mairie du village et où se trouvent réunis tous les services de l’Etat. Dans une salle enfumée qui respire l’ennui spécial à toutes les salles de rédaction, un fonctionnaire monténégrin leur communique les nouvelles sur les opérations du jour. Chacun s’assied alors devant une longue table de bois blanc et, comme un écolier docile, s’applique à faire jaillir de ces maigres informations un récit ingénieux, une narration agréable qui va s’envoler tout à l’heure de ce pauvre village sur un fil de télégraphe, pour distraire demain matin, dans toutes les parties du monde, le réveil, le bureau, l’ennui de millions et de millions d’inconnus.
Ensuite, on sort dans la nuit. Les uns retournent à l’hôtel continuer la partie de poker interrompue, d’autres font les cent pas en fumant un cigare. Dans le triste village, tout s’endort dans l’inquiétude.
Jérôme et Jean Tharaud, La bataille à Scutari d’Albanie, Paris, émile-Paul frères éditeurs, 1913, p. 23-24.

3. Certains, avertis que l’hiver des Balkans est rigoureux, ont des costumes d’alpinistes ; or, il fait un soleil de juillet, et l’on se mettrait beaucoup plus volontiers en bras de chemise. D’autres sont bottés, éperonnés, ceints de sacoches, cartouchières, étuis à revolver, appareils photographiques. Ils ont au bras les brassards rouges distribués par le bureau de censure, et l’on croirait vraiment que l’on se rend à un meeting d’aviation (enceinte réservée).
René Puaux, De Sofia à Tchataldja, Paris, Perrin et Cie, 1913, p. 72.

4. Ce que j’ai prévu est arrivé. Les quatre vingt dix correspondants se sont mis dès leur arrivée sur le télégraphe ; on est débordé, et j’apprends que l’on va prendre une mesure radicale : tout expédier par la poste à Stara-Zagora, le bureau de Mustapha-Pacha ne pouvant suffire à un tel travail. Cette nouvelle m’est un enseignement et une leçon. Il est dès maintenant évident que cette guerre ne permettra, du côté bulgare tout au moins, aucun exploit télégraphique. C’est d’avance, une campagne nulle pour les journaux de grande information. D’ailleurs, il y a trop de correspondants. La concurrence effrénée, étant donné qu’ils ont tous les mêmes immenses ressources financières qui leur permettent de dépenser sans compte, neutralisera les efforts. Tout ce que l’on peut tenter est de chercher des visions personnelles à côté. Y parviendrai-je ? Ne serai-je pas brûlé par tous ces confrères qui vont télégraphier à tour de bras n’importe quoi sans se soucier de sentir et d’écrire ? Je ne peux pas lutter télégraphiquement puisque tout doit passer par Stara-Zagora et que la censure de Mustapha-Pacha fermant de bonne heure, je n’ai au point de vue des heures de publication, aucune chance de battre les journaux du matin.
René Puaux, De Sofia à Tchataldja, Paris, Perrin et Cie, 1913, p. 117.

5. Le Flâneur salarié, c’est cet homme, ce passant infatigable, ce curieux que l’on rencontre partout où il se passe quelque chose. Gardez vous bien de le confondre avec l’écrivain en promenade ou en croisière, auteur de ces relations de voyages que l’on écrit à loisir et que l’on imprime pour la postérité. La flânerie de nos flâneurs s’arrête à l’extrémité du « fil spécial ». Et là, dame, il s’agit de se montrer agile et de savoir son métier.
Henri Béraud, Le Flâneur salarié, 10/18, 1985.

6. Qu’étais-je là dans ce champ de mort ? Un curieux, un narrateur, presque un étranger ! L’heure du danger passée, informé par la rumeur publique qu’une bataille a été livrée, on accourt, et sur la poussière encore humide, on trouve morts ceux qu’on avait connus. (…) Mais l’occasion n’arrive jamais, et l’on reste le témoin inutile de ces batailles, où tant d’autres jouent leur vie ; et cette pensée insupportable vous poursuit que la guerre qui est une terrible réalité, pour tant de milliers d’hommes n’est plus qu’un spectacle pour un petit nombre de privilégiés.
Amédée Achard, Montebello, Magenta, Marignan, Lettres d’Italie (mai et juin 1859), Hachette, 1859., p. 308

7. Je ressens jusqu’à la nausée tout ce qu’a de médiocre et d’inhumain, ce vagabondage sans but précis, à la poursuite d’un détail imprévu ou d’une scène pathétique. Ah ! c’est un dur moment lorsque les illusions tombées, on s’oblige à la franchise ! Je le vois bien maintenant, c’est tout à fait déraisonnable de se promener ainsi en dilettante, en curieux, dans un pays exalté par la bataille et la passion nationale. Je me fais l’effet d’être une sorte d’huissier de la guerre, un de ces tristes agents d’assurance qui s’en vont dans les villages constater les sinistres et emploient leur journée, en attendant le train, à jouer au billard dans le café du lieu. J’en viens même à penser qu’à force de rechercher les scènes lamentables, c’est moi qui les fais naître… Il faut bien me l’avouer, je ne vois la guerre que de loin, et les à-côtés de la guerre bien plus que la guerre même. De place en place, elle m’a rejeté jusqu’ici comme une épave, un être inutile et encombrant. (…) À quoi bon continuer cette errance inutile, cette poursuite vaine, qui ne peut qu’être déprimante quand on n’est pas soi-même engagé dans l’action ? A quoi bon disperser de ci de là une pitié vague et sans objet ? J’éprouve le besoin de partir de reprendre la mer, de fuir ces visions d’hôpital.
Amédée Achard, Montebello, Magenta, Marignan, Lettres d’Italie (mai et juin 1859), Hachette, 1859., p. 308

8. Il est probable que je ne rencontrerai pas sur ma route une miss Aouda qui l'embellisse ; il y a beaucoup de chance pour que mon train ne soit pas attaqué par les Sioux. J'ai peur que les aventures ne soient bannies de mon voyage, tant l'esprit prosaïque a envahi la terre. L'industrie chasse la fantaisie devant elle. Mais la poésie restera toujours la sœur de la science, et puis un long voyage serait bien monotone si quelque imprévu ne le troublait un peu.
Gaston Stiegler, “Le tour du monde en combien de temps”, Le Matin, dimanche 12 mai 1901.

9 « Aucune lueur d’incendie, aucune flamme allant lécher le plafond d’étoiles. Mais, plus sinistre peut-être que les nuées de sang qui ont rougi le ciel et la mer, il y a là sous nos yeux qui cherchent, un vaste trou noir plein de mystère et de silence. Aucun bruit n’en vient, aucun rayon. En dehors des lumières qui dessinent la grève pour les bateaux du large, il n’y a que cette tâche sombre, ce Bakou qui doit dormir dans la cendre ».
Gaston Leroux, L’agonie de la Russie blanche, p. 142.

Référencé dans la conférence : Journalisme et relation de voyage au tournant des XIXe et XXe siècles
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