Récits de voyage antiques et fictions des marges

Les voyages réels dans la latinité classique sont des récits à la première personne, mais dépourvus de mise en scène de leur parcours et nourris de sources de seconde main. Le schéma habituel est une liste de toponymes à la manière des enseignements géographiques sous forme de résumés mnémotechniques. Le voyageur part toujours à regret de l’Urbs (Rome) pour visiter le monde (Orbis) qui n’est que l’espace intérieur de l’empire. La norme est le voyage officiel, la mission d’exploration à l’intérieur du monde civilisé (Pline le jeune, Cicéron, Arrien). La liste-itinéraire témoigne des qualités civiques du voyageur et d’une romanité bâtisseuse de routes. L’iter poétique est une suite de lieux de mémoire. (Argonautiques, Fastes) par lesquels le voyage se rattache aux arts de mémoire et à la mémoire culturelle des lecteurs. Voyage réel (Horace du voyage à Brindes des _Satires _ ou Ovide des _Tristes_) ou itinéraire poétique (Énée), le parcours géographique est vérifiable. Il écrit le voyage présent sous l’aspect d’une récriture culturelle (épithètes homériques, références mythologiques). Au contraire, les récits fictifs de voyage concernent les confins et les marges, des lieux qui échappent à la normalité. La tradition hellénistique présente ce type de voyage comme un art du mensonge dont le modèle est homérique : le récit d’Ulysse chez les Phéaciens. Il s’agit de parodies de voyages fabuleux : récit à la première personne, voyageur-narrateur, confins de l’univers connu. C’est le type même du Périple d’Hannon, dont l’historiographie a fait parfois un voyage réel, au-delà des Colonnes d’Hercule dans une Afrique fabuleuse. L’île fortunée peinte par Diodore de Sicile, dans l’Afrique de l’Ouest, aux confins de l’Éthiopie est l’objet d’une description très précise témoignant avant la lettre de fantasmes utopiques. Dans la littérature latine, les _ Métamorphoses – d’Apulée (IIe siècle de notre ère) adaptent ces modèles grecs. Il s’agit de susciter plaisir et étonnement chez le lecteur. Le décor est réel – la Thessalie -, l’univers social est complexe – toutes les classes de la société sont explorées par Lucius transformé en âne. Ce récit à la première personne nous introduit pourtant dans les marges de l’empire, une région réputée pour ses sorciers et ses mœurs singulières. Un nouvel Ulysse explore des univers sociaux réalistes. Cette fiction des marges a ses raisons dans l’univers mental de la latinité : une raison rhétorique fondée sur la « narratio » qui prône diversité et vivacité, une raison politique qui met en doute le parfait contrôle de Rome sur son espace, une raison géographique qui oppose le récit de voyage – document subjectif et non scientifique - au discours du géographe (Strabon). Le voyage extraordinaire se libère du carcan de la vérité pour dire autre chose : la quête d’un imaginaire.

Mots-clés : Grèce. roman. utopie. épopée.

Exemplier
Virgile, Enéide, III, 687-708 (trad. CUF) : "Or voici que, soufflant des gorges du Pélore, Borée vient nous aider : je double les bouches du Pantagias s'ouvrant dans les roches vives, le golfe de Mégare, Thapsus au ras des flots. Tels étaient les rivages que nous montrait, pour les avoir naguère bordés dans l'autre sens, Achéménide, compagnon du malheureux Ulysse. En avant du golfe sicanien, une île s'allonge, face aux houles du Plémyrium ; les anciens l'ont appelée Ortygie [...]. Selon l'ordre reçu, nous vénérons les grandes divinités de ce lieu ; de là je dépasse la plaine qu'engraisse le stagnant Hélore. Puis nous rasons les hautes falaises du Pachynum, son avant-garde de récifs ; Camarine apparaît dans les lointains, que les destins ont figée pour toujours, et les plaines de Géla, Géla même qui a pris le nom de son fleuve sauvage. Sur des escarpements, Agrigente montre au loin ses puissantes murailles, nourricière jadis de chevaux magnanimes ; je te laisse, emporté par les vents, Sélinonte amie des palmes, je longe les fonds rocheux de Lilybée semés d'écueils invisibles. De là le port de Drépane, sa rive mortelle à toute joie, me reçoivent."

Lucien, Histoire Véritable (Prologue, A 3, trad. CUF) : les cibles de Lucien : ceux qui "consignèrent comme étant les leurs des courses errantes et lointaines, en décrivant des bêtes énormes, des hommes cruels, des genres de vie singuliers. Leur chef de file et leur maître en fariboles de ce genre fut l'Ulysse homérique, qui dans ses récits à la cour d'Alcinoos parlait de l'esclavage des vents, et de certains hommes à l'œil unique, mangeurs de chair crue et sauvages, et aussi d'animaux à plusieurs têtes et des métamorphoses de ses compagnons sous l'effet de philtres : ainsi il fit bien des contes prodigieux aux Phéaciens, gens naïfs".

Périple d'Hannon, 18 (trad. J. Desanges) : "Dans le renfoncement se trouvait une île, semblable à la précédente, contenant un lac à l'intérieur duquel il y avait une autre île, pleine d'hommes sauvages. Beaucoup plus nombreuses étaient les femmes. Elles avaient le corps velu et les interprètes les appelaient Gorilles. Dans la poursuite, nous ne pûmes nous saisir des mâles ; tous nous échappèrent, car ils escaladaient les lieux escarpés tout en se défendant ; mais les femmes, nous en saisîmes trois qui, mordant et griffant ceux qui les entraînaient, ne voulaient pas les suivre. En conséquence, les ayant tuées, nous les écorchâmes et rapportâmes leurs peaux à Carthage".

Apulée, Métamorphoses, IX, 13, 3-5 (Trad. P. Grimal) : "Devant le tableau lamentable de cette maisonnée, je fus rempli de craintes pour moi-même et, me souvenant de ce qu'était le sort du Lucius d'autrefois, je baissai la tête et me désolai. Et je n'avais, dans cette vie de supplices, d'autre consolation que celle que me procurait ma curiosité innée, car, ne tenant aucun compte de ma présence, tous faisaient et disaient librement tout ce qu'ils voulaient. Et ce n'est pas sans de bonnes raisons que le divin auteur du vieux poème, lorsqu'il veut nous montrer, chez les Grecs, un héros d'une grande sagesse, conte dans ses vers que c'est à force de visiter bien des cités et de connaître toutes sortes de peuples qu'il a acquis ses plus hautes vertus. Car, moi aussi, je sais le plus grand gré à l'âne que je fus de m'avoir dissimulé sous cette enveloppe, fait passer par des tribulations variées, rendu, sinon tout à fait sage, du moins plus riche de savoir".

Ibid., III, 22 : "Elle, elle s'était métamorphosée par ses enchantements et volontairement, mais moi, qui n'avais été ni enchanté ni victime d'un sort, je demeurai frappé de stupeur devant le fait dont je venais d'être témoin, et j'avais l'impression d'être n'importe quoi, sauf Lucius. Hors de moi-même, stupéfait jusqu'à la démence, je vivais un songe éveillé."

BIibliographie

Textes grecs

Ancient Greek Novels. The fragments, ed. S. A. Stephens et J. J. Winkler, Princeton, Princeton University Press, 1995.
ARRIEN, Périple du Pont-Euxin, texte établi et traduit par A. Silberman, Paris, Les Belles Lettres, 1995.
Geographi Graeci minores, ed. Müller, Paris, 1855/1861.
LUCIEN, Œuvres, II, texte établi et traduit par J. Bompaire, CUF, 1998.
STRABON, Géographie, texte établi et traduit par Germaine Aujac, introduction de Germaine Aujac et François Lasserre, Paris, "Les Belles Lettres", 1969.

Textes latins
 APULEE, Les Métamorphoses, texte établi par D. S. Robertson et traduit P. Vallette, Paris, CUF, 1958.
HORACE, Satires, texte établi et traduit par F. Villeneuve, Paris, CUF, 1941.
LUCILIUS, Satires, texte établi, traduit et commenté par F. Charpin, Paris, CUF, 1978.
OVIDE, Tristes, texte établi et traduit par J. André, Paris, CUF, 19872.
VIRGILE, Enéide, Chant III, texte établi et traduit par J. Perret, Paris, CUF, 1977.

Etudes

DESANGES Jehan, Recherches sur l'activité des Méditerranéens aux confins de l'Afrique (IVe siècle avant J.-C. - IVe siècle après J.-C.), Collection de l'Ecole française de Rome, 38, Ecole française de Rome, Diff. De Boccard, 1978.
DION R.,
"Explication d'un passage des Res gestae divi Augusti", Mélanges offerts à J. Carcopino, Paris, Hachette, 1966, p. 249-269.
"La renommée de Pythéas dans l'Antiquité", REL, XLIII, 1965, p. 443-466.
GERMAIN G., "Le point sur le Périple d'Hannon : document, amplification littéraire ou faux intégral ?", Hespéris XLIV, 1957, p. 205-248.
HARTOG F., Le miroir d'Hérodote. Essai sur la représentation de l'autre, Paris, Gallimard, 1980.
JACOB C., Géographie et ethnographie en Grèce ancienne, Paris, Armand Colin, 1991.
MORGAN J.R., "Lucian's True Histories and the Wonders beyond Thule of Antonius Diogenes", Classical Quarterly 35, 1985, p. 475-490.
NICOLET C., L'inventaire du monde. Géographie et politique aux origines de l'Empire romain, Paris, Hachette, Collection "Pluriel", 1988.
ROMM James S., The Edges of the Earth in Ancient Thought. Geography, Exploration and Fiction, Princeton, Princeton University Press, 1994.
SHERK R. T., "Roman geographical exploration and military maps", Aufstieg und Niedergang der Römischen Welt, II, 1 (1974), p. 534-562.

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05 mars