Regards des voyageurs chrétiens sur la religion et la sexualité en terre d'Islam au XVIe siècle

Au XVIe siècle, la Méditerranée occupe un espace géographique où se rencontrent et se confrontent les deux religions dominantes de la région. Il s'agit d'une entité relativement homogène d'un côté (Empire ottoman) et un peu plus dispersée ailleurs (chrétiens d'Orient, réformés et catholiques). Les « capitulations » - accords - entre la Turquie de Soliman le Magnifique et la France de François Ier pour balancer l'influence de l'Empire des Habsbourgs conduisent chez les voyageurs français à la vision d'une Turquie tolérante aux religions autres que l'Islam. Mais ce que recherchent surtout les voyageurs en Turquie tourne autour des interdits, fruits de la religion mahométane. La mode sera à la Perse et aux Mores de Barbarie -le Maghreb - lors du XVIIe siècle, la Turquie l'emporte largement au siècle précédent. Les anciennes préventions médiévales sur le « paganisme » des Turcs cèdent la place à une « autopsie », à une vision directe. Guillaume Postel, turcophile, distingué fait l'éloge de la moralité supérieure des dames turques comparées à leurs pareilles d'Occident. Qu'en savent les voyageurs ? De fait, fort peu de choses. En témoigne le discours abondant et récurrent sur les harems que les voyageurs n'ont pas vus et encore moins pénétrés. En Occident et davantage encore au Nouveau-Monde, la femme est offerte à la vue, découverte et parfois dénudée : ivresse de l'oeil. Tout cela est interdit en Orient. Si certains comme Postel connaissent bien la loi islamique et le Coran, ils n'en sont pas moins hostiles au Prophète généralement considéré comme un « imposteur », traité de « paillard » polygame qui assouvissait une sexualité débridée : en terre d'Islam, la sexualité masculine n'est pas contraire à la religion, ce qui n'est pas le cas en Occident (critique de la vie monastique). L'Islam autorise la polygamie non par libertinage, mais à la condition que le mari puisse décemment entretenir ses épouses. Ces considérations échappent à la plupart des voyageurs qui voient dans la doctrine islamique une simple posture ; en témoignent les ablutions rituelles qui ne sont pour eux que façade, apparence : purifier le corps en laissant l'âme dans son état de corruption. Les mosquées sont interdites aux chrétiens comme impurs ; certains voyageurs vont au-delà en prétendant que les femmes subissent le même interdit pour une raison identique. Tout est secret dans l'Islam, comme les noces dont sont écartés les chrétiens. La femme est inaccessible et l'adultère puni de façon brutale : la religion commande à la sexualité. Hors du champ religieux, la sexualité semble strictement contrôlée. La réclusion de la femme orientale fait contraste avec la liberté des femmes européennes, surtout françaises, même s'il faut nuancer un jugement qui n'est guère valable pour l'Italie ou l'Espagne dans l'imaginaire national du temps. Certes Postel décrit le harem comme une autre abbaye de Thélème. Nicolay évoque les amours saphiques et les plaisirs du bain (hammam). Le ouï-dire, le regard confisqué gèrent une image fantasmée. La femme voilée, couverte laisse deviner et suscite d'autant plus la tentation de passer outre. Cet éros romanesque musulman provoque un voyeurisme de compensation. Dans la réalité telle qu'elle est perçue par les voyageurs, le marché des esclaves, européennes et chrétiennes, où se recrutent les femmes du harem est vu comme l'avilissement suprême des êtres humains ravalés au rang d'animaux dont on mesure le galbe et examine la dentition (Nicolay au bazar de Constantinople). Seuls les eunuques et les muets ont droit d'exister au côté du maître. Le monde du harem (ou du sérail, sa composante politique) est celui où règne un despote unique. Ce « despotisme oriental » cher aux Lumières est déjà perçu deux siècles plus tôt par les voyageurs, qui opposent les braguettes occidentales, obscènes pour les musulmans, au sexe unique et réservé de l'Oriental. Le caprice du despote est la seule loi du harem, même le mufti - autorité religieuse - peut être déposé par le sultan. Selon Prideaux, auteur d'une vie de Mahomet à la fin du XVIIe siècle, le Coran est la charte de l'arbitraire despotique. Le siècle suivant renchérira sur le thème en lui donnant une coloration plus politique (Montesquieu). Alors le despotisme, et non l'Islam, passera pour déterminer la sexualité. Mais, paradoxalement, la montée de l'absolutisme en Occident, et particulièrement en France, rend moins sensibles les voyageurs du XVIIIe siècle à celui de l'Orient.

Du Fresne-Canaye: un mariage chez les Pérotes
Comme je désirais voir les coutumes des Pérotes dans ces alliances, et que toujours la compagnie des dames m'a paru agréable, j'allai voir ces noces. A la porte de le maison se tenaient pour la garder quelques janissaires. Toutes les dames étaient réunies en une salle où il y avait des bancs pour les hommes comme pour les dames. Elles étaient toutes rassemblées en une troupe, et les hommes occupaient une autre partie de la pièce. Ces Pérotes, habillées toutes comme si elles étaient issues des Royaux de France, étaient assises autour du trône de la nouvelle épousée, sans se parler, ni rire, ni tourner les yeux à droite et à gauche comme font les autres femmes, mais avec une grande majesté écoutaient les chants et les sons d'une harpe grecque, qui me paraissaient pourtant plutôt funèbres qu'en accord avec le joyeux hyménée. La jeune mariée, à la façon des reines du Catay, était assise sous un baldaquin d'or avec une couronne en tête: elle semblait une Diane au milieu de ses plus gracieuses et chastes nymphes. L'éclat de ses perles, rubis et joyaux m'éblouissait si bien qu'à peine pouvais-je compter ou juger ses charmes. En outre, ses cheveux d'or pur retombant sur ses blanches et délicates épaules avaient je ne sais quoi des plus brillants rayons du soleil vers l'heure de midi, ces rayons que l'œil mortel ne peut guère regarder. Seulement je me rappelle qu'elle tenait les mains cachées sous un mouchoir qu'elle avait attaché sous sa poitrine, et que son vêtement était de velours cramoisi, plissé à la ragusine.
Avant qu'on commençait le passemezzo, on apporta des confitures, des vins excellents et beaucoup de sucreries, et après qu'on eut fait amplement collation, le mari passa au milieu du bataillon des dames, arriva à l'estrade de l'épousée et s'assit à côté d'elle. Tout d'un coup tous deux furent couverts d'un voile d'écarlate; et cachés sous ce voile il est à croire qu'ils se donnnèrent les plus savoureux baisers du monde, réservant pourtant la consommation de la fête à un temps plus opportun; car soudain le mari se leva, comme si en peu de temps la femme lui était venue à charge, et retourna s'asseoir avec les hommes. La mère ou tante de l'épousée reçut dans un bassin d'argent les présents que lui faisaient ses parents ou amis.
(Puis le père du marié ouvre le bal avec la jeune épouse).

Voyage du Levant (1573), éd. H. Hauser, Paris, Leroux, 1897

Nicolas de Nicolay: les esclaves au bezestan

Là se vendent pareillement au plus offrant et dernier enchérisseur, infinis pauvres esclaves chrétiens de tous âges et de tous sexes, en la propre manière qu'on y vend les chevaux. Car ceux qui marchandent et qui désirent en acheter quelqu'un, les regardent aux yeux et aux dents, et par toutes les parties du corps; voire, les font dépouiller tous nus, et les voient cheminer, afin de pouvoir mieux connaître les défauts qu'ils pourraient avoir de nature, ou imperfection de leur personne, qui est chose très pitoyable à voir et lamentable. J'y ai vu dépouiller et visiter trois fois en moins d'une heure, à l'un des coins du bezestan, une fille de Hongrie, âgée de treize à quatorze ans, médiocrement belle, laquelle enfin fut vendue et délivrée à un vieux Turc marchand, pour le prix de trente-quatre ducats. J'espère, Dieu aidant, plus particulièrement traiter en mon second tome de la peine, calamité et misérable servitude en laquelle sont les pauvres esclaves chrétiens, entre les mains de ces cruels babares. (Dans l'empire de Soliman le Magnifique, éd. M.-Ch. Gomez-Géraud et S. Yérasimos, CNRS, 1989, p.143)

Bibliographie
Textes
Belon, Pierre, Observations sur plusieurs singularités, Paris, 1553
Thevet, André, Cosmographie de Levant, éd. F. Lestringant, Droz, 1985
Nicolay, Nicolas de, Dans l'empire de Soliman le Magnifique, éd. M.-Ch. Gomez-Géraud et S. Yérasimos, CNRS, 1989
Du Fresne-Canaye, Philippe, Voyage du Levant (1573), éd. H. Hauser, Paris, Leroux, 1897
Richier, Christophe, Des Coustumes et manieres de vivre des Turcs, Paris, 1540
Georgewitz, B., Les miseres et tribulations que les Christiens tributaires et esclaves tenuz par les Turcs seuffrent (Louvain, 1544)
Chesneau Jean, Le Voyage de M. d'Aramon... éd. Ch. Schefer, Paris, E. Leroux, 1887 Postel, Guillaume, De la République des Turcs, Poitiers, 1560
Geuffroy, G., Estat de la court du grant Turc, 1542
Gassot, Jacques, Discours du voyage de Venise à Constantinople, 1550
Villamon, Voyages du sieur de Villamont, Paris, 1595

Etudes
Bernard,, Yvelise, L'Orient du XVIe siècle à travers les récits des voyageurs français: regards portés sur la société musulmane, Paris, 1988
Carnoy, Dominique, Représentations de l'Islam dans la France du XVIIe siècle, L'Harmattan, 1998
Tinguely, Frédéric, L'écriture du Levant à la Renaissance. Enquête sur les voyageurs français dans l'empire de Soliman le Magnifique, Droz, 2000,
F. Lestringant,"Altérités critiques: du bon usage du Turc à la Renaissance", in D'un Orient l'autre, coll. CNRS, 1991, vol. I
Grosrichard, Alain, Structure du sérail. La fiction du despotisme asiatique dans l'Occident classique, Seuil, 1979
Carrière, Jean-Luc, "Parfums d'antiquité. Un exemple de représentation mentale du monde féminin oriental dans la littérature de voyage occidentale (XVe-XVIIIe siècles)", in Orient. Colloque international des Cultures orientales d'Orient sous l'oeil des Occidentaux, Toulouse, 1993, p. 205-216
Carrière, Jean-Luc, Femmes et féminité d'Orient (thèse Toulouse II, 1995)

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18 novembre 2003