Religion et sexualité sur la route maritime des épices du XVIe au XVIIIe siècle

Religion et sexualité sur la route maritime des épices
aux XVIe et XVIIe siècles

Suivant la route inaugurée par Vasco de Gama en 1498, qui franchit le Cap de Bonne Espérance pour rejoindre Calicut en Inde, appelée Carreira da India, ou Route maritime des épices, les voyageurs sont confrontés à la découverte d’un ensemble hétéroclite de lieux avec deux pôles majeurs, le pôle africain et le pôle indien :

L’univers africain doit être entendu au sens périphérique du terme, puisqu’il s’agit d’une Afrique de comptoirs et des marges :

- Le Cap Vert : où vit une population de métis d’Africains et de Portugais : c’est une escale pratiquée de longue date puisque dès le début du 15e siècle (1430) les Portugais s’y rendent fréquemment cherchant à contourner l’Afrique. On y observe des formes extravagantes d’usages corrompus, qui sont le signe d’une incompréhension manifeste du caractère sacré des choses de la religion, la singerie des prêtres étant ce qui résume le peu de considération que l’on a pour la religion chrétienne qui s’est imposée par la force ; cette mascarade révèle aussi l’ignorance que l’on pouvait avoir des croyances locales… En général ces description se font sur un ton amusé qui ne prête pas à des conséquences morales majeures.

- Le Cap de Bonne Espérance avec les Hottentots (520n.60, 521, n°61) population sauvage laissée en marge de la colonies hollandaise et protestante du Cap, observée de loin dans le dégoût et la crainte.

L’univers indianocéanique, autrement dit l’Océan indien au-delà du Cap de BE jusqu’aux Indes orientales, lieu des îles, petites et grandes, et de la péninsule indienne, dans lequel on distingue quatre types d’espaces

- le territoire malgache de la Grande Ile avec son culte des ancêtres
- les îles désertes des Mascareignes, dont l’île Bourbon actuelle île de La Réunion fut baptisée île d’Eden par les huguenots chassés de France au lendemain de la Révocation de l’Edit de Nantes (1685), qui rêvèrent d’y fonder une colonie protestante
- les Comores et les Maldives à forte influence mahométane
- le monde des Gentils avec l’Inde (côte du Coromandel et du Malabar, le Bengale et Ceylan)

A cette hétérogénéité géographique, culturelle et de fait religieuse, il faut ajouter l’hétérogénéité des voyages et des voyageurs. Entre d’une part Jean et Raoul Parmentier qui partirent en 1529 sur deux navires (au noms prometteurs, le Sacre et la Pensée) à destination de Sumatra pour y fonder un comptoir pour le commerce du poivre, et d’autre part l’entreprise menée par Etienne Bozet de Flacourt chargé de fonder, pour la Compagnie des indes orientales et la France, une colonie à Madagascar qui serait la tête de pont vers une Gallia orientalis imaginée, de véritables indes méridionales censées faire concurrence aux Indes orientales des Portugais et aux Indes occidentales des Espagnols ; la France se voyait l’arbitre du monde ayant à sa disposition les terres australes qui n’étaient qu’îles de la Désolation dixit un certain Kerguelen ; entre d’un côté le voyage de l’abbé de Choisy qui accompagna l’ambassade des Français au royaume de Siam et de l’autre côté l’escadre de Perse menée par le général Jacob Blanquet de La Haye qui refuse de se plier aux règles d’une diplomatie orientale par le fait d’une fierté entêtée qui lui fit perdre tous ses navires et de nombreux comptoirs pour rentrer prisonnier à bord d’un navire hollandais ; entre l’expérience du médecin Charles Dellon qui partit aux Indes et se laissa tenter par l’aventure d’un séjour solitaire et qui fut pris par la terrible Inquisition de Goa ; entre la chasse à l’homme que Carpeau du Saussay mena dans les forêts malgaches et l’aventure de Pyrard de Laval qui fit naufrage aux Maldives et qui par un miracle survécu grâce à ses capacités d’adaptation et rentra après 10 années de péripétie, les fers aux pieds sur une caraque portugaise..., les témoignages n’ont certes pas exactement les mêmes enjeux, ni la même nature.

Le principe de la Route permet de distinguer une certaine unité des textes dont j’ai pu repérer les constantes et les variantes au point qu’il est possible de parler d’un genre littéraire en formation dont la poétique et l’imaginaire répondent aux mêmes faisceaux de significations. Mêmes lieux communs et mêmes censures, permettent d’identifier des protocoles narratifs récurrents en fonction d’une typologie qui, d’un bout à l’autre de l’âge classique demeure assez homogène. En effet, sans entrer dans les détails, l’ordre de la narration viatique prévoit des séquences liées à la traversée maritime reconstituant l’itinéraire et ses étapes avec le récit de l’escale qui a son tour s’organise selon une autre temporalité, thématique cette fois-ci et qui prévoit de considérer dans un ordre quasi donné d’avance, l’origine des populations, leur gouvernement, leur religion, leurs mœurs sociales, leur industrie pour terminer par l’inventaire de leurs richesses (minéraux, flore et faune). Ces développements systématiques sont soit dispersés au fil de la narration d’escales en escales ou bien regroupés à la fin de l’ouvrage. Au sien de cette mécanique rodée, il est donc tout à fait normal de trouver des développements d’une part sur la religion et d’autre part sur la sexualité. La plupart du temps ils s’insèrent dans une entreprise de type encyclopédique à fonction didactique plus ou moins mêlée d’un esprit de propagande religieuse et politique. On ne peut pas vraiment dire que ces voyageurs-là sont des voyageurs myopes, mais il est indéniable leur manque d’imagination les conduit à répéter un discours convenu dont l’intérêt est entretenu par la recherche d’une singularité exclusive. La curiosité commande une rhétorique de l’hyperbole qui exacerbe les traits d’un Autre bien souvent caricaturé.

Deux points me sont apparus comme constants. 1) La religion comme la sexualité sont des sujets centraux dans les relations de voyage, non seulement parce qu’ils sont universels mais aussi parce qu’ils peuvent avec plus de relief peindre l’extravagance exotique d’un Ailleurs contre nature ou déviant. 2) le discours sur la religion de l’autre et le discours sur la sexualité sont interdépendants.

Le plan de cet exposé a pour objectif de mettre en évidence deux tendances fortes des relations de voyage à propos de ces pôles de significations que sont la religion et la sexualité. L’ordre dans lequel je les traite suppose une sorte de processus évolutif qui n’a pas toujours lieu d’être admis comme le fruit d’un cheminement dominant mais qu’il faut accepter comme un possible parcours. Ces deux tendances fortes ont la particularité d’être ambivalentes.

I – Le voyage comme révélation d’une rupture, récit d’une scission
II – Relecture chrétienne des croyances exotiques : la tentation du syncrétisme

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16 décembre 2003