Repeupleur de haute souche

Jean Burgos, Centre de Recherche sur les processus de la création, Université de Savoie :

Il faut se rendre à l'évidence : Marc Pessin n'est pas Marc Pessin. C'était déjà le cas de Shakespeare, il est vrai. Mais pour ce qui le concerne, s'il n'est pas un inconnu qui répondrait au nom de Marc Pessin, ses visages cependant sont si multiples qu'on n'en finit jamais de le découvrir alors même qu'on croyait l'avoir depuis longtemps reconnu. Proche et déjà lointain, d'ici mais d'ailleurs aussi, ne serait-il pas quelque voyageur égaré dans le Pessinois, à moins qu'il ne soit lui-même ce pays qu'il explore à mesure, un vrai pays de connaissance ? Car il est à la fois le promoteur, l'inséminateur, le modeleur, l'ordonnateur, le repeupleur, le régulateur, le régénérateur mais aussi le double figuré d'un monde qui lui doit tout mais dont attend tout aussi. Au point que l'on ne sait lequel des deux explore l'autre, qui habite et qui est habité. Modeste, il se dit l'inventeur - comme d'autres qui inventent qui une île et qui une grotte - d'une civilisation originelle dont il s'attacherait à révéler au fil du temps, dans leurs moindres racines et leurs plus stupéfiantes réalisations, les us et les coutumes, les alphabets et les croyances, les monnaies et les échanges, les manies et les délires, la sagesse native et les plus folles productions. Toute une civilisation dont il se voudrait l'archéologue au travers des marques et des empreintes, des signes et sceaux, des mille traces - peintes, gravées, sculptées - qu'il détecte, précise, classe, et auxquelles il trouve sens en effet. Mais ne nous y fions pas : sous les habits de l'archéologue, c'est un démiurge qui se cache, et de haut rang. Le rêve du retour à l'origine, qui était aussi rêve de retour à un centre premier où chercher la clé de ses propres énigmes, cohérences cachées au sein de tant d'incohérences, ce rêve a tôt fait de se transformer chez lui en rêve originel : plus ne s'agit alors d'être celui qui trouve sens à tout prix, mais bien d'être celui qui, reprenant tout à son commencement - le déluge cher à Rimbaud, va pouvoir donner sens. Le rêveur de signes, le découvreur, le collectionneur, le déchiffreur de signes se révèle alors au grand jour créateur de signes.
Les signe, nous y voilà. Ils ont pour Marc Pessin, n'en doutons pas, tout autre rôle que celui que leur assigne un Henri Michaux, par exemple. Il ne s'agit pas, les laissant émerger et proliférer à leur guise - comme ça vient sans se presser -, d'en faire moyens de se parcourir, d'éprouver l'aventure d'être en vie. Bien plutôt il s'agit avec eux, grâce à eux, de tout réinventer : les forcer à surgir, les façonner, les peaufiner, les nommer, les ordonner, c'est pour en faire une écriture : une écriture qui ne raconte pas celui qui écrit, une écriture qui ne raconte pas davantage, comme on pourrait le croire, quelque civilisation perdue et toute à l'mage de son inventeur, mais une écriture qui s'invente elle-même et fonde à loisirs un monde nouveau.

C'est bien l'écriture, en effet qui est fondatrice d'une telle œuvre. On sait d'ailleurs l'intérêt que porte Marc Pessin à la calligraphie, les soins attentifs qu'il lui prodigue depuis toujours - n'est-il pas l'un des derniers grands calligraphes de notre monde occidental ? Mais l'on pressent aussi qu'avant d'être allusive ou décorative, harmonie des lignes ou expérience des possibles, épiphanie ou prophétie, toute création, pour lui, est de quelque façon écriture : agencement de signes qui donne sens. Créateur inlassable d'une infinité de signes surgissant de tous les matériaux, procédant de toutes les techniques et revêtant toutes les formes, Marc Pessin, ne pilote cependant qu'une seule écriture : la sienne. Celle dans laquelle il a appris à lire peu à peu sa propre langue, sans doute, et qui donne à l'incroyable diversité de ses productions une non moins incroyable unité.
C'est à dire que l'œuvre de Marc Pessin, que l'on ne saurait rapprocher d'aucune autre, plonge conjointement ses racines au plus profond de l'homme même, si replié sur ses secrets, et dans un environnement qu'il se plaît à situer géographiquement de façon très précise - là où furent trouver les premiers vestiges des anciens Pessinois comme pour mieux témoigner du caractère concret, éternellement présent et à jamais inachevé, de sa création. C'est de ce double enracinement, dont il serait vain de prétendre isoler les provinces, et qu'il serait plus vain encore de vouloir expliquer, qu'elle procède ; mais c'est une direction tout autre, assurément, qu'indique l'écriture qu'il écrit. Et l'on ne saurait trop souligner, pour mieux s'en émerveiller, le fait que l'imaginaire ici à l'œuvre se donne des prétextes archéologiques - fouilles en tous genres et descente dans un passé mythique - pour mieux s'aventurer sur les chemins de tous les possibles.
Car c'est finalement à ajouter un supplément d'être à la réalité en place que travaille cette oeuvre étonnante et toujours nouvelle. Est-ce assez dire qu'elle y parvient ?

 

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18h30