Un Auvergnat découvre l'Amérique en 1777 : le chevalier de Pontgibaut

M. Michel Vergé-Franceschi évoque la figure d’un personnage peu connu, mais très attachant et original, Charles Albert de Moré de Pontgibaud, comte de Moré, auteur des « Mémoires du comte de M*** » imprimé a une centaine d’exemplaires en 1827 par Honoré de Balzac. À cette date, le comte de Moré était le voisin de palier de Victor Hugo, place des Vosges. Mais le chevalier de Pontgibaud, titre qu’il porta jusqu’à la mort de son père, n’a rien d’un écrivain ; destinés à sa famille et à une loterie pieuse, ses « Mémoires » restèrent inconnus jusqu’à leur nouvelle publication, expurgée par sa famille, vers 1890 ; une adaptation anglaise en fut faite en 1897. Thomas Balch y voyait en 1872 un humour à la Sterne. Quel est donc ce mystérieux personnage, qui désigne sous des initiales les protagonistes de ses « Mémoires » et se cache de même ? Un libertin, un marin auvergnat qui avait une peur panique de l’eau, un héros de la Guerre d’Indépendance américaine évadé des prisons françaises, un déclassé très fier de sa noblesse : tout cela à la fois, et une plume qui sait conter. Orphelin de mère confié à des parents, mauvais élève au Collège oratorien de Juilly, d’où il est renvoyé, il se retrouve à Paris avant d’être expédié à l’Ecole royale de la Marine du Havre, dont il est congédié en 1774. Faisant scandale sur scandale, il est enfermé par sa famille à Saint-Lazare, puis, par lettre de cachet, à Pierre-Encise, d’où il s’évade de manière rocambolesque en août 1776. Pour échapper à une nouvelle incarcération, il décide de passer en Amérique du Nord, à Baltimore (1777). Après soixante-sept jours de mer, son navire est coulé dans la baie de Chesapeake par un corsaire anglais. Dépouillé de tout et voyageant à pied, il prend pour avocat... Jefferson, le futur président des Etats-Unis qui l’envoie rejoindre les Insurgents et Washington près de Philadelphie. La Fayette le prend en sympathie : il en devient l’aide de camp. Il se voit très volontiers en soldat porteur de la liberté et participe à divers combats. Il se rend en traîneau au Canada jusqu’au lac Ontario et fréquente les Iroquois, qu’il voit comme les « enfants de la nature ». Outre Washington et La Fayette, il pratique D’Estaing et Suffren. En janvier 1779, il décide de retourner en France ; le navire où il est embarqué souffre d’une mutinerie de son équipage, d’une attaque d’un corsaire anglais. En février, il arrive à Brest. Son expérience américaine a fait oublier sa première jeunesse peu recommandable. Capitaine de dragons, il participe, avec Rochambeau, lors d’un second voyage en Amérique, aux batailles décisives de l’Indépendance des Etats-Unis (Yorktown). Il sera l’un des douze membres français de l’Ordre de Cincinnati. Rentré en France, il se marie en juillet 1789 à la comtesse de Fougères, une veuve honnêtement rentée, mais comme la plupart des officiers de la Marine royale, il émigre. Contrairement à de nombreux « Américains » - les Français de l’Indépendance américaine -, il voit d’un mauvais œil la Révolution. Il rejoint l’armée des Princes en Allemagne, puis vit en exil en Suisse et à Trieste où son frère, lui aussi émigré, est installé. En 1799, lors de son troisième voyage américain, où il retrouve Talleyrand, il est payé par les Etats-Unis… de ses arriérés de solde et de leurs intérêts. En 1804, il rentre en France où il vivra bourgeoisement jusqu’à sa mort en 1837. Peut-être rédigés sur ses notes par le comte de Salaberry, son cousin, lui-même auteur de récits de voyages, les « mémoires » de celui qui était maintenant comte de Moré sont écrits avec verve, sont nourris de portraits et d’aventures plus ou moins croyables qui en font une lecture passionnante, dont les héros côtoyés par l’auteur sont les plus éminents personnages de cette fin du XVIIIe siècle placés dans des circonstances qui les magnifient encore davantage. Un texte à rééditer.

Mots-clès : marine. mémoires. Indépendance américaine. Révolution française.

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27 novembre