Un humaniste marchand florentin en Inde à la fin du XVIe siècle : Filippo Sassetti

L’Utopie de Thomas More est née dans les premières lueurs de la Renaissance anglaise. En ce sens, il s’agit d’une idéologie moderne, qui se substitue au monde du Moyen Âge. C’est l’Italie et particulièrement Florence et la Toscane qui furent au siècle précédent les initiateurs de cette modernité. Une civilisation, où la « mercatura » - on dira plus tard en français « la marchandise » - remplace la domination féodale, fait que le marchand voyage avec un certain esprit d’aventure et un évident refus de s’en laisser conter. Il sait aussi compter. Les relations de marchands sont rédigées dans ce style nouveau, personnel, familier. Un rapport étroit s’établit entre la « mercatura » et la culture dans les hautes classes florentines : le marchand devient mécène et initie un nouvel art de vivre. De Florence, qui n’est pas un port de mer, vont pourtant partir de grands navigateurs, Amerigo Vespucci et les frères Veranzano. Ces départs ne sont pas toujours volontaires : l’inquisition qui muselle les dissidences est à l’origine de quelques-uns de ces voyages vers un ailleurs en apparence plus ouvert. Les Turrettini et les Burlamaqui toscans illustreront pendant des siècles le calvinisme helvétique. Lucques est au centre de ce refuge marchand et réformé. Exil et écriture sont intimement liés. Le grand Duc Ferdinand Ier Médicis (1549-1609) organise le développement du port de Livourne comme comptoir des épices venus d’Orient. Avec leurs banques et leurs négoces, les Florentins occupent les ports les plus importants de l’empire colonial portugais en Asie confisqué par l’Espagne de Philippe II. Les grandes relations vers l’Inde sont le fait de ces agents d’affaires cultivés et curieux d’un ailleurs contrasté. Le voyage de Francesco Carletti (1594-1606) a été traduit et publié récemment par l’éditeur Chandeigne : il s’agit d’une relation à forte coloration littéraire. Celle de Filippo Sassetti est très différente. Issu d’une famille de notables liés aux Médicis, Sassetti (1540-1588) fait de bonnes études à l’université de Pise et s’y passionne pour la littérature. De 1570 à sa mort en 1588, il adressera à ses familiers et à quelques grands personnages des lettres copieuses dont on conserve 126 numéros. Trente-deux de ces lettres, qui n’étaient pas destinées à la publication, concernent son séjour en Inde. En 1578, Sassetti commence une carrière commerciale dans les entreprises de sa famille ; il séjourne à Madrid, à à Séville et à Lisbonne, où le négoce du poivre se gère par les grandes sociétés florentines et milanaises. En 1582, il part pour la côte du Malabar et séjourne à Goa et à Cochin. Le voyage de sept mois fut un enfer. Les lettres d’Inde sont l’histoire d’une désillusion. Autant la réussite lui sourit dans ses expériences de botanique, autant il reste insensible à l’Inde elle-même, à ses habitants et à leurs coutumes. Il fait des recherches sur les plantes aromatiques et médicinales dont il envoie des exemplaires en Toscane, mais le mythe d’un paradis terrestre indien, un rêve humaniste, est démenti par la réalité qu’il côtoie. Sassetti, qui évoque peu sa vie personnelle, vit mal la confrontation avec l’autre… Contrairement à Carletti, il multiplie les jugements négatifs sur cette civilisation. En mars 1587, il envisage un tour du monde, qui peut être interprété soit comme une nouvelle fuite soit comme une ultime quête d’un lieu qui ne le décevrait pas : il meurt à Goa avant d’en réaliser la première étape. Dans ses lettres, où l’ironie, la drôlerie, parfois l’obscénité ne sont pas rares, on sent néanmoins l’acculturation progressive de l’épistolier : les ibérismes pris en Europe ou à Goa s’y mêlent aux termes des langues locales. Sassetti, qui se dit « indiaco », rédigera son testament en portugais. Avec Carletti, Sassetti représente le chant du cygne des voyageurs toscans de la Renaissance, cette écriture marchande si caractéristique combinant réalisme et recherche d’une objectivité performative… Le mythe de l’Inde dans l’Italie moderne a été encore représenté en 1912 par les lettres du turinois Guido Gozzano (_Verso la cuna del mondo_, posthume).
Le Grand Océan ou océan Indien a été le lieu aussi de tentatives de réalisations utopiques liées aux errances des dissidents : après la révocation de l’Edit de Nantes (1685), le projet huguenot de Libertalia dans l’île Rodrigues est une entreprise condamnée d’avance par ces lieux désertiques et inhospitaliers : le récit s’en trouve chez François Leguat récrit par Misson ; Daniel Defoe s’en souviendra dans son histoire des « plus fameux pirates » (voir Jean-Michel Racault, « De l’aventure flibustière à la piraterie littéraire : Defoe, Leguat, les deux Misson et la République utopique de Libertalia », dans -Les Tyrans de la mer. Pirates, corsaires et flibustiers_, Sylvie Requemora et Sophie Linon-Chipon éd., Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002, et du même, _Mémoires du Grand Océan : des relations de voyages aux littératures francophones de l'océan Indien_, Paris, PUPS, 2007).

Bibliographie

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Bec, Christian, Florence 1300- 1600 : histoire et culture, Nancy, 1986.
Boutier, Jean, Les habits de l'"Indiatico". F. Sassetti entre Cochin et Goa, dans Découvertes et explorateurs, Paris, 1994, pp. 157-166.
Branca, Vittore, Con amore volere. Narrar di mercatanti fra Boccaccio e Machiavelli, Venise, 1996.
Carletti, Francesco, Voyage autour du monde, introduction et notes de Paolo Carile, Paris, 1999.
Diaz, Furio, Il Granducato di Toscana. I Medici, Turin, 1976.
Milanesi, Marica, Filippo Sassetti, Florence, 1973.
Pezzarossa, Fulvio, Anselmi, Gian-Mario, Avellini, Louisa, La memoria dei mercatores, Bologne, 1980.
Ramponi, Piero, I Medici e le Indie Orientali, Florence, 1996.
Sassetti, Filippo, Lettere da vari paesi, a cura di V. Bramanti, Milan, 1970.
Spallanzani, Marco, Fiorentini e portoghesi in Asia all'inzio del Cinquecento, dans 'Aspetti della vita economica medievale', Pise, 1985, pp. 321-332.

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13 mars