Valorisation/dévalorisation des corsaires, forbans et pirates dans la rhétorique du XVIIIe siècle (pratiques et théorie)

L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, définit le "corsaire, forban, pirate, écumeur de mer, tous noms synonymes, pour désigner celui qui arme un vaisseau en guerre, sans aucune commission, pour voler indifféremment les vaisseaux marchands qu'il rencontre à la mer", en l'opposant à l'armateur, qui exerce légitimement la même activité : "Il ne faut pas confondre le corsaire avec l'armateur ; ce dernier ne fait la course que sur les ennemis de l'état, avec commission particulière de son prince." Tel est le discours de la loi ; mais l'article armateur nous laisse entendre que le hors-la-loi use autrement des mêmes termes : "armateur ou capre : on appelle ainsi le commandant d'un vaisseau qui est armé pour croiser sur les bâtimens du parti contraire ; c'est aussi le nom spécieux que prennent les pirates pour adoucir celui de corsaire." Ce nom spécieux, Aristote, dans sa Rhétorique, l'appelle métaphore ; et pour montrer l'intérêt proprement rhétorique de cette figure, sa portée dans l'éloge et le blâme, il explique qu'elle consiste à choisir, entre deux synonymes apparents, ou le plus valorisant, ou le plus dévalorisant, selon le parti choisi ; or l'un de ses exemples est précisément : "aujourd'hui les pirates se donnent le nom d'armateurs".
La course, lorsqu'elle se fait sur commission du prince et contre ses ennemis, étant légitime, parmi les grands commis de l'état proposés à l'admiration des collégiens d'Ancien Régime, il se trouve quelques "corsaires"/armateurs comme Dugay-Trouin, dont l'Eloge par A.L. Thomas est étudié, appris, imité en classe de Rhétorique ; tandis qu'à travers Thucydide et Plutarque circulent, sous d'autres lois, les portraits plutôt flatteurs des pirates antiques, prospères et festifs.
Enfin, lorsqu'il est admis, comme dans l'Histoire des deux Indes de l'abbé Raynal, que les états eux-mêmes se rendent coupables de rapine et de commerce frauduleux, la communauté des flibustiers revêt l'attrait héroïsé d'une république égalitaire, suscitant ces figures légendaires de "bandits au grand cœur" qu'a si bien décrites Hobsbawn. Or à l'analyse par la métaphore que sous-tend une hiérarchie nom légitime/nom spécieux : propre/figuré : norme/écart, Beauzée en 1786 préfère une analyse par la paradiastole -"vos héros sont des assassins"- où s'affrontent des points de vue antagonistes porteurs de valeurs irréconciliables.

Références bibliographiques

Aristote, Rhétorique III. 1405b. 25.
Diderot et d'Alembert, Encyclopédie, 1751-65.
1. Marine : art, armateur, capre, corsaire, course, flibustier, forban, pirate.
2. Grammaire et Rhétorique : art, euphémisme, métaphore.
Thomas, Antoine-Léonard, Eloge de Duguay-Trouin.
Raynal, Abbé, Histoire des deux Indes : Livre X "Les Flibustiers", portrait de Montbars.
Beauzée et Marmontel, Encyclopédie Méthodique, 1782-86 : art. paradiastole.
Hobsbawn, Eric-John, Bandits [London, Weidenfeld and Nicolson 1969] trad. fr. Les Bandits, Montpellier, Paris, Maspero, 1972.

Publications sur les voyages

"Le style oriental en France de 1675 à 1800. Géographie symbolique", in Détours d'écriture, n° 8, Orients, Aix-en-Provence, 1984, p. 54-69 ; réédition Noël Blandin, Paris, 1991, p. 185-201.
"Quatre approches du double sens. Éloge de l'extravagance", in La Construction du sens. Hommage à Francis Jouannet, Publications de l'Université de Provence, 1996, p. 81-97.

Chercheur: 

Session: 

10h00