Variations, aux XVIIe et XVIIIe siècles, sur la polyandrie instituée ou occasionnelle

La polyandrie (pluralité des maris) est pratiquée aujourd'hui par environ 1% de la population du globe, en particulier au Tibet et en Inde. La polygynie (pluralité des femmes) apparaît dans l'Ancien Testament comme une pratique courante. Les voyageurs occidentaux anciens voient avec leurs propres a-prioris des traditions qui les heurtent : la nécessité de la virginité de la future épouse est solidement ancrée dans leur imaginaire. Quelques constatations : dans le paradis musulman, les houris promises aux croyants restent toujours vierges ; l'infidélité féminine est sévèrement réprimée par la législation de l'Ancien Régime ; la femme est un objet de consommation (réflexions cyniques du voyageur Challe) ; Ève a introduit le péché dans le monde ; la procréation exige des certitudes sur l'identité du père. Que diront les voyageurs de femmes qui ne sont ni vierges ni épouses ni mères ? Le rôle des préjugés sera essentiel dans leur jugement. L'enquête suivante ne porte que sur l'Asie (côte du Malabar, Inde, Goa portugais, Maldives, Birmanie (Pégu), Tibet), entre le début du XVIIe siècle et la fin du XVIIIe. La France y est représentée tardivement, Colbert crée la Compagnie française des Indes en 1664 seulement. Un excursus vers Tahiti en 1767 conclut l'exposé. L'influence des interdits européens transparaît dans le jugement des voyageurs très dépréciatif à l'égard des femmes indiennes. D'après le voyageur hollandais Linscot (éd. 1610), les Indiennes sont « adonnées à la paillardise » et des « esclaves de volupté » ; il note que la polyandrie est couramment pratiquée sur la côte du Malabar. Au début du siècle encore, Français Pyrard de Laval (éd. 1679), source importante de Montesquieu pour _De l'Esprit des Lois_, remarque qu'aux Maldives c'est un péché pour une femme de ne pouvoir « endurer nécessité d'homme » ; la polyandrie successive est habituelle et légale. Il évoque aussi les substituts sexuels (fruits, banane) et, dans le Malabar, la polyandrie classique. Des raisons économiques sont évoquées : chaque femme est entretenue par plusieurs maris ; mais, à défaut de certitude de paternité, les neveux dans l'ordre maternel (succession matrilinéaire) héritent. Jean Thévenot (éd. 1684) fait à peu près les mêmes remarques que Pyrard. Quant au médecin Gabriel Dellon (éd. 1699), qui s'intéresse surtout à la faune et à la flore, il voit à Madagascar une société où le mariage est organisé sans règles ni promesse qui aboutit à un libertinage sans dieu. Les diverses religions de l'Inde rendent les Indiennes « fort voluptueuses ». Les Ch. 28 et 29 sont consacrés au Malabar, où, dans la caste des nobles (guerriers), il existe des interdits destinés à assurer l'étanchéité de l'organisation sociale ; mais la polyandrie est autorisée à l'intérieur de la caste. Là encore, la succession est matrilinéaire, et, contrairement aux Hindous, la femme n'est pas contrainte de se brûler à la mort de son époux,puisqu'elle peut en prendre un nouveau. Dans une lettre de février 1702 à son confrère le père de la Chaise, le jésuite Tachard s'ndigne de cette polyandrie et de ces Èves qui rendent les hommes « esclaves par leur beauté » et leur « charme ». Robert Challe (éd. 1721) avait, quelques années auparavant, tenté de donner une explication du libertinage malgache (qu'il n'avait connu que par des on-dit) et des Indiennes. Dans ce climat chaud, la nature rend les femmes habiles à exciter les sens assoupis des hommes, d'ailleurs plus tentés par la sodomie : d'où leur nudité aguichante pour concourir à la naturelle reproduction. Il rapproche la polygamie des anciennes pratiques de l'Europe du Nord signalées par les historiens latins, des régions civilisées ensuite par le droit romain et la religion... Mado, la divinité mâle des Indiens, à qui l'on offre des victimes féminines pour une copulation sauvage, fait partie des scandales relevés par Challe (comme par d'autres voyageurs) (1690), mais le futur auteur des _Difficultés sur la religion_ compare cette pratique de prostitution sacrée à des exercices superstitieux pratiqués dans la Bretagne toute catholique... Au siècle suivant, où la littérature venue de l'Inde commence à être traduite, l'officier de marine, La Flotte (éd. 1769) se scandalise de l'obscénité des livres sacrés des Indiens. Premier voyageur moderne à voyager au Tibet, en 1774, l'écossais Bogle y relève une polyandrie institutionnalisée. Un autre marin et naturaliste, Sonnerat (éd. 1782) considère, au contraire, les éléments positifs de la religion hindoue et note au Malabar que le libertinage ne se pratique qu'à l'intérieur d'une même caste... Au Ch. 153 de l'_Essai sur les moeurs_, Voltaire condamne l'héritage matrilinéiare en faveur des neveux qui « contredit la nature ». Ce type de réaction est dominant : les voyageurs relient directement aux religions païennes ces pratiques sexuelles hétérodoxes ; les dieux paillards sont de mauvais exemples pour les humains. Les « lettres édifiantes et curieuses » des jésuites ressassent ce type d'argument. En revanche, quelques voyageurs ont des opinions justifiées diversement. Bogle donne une explication économique de la polyandrie qui permet d'unir les efforts des hommes et légitime des prescriptions religieuses et morales. Sonnerat soutient que le mariage des filles non-nubiles permet de s'assurer de leur virginité, souvent sacrifiée au prêtre au cours de la nuit de noces. On sent donc une évolution du jugement. Déjà certaines formes de fiction avaient avancé des justifications : l'utopie australienne de Gabriel de Foigny (1676) fait de ces êtres des antipodes des hermaphrodites (l'homme du nord n'étant qu'un être imparfait) ; dans la lettre 141 des _Lettres persanes_ (1721), Montesqueu rapporte, dans un récit inséré, l'histoire d'Ibrahim et d'Anaïs qui savoure le paradis des femmes et se venge de son mari avec des houris mâles, répliques des houris féminines du paradis musulman. Dans _Le Cousin de Mahomet_ (1757), Fromaget rêve d'esclaves chrétiens au service sexuel des femmes musulmanes et d'un libertinage qu'elles pratiquent dans ces sérails d'hommes sans le moindre souci moral ou religieux. Y-a-t-il une vraie réflexion sur la polyandrie ? Dans _De l'Esprit des Lois _, Montesquieu (Livres XVI, Ch. 5) trouve l'origine de cette pratique chez les nobles du Malabar dans « un abus de la profession militaire ». Quant à la polygynie (Ch. 4), il l'attribue à la chaleur qui produit en Aise et en Afrique plus de filles que de garçons, à la différence de nos contrées froides d'Europe. L'historien et orientaliste janséniste Eusèbe Renaudot avait noté au début du siècle que les voyageurs musulmans anciens avaient le même type de réaction de scandale à l'égard de la polyandrie. Les _Nouvelles Ecclésiastiques_, périodique janséniste, reprochent en 1749 à Montesquieu d'avoir justifié la polyandrie, « un désordre monstrueux ». Mais l'_Encyclopédie_ elle-même, dans son article anonyme : « POLYANDRIE » la juge encore « une pratique plus impardonnable que la polygamie ». Le mythe nouveau de Tahiti va brusquement, dans un autre territoire, renouveler le jugement de certains Européens, voyageurs ou non. Publié en 1771, le _Voyage autour du monde _ de Bougainville relate une longue semaine seulement d'escale à Tahiti ; un an, après le premier atterrage de l'Anglais Wallis et un an avant Cook. La permissivité sexuelle, un climat qui incite au plaisir, un unique dieu - l'amour -, la polygamie des riches créant les conditions sociales de l'oisiveté chez les femmes, qui peuvent ainsi se consacrer pleinement à leurs plaisirs personnels, tout cela largement diffusé - même si la réalité était autre en grande partie - et déjà annoncé en 1769 par la lettre du naturaliste Commerson sur la « Nouvelle-Cythère » fait de l'acte d'amour un acte quasi religieux dans une société sans interdits et sans religion où règne le vrai « code la nature » cher à Diderot dans son _Supplément au Voyage de Bougainville. Les Britanniques ont une autre vision de Tahiti ; Hawkesworth qui compile leurs journaux (éd. 1774) est très critique et évoque les infanticides provoqués par la décision des couples de ne pas être troublés dans leurs ébats, alors que Bougainville prétendait que les Tahitiens étaient ravis de pouvoir multiplier leur population grâce à l'aide bénévole des Européens. En 1775, Voltaire reviendra sur Tahiti dans _Les Oreilles du comte de Chesterfield. En conclusion : à la stupéfaction première des voyageurs devant des pratiques hétérodoxes pour l'Occident, qui conduisit à des condamnations sans appel succéda des tentatives d'explication économiques, climatiques, etc. On attribua aussi, naturellement, ces scandales à la méconnaissance du vrai Dieu et à l'action des faux Dieux, derrière lesquels se cachait, évidemment, Satan. Tahiti représentait, en revanche, un stade de société antérieur à la civilisation, sans hiérarchie et sans structure sociale coercitive. Mais les voyageurs européens restèrent fermés au système indien des castes qui ne pouvait en aucune manière justifier la polygamie.

Principaux ouvrages consultés ( à l'exclusion des études critiques) :

-ANDRADA, le P. Antoine d': Voyages au Thibet faits en 1625 par le Père d'Andrada et en 1774, 1784 et 1785 par Bogle, Turner et Pourounguir, An IV (Paris, 1795-1796).
-BOUGAINVILLE, Louis Antoine de : Voyage autour du monde, éd. critique par Michel Bideaux et Sonia Faessel, Paris, PUPS, 2001.
-CHALLE, Robert : Journal d'un voyage fait aux Indes Orientales (1690-1691), éd. F. Deloffre et M. Menemencioglu, Paris, Mercure de France, 1983.
-, Journal du Voyage des Indes Orientales [...], éd. F. Deloffre et J. Popin, Genève, Droz, 1998.
-DELLON, Gabriel : Nouvelle relation d'un voyage fait aux Indes orientales, Amsterdam, Paul Marret, 1699.
-DIDEROT, DENIS : Supplément au voyage de Bougainville, in Le Neveu de Rameau et autres textes, Paris, Le Livre de Poche, 1972.
-FOIGNY, Gabriel de : La terre australe connue (1676), Paris, STFM, Klincksieck, 1990.
-LA FLOTTE, comte de : Essais historiques sur l'Inde, précédés d'un journal de voyages et d'une description géographique de la côte de Coromandel, Paris, Herissant le fils, 1769.
-[FROMAGET] : Le Cousin de Mahomet, À Constantinople, 1757.
-HAWKESWORTH, JOHN, traduction française par J.-B. SUARD : Relation des voyages entrepris par ordre de Sa Majesté britannique [...] successivement exécutés par le Commodore Byron, le Capitaine Carteret, le Capitaine Wallis et le Capitaine Cook [...], Paris, Saillant et Nyon, 1774.
-Lettres édifiantes et curieuses des jésuites de l'Inde au dix-huitième siècle, présentées et annotées par I. et J.-L. Veissière, Publications de l'Université de Saint-Étienne, 2000.
-LINSCOT,Jean Hugues : Histoire de la navigation de Jean Hugues de Linscot, hollandais, et de son voyage es Indes Orientales [...], nouvellement traduit en français, Amsterdam, Imprimerie de Théodore Pierre, 1610.
-MONTESQUIEU, Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de:
Les Lettres persanes, éd. L. Versini, Paris, GF Flammarion, 1995.
De l'Esprit des lois, éd. L. Versini, Paris, Gallimard, folio, 1995.
-OLÉARIUS, Adam : Relation du voyage d'Adam Oléarius en Moscovie, Tartarie et Perse, traduit de l'allemand par A. de Wicquefort, Paris, Jean Dupuis, 1666.
-PYRARD DE LAVAL, François : Voyage de François Pyrard de Laval, contenant sa navigation aux Indes Orientales, Maldives, Moluques, et au Brésil, Paris, Louis Billaine, 1679.
-SONNERAT, Pierre : Voyage aux Indes orientales et à la Chine, Paris, chez l'auteur, 1782.
-THÉVENOT, Jean : Voyage de Mr de Thévenot, contenant la relation de l'Indostan, des nouveaux Mogols et autres peuples et pays des Indes, Claude Barbin, 1684.
-VOLTAIRE : Les Oreilles du comte de Chesterfield, in Romans et contes, éd. F. Deloffre et J. Van den Heuvel, Paris, Gallimard, 1979.

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04 mai 2004