Vices et nature dans le regard des voyageurs à l'époque moderne.

Mon exposé risque de vous étonner, mais lorsque le professeur François Moureau m'a aimablement convié à parler dans son séminaire, je lui ai proposé un titre suffisamment large pour pouvoir m'adonner à une réflexion qui ne l'est pas moins. Se pencher sur le thème de la sexualité dans la littérature de voyage doit être pour nous l'occasion de nous interroger sur le discours sur la sexualité.
J'aurais pu aborder les écrits des voyageurs en Méditerranée, mais d'une part, un précédent collègue vous a brillamment entretenus du Levant et, d'autre part, les regards des voyageurs en pays barbaresques sont fastidieusement monotones, présentant toujours les mêmes dénonciations, aussi peu variées que mal documentées.
J'ai donc préféré vous inviter davantage à une réflexion sur le thème du vice sexuel, conséquence naturelle de l'interdit religieux, pour vous permettre de voir, à travers la littérature en général, et la littérature de voyages en particulier, comment le discours sur la sexualité traduit l'ambiguïté de la pensée occidentale, même lorsqu'elle se veut libérée et progressiste.

I LE DISCOURS SUR LA SEXUALITE.

1 Des religions néolithiques au judaïsme.

Les premières mentions de la sexualité remontent à l'époque néolithique, lorsque la sédentarisation de l'homme, avec ses corollaires, l'agriculture et l'élevage, firent abandonner la vieille religion chamanique de l'aube de l'humanité, destinée à rendre les forces de la nature favorables aux chasseurs. Cela fut fait au profit d'une religion de la fertilité dont le symbole était la déesse-mère ou plutôt le couple de deux déesses, mère et fille.
Les premières formes de cette religion propitiatoire perdurèrent dans les religions classiques sous la forme des cultes à mystères. Ils étaient centrés autour de deux thèmes : la découverte de la fertilité agricole et celle de la fertilité humaine et animale, et donc de la sexualité, comme le prouvent les statues de déesses stéatopyges au dimorphisme sexuel très prononcé, ainsi que les nombreux phallus dressés retrouvés sur tous les sites de cette époque de la préhistoire.
Entre les Xe et IVe millénaires, ces formes religieuses se répandirent dans tout le monde qui avait connu cette révolution néolithique. Elles restèrent sans concurrentes jusqu'à l'apparition, vers les IVe-IIIe millénaires de la prédication, en Mésopotamie, d'une religion révélée, monothéiste et eschatologique, la religion d'Abraham. Ce qui n'était encore qu'un culte de transition entre une révélation et une religion agraire (recherche de la Terre promise) devint une religion tout à fait à part, à la marge de toutes les autres religions, dites païennes (c'est-à-dire paysannes, donc agraires), qui découlaient des premier cultes néolithiques et qui s'étaient enrichies de pratiques religieuses liées à l'apparition de nouvelles pratiques humaines (métallurgie, vie urbaine, etc.). Moïse fut celui qui donna à la foi d'Abraham sa véritable identité. Cela se fit en deux temps : le premier fut la transmission du message de l'Eternel à l'usage exclusif des fidèles de la foi d'Abraham qui devinrent ainsi un peuple élu, c'est-à-dire choisi ; le second fut dans la volonté de Moïse de rompre définitivement d’avec tous les cultes environnants, de les rejeter, alors que jusqu'à présent les emprunts, même textuels, avaient été sinon usuels, du moins fréquents.
Si l'on considère les cinq premiers livres de la Bible que les juifs appellent la Tora (la loi) et que les chrétiens appellent le Pentateuque, quatre livres sont des récits historiques. Seul, le troisième, le livre central, le Lévitique, a un caractère uniquement législatif.
Tous les codes de lois de l'Orient ancien avaient mêlé caractère législatif et caractère religieux. Mais nulle part ailleurs que dans ce livre on ne trouve une telle compénétration du sacré et du profane. En effet, le Lévitique n'était en fait que le développement, les décrets d'application si l'on ose dire, du Décalogue, loi dictée par Dieu Lui-même. Si ce livre subit l'influence de codes plus anciens, tels les codes mésopotamiens, le recueil des lois assyriennes ou le code hittite, il ne faut y voir qu'une contamination par rayonnement de ces législations étrangères, d'autant qu'en y a de ressemblances que pour ce qui concerne les activités agro-pastorales. En revanche, lorsqu'il s'agit du code moral, que l'on appelle la Loi de Sainteté, celle qui aborde les interdits alimentaires ou les règles de pureté, il contient des éléments strictement originaux et parfois fort anciens.
Sur les dix chapitres de la Loi de Sainteté (Lévitique, 17 à 26), trois sont consacrés à la sexualité. Dès la première ligne du chapitre 17, l'Eternel interdit aux enfants d'Israël d'avoir la même conduite sexuelle déréglée que les habitants de l'Egypte, d'où il venaient de s'enfuir, et que ceux de la Palestine, où ils se rendaient. Ainsi, en dehors de la croyance, acte très intériorisé s'il en est, le critère absolu et patent de différenciation entre les élus de l'Eternel et les autres peuples, ne fut que celui de la sexualité.
Les règles de conduite sexuelle, jusqu'alors jamais abordées en termes d'interdits dans les autres religions, firent ici l'objet de minutieuses prohibitions que l'on peut résumer ainsi :
- fidélité conjugale,
- interdiction de la concupiscence,
- interdiction très étendue de l'inceste, jusqu'aux parents de parents par alliance,
- interdiction de l'homosexualité, qualifiée d'abomination.
- interdiction de la zoophilie, qualifiée d'impureté pour l'homme et de souillure pour la femme.
L'Eternel stigmatisa ces pratiques qu'il déclarait usuelles chez tous les autres peuples, raison pour laquelle il les avait vomis et élu Israël. Mais, il avertit les Hébreux : ce choix ne pourra durer que si Ses règles sont respectées.
Ainsi, outre la foi, le fondement même du statut de peuple élu et sa manifestation visible reposèrent donc, dès les temps les plus anciens du judaïsme, sur l'observance de règles morales qui étaient avant tout des règles sexuelles.

2 Du judaïsme nazaréen au christianisme.

La prédication de Jésus de Nazareth, pour ce que nous en conservent les trois évangiles synoptiques de Marc, Matthieu et Luc ainsi que l'évangile de Jean ou les autres évangiles non canoniques, sont très révélateurs par leur quasi absence de toute mention à la vie sexuelle. On peut même dire que Jésus s’en prit principalement aux catégories de juifs - les scribes et les pharisiens - qui avaient érigé la stricte observation des interdits religieux, alimentaires ou sexuels du Lévitique, en unique moyen de complaire à l'Eternel.
Lorsque Jésus aborda la notion de pur et d'impur (Matthieu, 15, 10-20 ; Marc, 7, 14-23), ce fut justement pour récuser les interdits rituels, alimentaires ou sanitaires, et pour affirmer que l'impureté sous toutes ses formes n'est que l'expression d'un coeur aux intentions mauvaises. Ainsi, les évangiles ne mentionnent que trois fois des dérèglements sexuels. Une première fois lorsqu'une pécheresse baigna les pieds de Jésus de ses larmes (Luc, 7, 36-50) et qu'il lui remit ses nombreux péchés parce qu'elle avait montré beaucoup d'amour ; une autre fois, lorsqu'il demanda à boire à la Samaritaine et ne la condamna pas d'avoir eu cinq maris et de vivre en concubinage avec un sixième homme; une troisième fois, lorsque les pharisiens lui amenèrent une femme adultère à lapider (Jean, 8, 1-11) et qu'il proposa à celui qui était sans péché de lui jeter la première pierre (« et ils se retirèrent tous à commencer par les plus vieux »).
La prédication nazaréenne était donc un changement de la Loi, par une récusation de la morale des interdits, contraignante et subie, au profit d'une morale d'amour, volontariste et acceptée.
La longue marche du nazarénisme au christianisme fut accélérée par la prédication d'un juif qui avait été pharisien, Paul de Tarse. Le treizième apôtre, le seul qui n'ait jamais connu Jésus vivant, fut le réel fondateur du christianisme. Issu d'un milieu juif hellénisé, il conceptualisa la prédication de Jésus et lui donna une vocation universelle, au-delà des limites du judaïsme. Mais, l'ancien pharisien ne sut ou ne put pas se détacher du Lévitique, et il réintégra dans le christianisme naissant les interdits du judaïsme. Les Pères de l'Eglise et les conciles, en décidant que la Loi nouvelle était la continuation et le parachèvement de la Loi ancienne, confirmèrent donc les interdits du Lévitique. Aussi bien peut-on parler de judéo-christianisme. Le christianisme triomphant, devenu religion officielle, apporta donc au monde gréco-romain non seulement une foi nouvelle, mais aussi une morale nouvelle - et notamment une morale sexuelle.
Ainsi, comme disait Nietzsche, Eros en rencontrant Jésus devint vicieux.

II LE DISCOURS DES VOYAGEURS DE L'EPOQUE MODERNE SUR LA SEXUALITE.

Durant la fin de l'époque romaine et tout le Moyen-Age, le discours humain fut globalisé. L’imbrication entre sacré et profane, religion et histoire, foi et pensée, fut complète. La Réforme et la Renaissance marquèrent le début de l'autonomisation de certaines parties de ce discours global. La critique religieuse, l'émergence de la pensée politique, puis l'affirmation de la pensée philosophique, furent les premiers signes de cette laïcisation de la pensée qui alla croissant jusqu'à la fin du XIXe siècle.
L'Epoque Moderne n'est donc rien d'autre que le lent cheminement vers l'autonomie de toutes les parties constituant le discours humain. Or, le discours sur la sexualité fut le dernier qui devint autonome. Longtemps contraint à la censure, il n'émergea, à l'Epoque Contemporaine, qu'en analyse connexe de sciences médicales - comme la psychanalyse - ou de sciences humaines - telle l'ethnologie. Réellement, il n' y eut à proprement parler d'autonomie du discours sur la sexualité qu'à partir du milieu du XXe siècle.
C'est dire que parler du « discours » des voyageurs sur la sexualité est un bien grand mot. Tout au plus, s'agit-il de notations. Et c'est pour cela que nous préférons parler du « regard » du voyageur. Mais comme tout ce qui touche à l'activité sexuelle de l'homme était alors couvert d’un voile pudique, sinon pudibond, et faisait l'objet d'une autocensure en forme de silence, il convient de s'interroger pourquoi certains voyageurs ou certains narrateurs ont éprouvé le besoin de mentionner la sexualité de ceux qu'ils avaient rencontrés.
Il apparaît très rapidement que les motivations n'étaient pas identiques chez tous ceux qui abordèrent le sujet. Et ceci nous amène à établir une différenciation entre les voyageurs.
Il y a d'abord une différence à faire entre ceux qui furent transplantés de force dans un pays étranger militaires prisonniers ou chrétiens réduits en esclavage; et ceux qui voyagèrent motu proprio.
Parmi ces derniers, il y eut, d'une part, ceux qui voyagèrent à des fins professionnelles. Ils allèrent à la rencontre des autres, soit parce qu'ils étaient chargés de missions diplomatiques ou commerciales, soit parce qu'ils étaient revêtus d'une mission religieuse. D'autre part, il y eut ceux qui voyagèrent afin de découverte : le voyage prit alors un tour scientifique et anthropologique qui changea la nature du discours.
On peut classer les relations de voyages à l'Epoque Moderne en deux types : les discours militants et les discours descriptifs. Il serait faux de penser que ces deux types étaient exclusifs l'un de l'autre, car il ne se trouvait aucun écrit militant autonome. Le regard critique sur l'autre était toujours greffé sur un discours qui se voulait descriptif de sa vie et de ses moeurs. Le domaine de la sexualité était alors abordé sous un angle qui permettait à l'auteur de souligner sa thèse, voire de charger son trait en outrant sa dénonciation.

1 Le regard militant.

Il est assez intéressant de voir que les discours les plus violents contre l'autre s'appuyaient sur deux regards majeurs.
Le premier était celui de la barbarie dans la violence, légale ou non. Alors que l'arsenal répressif dans le monde chrétien était loin d'être tendre, du supplice de la roue à l'écartèlement, les auteurs des narrations de voyage rivalisaient de mises en scène toutes les plus sadiques les unes que les autres pour prouver l'inhumanité, sinon la non-humanité de l'autre. Le premier des auteurs à lancer ce type de discours fut le Père Pierre Dan avec son _Histoire de Barbarie et de ses corsaires_, parue à Paris en 1649 , puis rééditée en 1684 à Amsterdam avec une série de gravures à faire pâlir d'envie Jacques de Vorragine.
Le second concernait la sexualité. Il fallait absolument que la conduite sexuelle vînt confirmer la thèse précédente. Dès lors le regard s'appesantit non sur la normalité de la vie sexuelle dans le monde visité, mais sur les déviances. Sans aucun doute, elles trouvaient, tout comme la violence, leur équivalent dans le monde occidental, mais un voile pudique permettait de les passer sous silence sauf chez les pornographes. Il fallait absolument que la sexualité de ceux que l'on voulait stigmatiser relevât d'un hybris quelconque.
Dans un premier temps, lorsque les voyageurs étaient des religieux chargés du rachat d'esclaves, il leur fallait scandaliser leurs lecteurs. Traditionnellement, après les avoir effrayés avec des récits de tortures abominables, ils montraient les pauvres esclaves chrétiens résistant autant que possible à la lubricité des musulmans, tant femmes qu'hommes. En effet, les premières étaient décrites comme étant entièrement l'esclave de leurs passions auxquelles elles succombaient sans faire preuve de la moindre pudeur, pudeur qui était en Occident le minimum que devaient affecter les femmes qui n'avaient pourtant rien à apprendre de leurs consoeurs du monde islamique. Quant aux hommes, on insistait sur l'ignominie de leur absence de morale, dénonçant leur homosexualité voire leur bisexualité. Ainsi, Laugier de Tassy, pourtant l'un des voyageurs et des observateurs des plus objectifs, dans son _Histoire du Royaume_;Alger parue à Amsterdam en 1725 , montrant une intrigue de harem autour d'un bel esclave envié par chacune des femmes, ajoute : « la conversation des mahométanes ne roule que sur cette matière » . Il ne stigmatisait nullement l'attitude des belles Algéroises, mais des mahométanes, comme si l'islam était une religion sans morale qui permît de mettre un frein aux pulsions animales. Il s'agissait de la même critique que l'Eternel, dans le Lévitique, adressait aux peuples qui Le reconnaissaient pas.
Et lorsque Laugier aborda le chapitre des Turcs, c'est-à-dire l'aristocratie militaire qui colonisait alors Alger, sa démarche ne fut pas différente. Il fait d'abord qu'il n'y avait pas de femmes turques à Alger parce qu'elles méprisaient les Turcs qui y vivaient et qui n'étaient à leurs yeux que des voleurs et des écumeurs des mers. Ainsi, deux Turques ayant dû relâcher à Alger sur leur route entre Marseille et Constantinople, elles passèrent tout leur temps chez le consul de France pour rester à l'abri de ceux qu'elles trouvaient trop vulgaires. Il est révélateur que lorsque Laugier parle des Algériennes, il dit « les femmes », mais quand il parle des Turques, il dit « les dames ». Ayant ainsi montré que même chez les Turcs, les Turcs d'Alger étaient considérés comme inférieurs, il entreprend alors d'enfoncer le clou et utilise à cet effet la dénonciation des moeurs sexuelles des seigneurs d'Alger. Il les décrit incapables de supporter la continence, épousant des esclaves chrétiennes « qui ordinairement à la suite du temps deviennent mahométanes », soulignant au passage le lien entre sexualité et danger pour la foi. Mais le summum est la dénonciation de l'homosexualité des Turcs. Toutefois, il faut mettre à l'actif de Laugier qu'il ne se contente pas, comme tous ses contemporains, d'accuser les Turcs du « vice infâme », il en explique les raisons. « La sodomie est fort en usage et impunie chez les Turcs d'Alger. Les deys, les beys et les principaux en donnent l'exemple, surtout depuis qu'ils ont reconnu par l'expérience de leurs prédécesseurs que leurs femmes ou leurs maîtresses causaient le plus souvent leur perte. Ils ont à présent à leur place de jeunes et beaux esclaves ». Il faut reconnaître à Laugier qu’il ne fait qu'afficher clairement la vie sexuelle des janissaires sans trop sombrer dans la dénonciation graveleuse, même si l'explication qu'il en donne est assez loin de la vérité. On sait que les Sultans encourageaient l'homosexualité de leurs janissaires, car si ces derniers n'avaient pas de foyer, leurs biens revenaient à l'Etat. L'encouragement alla très loin, puisqu'un janissaire qui se mariait perdait tout droit à la nourriture gratuite.
On voit donc que le discours du début du XVIIIe siècle, même s'il tendait à s'individualiser par rapport au discours religieux, conservait le même schéma de dénonciation pour abaisser l'autre et l'exclure de la normalité, non plus de la religion, mais de la civilisation. En décrivant les musulmans suivre leurs passions les plus effrénées, on montrait leur quasi marginalité par rapport à l'humanité. Ils apparaissaient comme étant encore à l'état bestial, sans frein apporté à leurs pulsions animales par ce qui semblait aux Occidentaux la marque de la civilisation : la morale religieuse.

2 Le regard descriptif.

Or, lorsque dans le courant du XVIIIe siècle on vit paraître les récits des voyageurs partis dans des contrées lointaines de l'Atlantique, du Pacifique ou de l'Extrême-Orient, le regard des narrateurs sur la sexualité des indigènes qu'ils avaient rencontrés changea.
A cela, il semble que l'explication majeure soit celle de l'évolution de la pensée occidentale. Les Lumières, puis la pensée philosophique et principalement celle de Rousseau, apportèrent un jour nouveau permettant d'éclairer différemment l'histoire de l'humanité. L'idée de la pureté de l'état de nature et de sa perversion par la civilisation avait fait son chemin. Les voyageurs décrivirent alors l'extrême liberté des moeurs sexuelles des populations qu'ils rencontraient : femmes sans retenue, hommes peu attachés à une vie de couple, jusqu'à la description des travestis océaniens assimilés par les narrateurs, même ecclésiastiques, à des femmes de substitution.

Il convient alors de nous interroger sur ce changement de regard. Pourquoi s'acharner sur les musulmans, alors que les mêmes moeurs, voire des moeurs encore plus libres apparaissaient comme l'expression d'un état quasi édénique, antérieur à la chute de l'homme ?
A cela, nous pouvons tenter d'apporter plusieurs réponses :
- d'abord pour les chrétiens, l'islam était une religion du Livre qui reconnaissait l'antériorité de la Bible et des Evangiles, et s'y référait, tandis que les religions animistes ou polythéistes ignoraient tout de la Révélation. On voit donc que, dans cette optique, il n'y a péché que s'il y a connaissance de la faute ou de la règle. Aussi bien, pour le judéo-christianisme, les musulmans sont des pécheurs parce que leur sexualité ne s'accorde aucunement avec les textes sacrés de la Révélation, tandis que les païens lointains qui ignoraient même que Dieu s'est adressé aux hommes, ne pouvaient pécher.
La conséquence en fut l'exigence de plus en plus affirmée d'évangélisation. Jusqu'alors les missionnaires s'étaient surtout attachés à amener ceux qui erraient dans des religions différentes (islam, bouddhisme, hindouisme, religions amérindiennes) à ce qu'ils considéraient être la vraie foi. Désormais, la christianisation de ceux qu'on n'hésitait pas à appeler des sauvages participa d'une double démarche : l'enseignement de ce que l'on croyait être la vérité religieuse et l'accès à une morale que l'on estimait être révélatrice de la civilisation.
- ensuite, pour les philosophes, ces mêmes païens qui ne connaissaient pas l'hypocrisie de la civilisation ne pouvaient mal faire. Leurs actes n'étaient pas immoraux puisqu'ils étaient naturels et qu'ils traduisaient essentiellement une expression de l'amour. Ce qui faisait qualifier ces mêmes actes d'odieux, à la fois dans le monde judéo-chrétien et dans le monde musulman, c'était la religion. La nature ne pouvait pas être vicieuse puisqu'elle ne connaissait pas d'interdits. Le vice ne naquit que lorsque certains hommes, parlant au nom de Dieu, créèrent des interdits que chacun eut la tentation d'enfreindre. Dès lors, il fut facile aux philosophes d'opposer le message évangélique, essentiellement positif, à l'Eglise, institution humaine qui, à l'instar du judaïsme ou de l'islam, s'était empressée d'occulter la prédication de Jésus en reprenant le Lévitique et sa série d'interdits, essentiellement négatifs.
Mais la pensée philosophique s'épanouit rapidement dans le libéralisme idéologique. La notion de progrès, base fondamentale de la pensée de la fin du XVIIIe siècle, ne pouvait admettre que l'on en restât éloigné. Amener les populations si naturelles rencontrées au cours des voyages, au niveau de la civilisation occidentale, devenait un devoir. Quand l'abbé Grégoire réclama, à l'Assemblée nationale, la fin de l'esclavage, c'était à la fois pour mettre fin à la honte qui faisait transformer des êtres humains en choses, mais aussi afin de leur permettre d'accéder aux lumières de la civilisation. Or, les philosophes, les révolutionnaires et les libres-penseurs, pas plus que les chrétiens, n'estimaient qu'il y eût une civilisation sans une morale. Incapables d'en établir une nouvelle, les premiers se contentèrent de laïciser la morale chrétienne, au nom du déisme ou de l'agnosticisme.
Aussi bien, la future oeuvre de colonisation avait-elle trouvé sa double justification, alliant dans une même démarche, la catéchèse chrétienne et le progrès libéral.

III CONCLUSION.

Quelles conclusions tirer de cette réflexion en forme de survol ?
D'abord, que la notion de vice, et notamment de vice sexuel, définie par unique référence au Lévitique, était l'ultima ratio pour prouver la marginalité, voire l'inhumanité de ceux que l'on voulait stigmatiser. La licence sexuelle des Océaniens ne fut pas dénoncée tant que l'Occident n'eut aucune visée sur leurs territoires. En revanche, les écarts de conduite des musulmans le fut sans relâche, car le danger ottoman, et surtout celui des corsaires barbaresques devaient nécessairement conduire à les placer au ban de la civilisation voire de la nature. Dès lors, le regard du voyageur n'était plus simplement descriptif, il concourait à la dénonciation, à la condamnation des ennemis qui devenaient ainsi des inférieurs de l'humanité par leur accumulation de vices. Le discours viatique confortait donc la volonté des autorités occidentales, européennes et américaines, de placer hors-la-loi ces gêneurs du commerce. Ces corsaires qui volaient les commerçants, tuaient ceux qui s'opposaient à leurs méfaits, étaient décrits comme s'adonnant à des vices sexuels le plus souvent contre nature. Dans l'échelle du vice, ils avaient donc atteint le summum et, de ce fait, ils pouvaient être rejetés du monde des humains. Aujourd'hui, le discours intellectuel rejette ce regard tendancieux, mais dans le commun, il n'a guère évolué et, pas plus tard que la semaine dernière, j'ai vu, écrit dans un compartiment du métro de Paris : « Sionistes, voleurs, assassins, PD ». La trilogie des vices (l'atteinte à la propriété, l'atteinte à la vie, la déviation sexuelle), que les voyageurs de l'Epoque Moderne utilisaient tant, a encore de beaux jours devant elle pour exclure de la normalité humaine ceux que l'on combat.
Ensuite, que ceux qui se voulaient les plus éclairés, les plus éloignés du christianisme dominant, n'ont pas réussi à se distancier de la morale chrétienne. Ils ont certes tendu à laïciser leur discours et à regarder les populations indigènes comme des bons sauvages, mais à aucun moment ils n'ont imaginé les laisser à leur bonheur premier et ont tout de suite voulu leur apporter les lumières de l'Occident. Ce fut là leur échec, car ils furent incapables de définir la notion de civilisation autrement qu'en recourant aux valeurs morales du judéo-christianisme. En ce sens, ils ont fait perdurer la religion qu'ils attaquaient en faisant de son discours le fondement même de la morale laïque et progressiste. Dès lors, parce que les Etats et les Eglises chrétiennes tenaient le même discours, bien qu'avec des intentions différentes, ils ont pu avoir une alliance objective pour conduire à la domination du monde par la pensée occidentale. Les voyageurs des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, ont certes permis l'enrichissement de la culture des Occidentaux, mais ils n'ont aucunement permis leur interrogation face à des nouveaux mondes. Bien au contraire, l'anormalité des conduites des populations visitées par rapport aux critères occidentaux, a renforcé l'idée de la supériorité du modèle libéralo-chrétien. Il faudra attendre un siècle plus tard pour que l'autonomie du discours scientifique permît d'étudier les autres cultures humaines en référence à leurs seuls critères ; mais il sera trop tard, le schéma occidental les ayant déjà laminées et uniformisées.

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02 décembre 2003