Voyager : la poétique de l'arabesque dans la littérature de voyage stendhalienne

"Si le génie des littérateurs modernes est essentiellement de voyager" (M. du Camp), la facture de la littérature de voyage stendhalienne met en scène une écriture qui propose un procédé de structuration différent. Celui-ci a pour particularité de suspendre l'iconographie traditionnelle des voyages au profit d'une structure ornementale qui, au lieu de se réduire à son seul aspect décoratif, en fait le lieu d'une réflexion et d'une expérience nouvelles : celles de la littérature romantique. L'"unité morcelée" (Genette) de l'écriture du voyage stendhalien propose à son lecteur une unité désordonnée qui conjoint des éléments hétérogènes, voire paradoxaux, qui sont pourtant entrelacés. La fantaisie leur découvre un ordre de relation producteur qui obéit à une combinatoire. Principe qui suspend l'histoire au profit du style et de la stylisation. Ce procédé a l'avantage de correspondre à l'expérience d'un présent qui n'est plus accessible à l'herméneutique convenue et traditionnelle (dépassée), mais qui l'est seulement grâce à des opérations de comparaison, de correspondances et de variations de modèles et d'objets convenus. L'invention d'un ordre de relation chaotique, soumis au hasard parce que producteur, et qui résiste aux hiérarchies convenues (genres...), va de pair avec la signification simple de tout objet du regard voyageur. Le "pittoresque" devient alors un pittoresque de la structure - sentimentale (donc réfléchie) et fantastique - de la fiction dépaysante d'une écriture cumulative plutôt que d'un paysage ou d'une présence du passé ("Le pittoresque, comme les bonnes diligences et les bateaux à vapeur, nous vient d'Angleterre.") et perd ainsi le caractère nostalgique et défensif d'un retour à la nature. La poétique moderne stendhalienne n'est pas dans la nature, mais consiste dans les découvertes et aventures (de lecture) dues à la fonction délittéralisante de l'écriture (lecture) du voyage qui défie la simple référence ou la mémoire pour pratiquer un regard producteur et révélateur d'images nouvelles. Le processus particulier mis en valeur par celles-ci conjugue nature et artifice (comme le font les arabesques de Raphaël) par un mouvement de pensée qui se sépare du point de départ tout en le conservant. Voyager, c'est découvrir un potentiel de sens que la prosaïque réalité du moment semble refuser.

Ainsi le style de l'arabesque congédie l'art de la représentation et pourtant ne cesse d'être représentation par l'acte poétique même qui élève à la puissance les détails. Le caractère transfiguratif et transgressif du modèle synesthésique ("le lecteur devrait chercher une image", "je supplie de lire ceci en présence d'une estampe") mis en valeur et à contribution dans l'écriture du voyage stendhalien répond, grâce à un style particulier ("curieux" et critique) à une situation qui demande un changement de paradigme qui tienne compte de l'irréversibilité de l'histoire et du présent ("Entre Montesquieu et nous [...] il y a encore la différence du point de vue. [...] Son esprit seul lui disait que les choses pouvaient être autrement. Nous les avons vues autrement, et combien de fois n'ont-elles pas changé ?"). Le style stendhalien justement y répond en mettant le passé à contribution par un procédé adéquat à l'expérience du présent (exhaustivité impossible), qui réclame son droit, en l'insérant dans la production ("aller d'une île à l'autre") sans pour autant se soumettre aux lois traditionnelles ou souvenirs que celui-ci véhicule, grâce à son style arabesque. C'est découvrir la poétique du voyage stendhalien comme le lieu d'une théorie et production qui informe la poésie moderne française par un paradoxe : "Il n'y a presque pas de voyage en France : c'est ce qui m'encourage à faire imprimer celui-ci."

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16h15