Voyages aériens utopiques : sur les ailes du désir

Le voyage aérien donne-t-il des ailes aux utopistes pour décrire leurs mondes imaginaires ? Autrement dit, brise-t-il le carcan des systèmes mis en place ordinairement par les utopistes ? Car l’utopie est à la fois un monde quelque peu délirant par son invention si l’on se réfère à la société contemporaine de son auteur, mais aussi un univers autarcique décrit de façon rationnelle pour critiquer cette société contemporaine, tout en échappant à la censure qui ne manquerait pas de s’exercer si ces mêmes idées revêtaient la forme de traités philosophiques. Car si le système utopique est construit, il déconstruit la société réelle en la contestant de manière le plus souvent libertine.
Il semble que le voyage à travers les airs, déploie une forme d’imaginaire qui a sa spécificité, celle que confère une liberté plus grande par rapport aux normes de l’utopie classique qu’elle respecte cependant. Le voyage aérien provoquerait une rupture plus radicale que le voyage maritime, entre la société de référence et la société insulaire rencontrée ou créée, peut-être parce que le voyage est entrepris au nom de l’amour, qui propulse dans les espaces aériens le héros créateur ou témoin d’une société utopique qui, elle-même, le plus souvent, trouve son essence, sa raison d’être, dans l’amour. Or, si l’on considère un grand nombre de sociétés utopiques des XVIIe et XVIIIe siècles, inventées par More, Foigny, Fénelon, Marivaux, Rousseau, Rétif de la Bretonne, par exemple, le grand ennemi est l’amour passionnel, destructeur de l’édifice utopique car porteur d’individualisme. Envol amoureux et voyage utopique peuvent apparaître antinomiques ! Ces voyages aériens sur les ailes du désir amoureux vont-ils conduire à l’échec de l’utopie ? Une utopie peut s’anéantir : Prévost en fait la démonstration dans l’épisode de la colonie rochelloise qu’il insère dans Cleveland : la société rochelloise sera finalement anéantie à la suite d’une révolte impulsée par la passion amoureuse. Si l’amour préside à la création d’une société utopique, n’est-ce pas la vouer à un impossible fonctionnement. Le voyage sur les ailes de l’amour serait l’annonce de la mort d’une société utopique ! Il y a donc du défi dans les airs à vouloir ainsi commencer le récit d’une utopie.
C’est pourtant ce qu’entreprend Rétif de la Bretonne dans son roman utopique La Découverte australe par un Homme-volant ou le Dédale français (1776-1781). Victorin enlève dans les airs, par amour, une jeune aristocrate que son rang de roturier ne lui permet pas de prendre pour épouse selon les règles de la société du XVIIIe siècle : cet enlèvement conteste le système marital en vigueur et instaure autour de la bien-aimée, au sommet du Mont-Inaccessible, une société idéale au service de l’amour.
Le jeu littéraire devient plus subtil encore lorsque le merveilleux du conte féerique classique ou orientalisant double la prise de liberté que l’envol aérien paraît introduire dans l’utopie. Marguerite de Lubert, à l’instar de Cyrano de Bergerac, imagine un voyage intersidéral dans son conte Tecserion ou Le prince des Autruches (1722 ou 1744) ; il propulse les héros, Belzamine et Mélidor sur la planète Vénus où une société se propose de résoudre le conflit qui oppose habituellement recherche de bonheur collectif et satisfaction des désirs individuels.
Le voyage aérien peut après un mouvement ascensionnel, engendrer un mouvement de plongée au fond de l’océan : c’est le cas pour le conte utopique orientalisant du Royaume sous-marin, situé au cœur des Mille et Une Heures de Thomas-Simon Gueullette (1733 et 1759). Le prince Yllapantac d’une effroyable difformité, mais pourvu d’ailes qui font sa fierté, éprouve un violent coup de foudre pour la reine de Hattun-Rucana qui était sur le point d’épouser le prince Houac ; alors qu’il a enlevé dans les airs le couple, il se débarrasse de Houac au-dessus de l’océan et celui-ci finit par plonger au plus profond de l’onde marine où il découvre le Royaume du silence. Pour le prince Houac, il y a rupture avec son amour pour la reine de Hattun-Rucana et cette béance crée une ouverture sur d’autres mondes de nature spirituelle.
Ces trois voyages aériens sur les ailes du désir ne conduisent donc pas vers des utopies qui s’auto-détruisent, mais ils provoquent une libération de l’imaginaire hors du rationnel qui peut conduire à l’inversion du processus constitutif le plus habituel dans l’utopie narrative classique.

Quelques indications bibliographiques complémentaires

Corpus
Gueullette, Thomas-Simon, Mille et Une Heures vol III (éd. M-F Bosquet et R. Daoulas) des Contes, éd. F. Perrin, Paris, Champion, Bibliothèque des génies et des fées, 2010.
Lubert, Marguerite de, Tecserion ou Le prince des Autruches, éd. J. Cottin et E. Lemirre, Paris, Gallimard, Le cabinet des lettrés, 1997 : ce sera l’édition de référence qui reprend le texte du conte tel qu’il est paru en 1743. Plus récemment ont été publiés les Contes de Mademoiselle de Lubert, éd. Aurélie Zygel-Basso, Paris, Champion, Bibliothèque des génies et des fées, 2005.
Restif de la Bretonne, Nicolas-Edme, La Découverte australe, Paris-Genève, Slatkine-Reprints, 1979.

Corpus secondaire
Les Mille et Une Nuits, traduction d’Antoine Galland, éd. Jean Gaulnier, Paris, GF Flammarion, 1965.
A. Prévost d’Exiles, Cleveland, éd. J. Sgard, Ph. Steward, Paris, Desjonquères, 2003.
Restif de la Bretonne, N-E, Les Gynographes, (1777), Genève-Paris, Slatkine Reprints, 1988.

Critiques
Gaillard, Aurélia dans « Conte, voyage et utopie : le voyage interplanétaire dans Tecserion de Marguerite de Lubert (1737) », p.161-172 , in Aux confins de l’Ailleurs, Voyage, altérité, utopie, éd.M-F Bosquet, S. Meitinger, B. Terramorsi, Paris, Klincksieck, 2008.
Bosquet, Marie-Françoise, « Féminité et société ou l’amour en question : le point de vue des conteuses utopistes », in Dix-huitième siècle, Individus et communautés, n°41, Paris, La Découverte, revue annuelle de La Société française d’étude du XVIIIe siècle, 2009, pp.319-338.
Bosquet, Marie-Françoise, « Filles des eaux et féeries orientalisantes dans la littérature française classique », in Les filles des eaux dans l’océan Indien, Mythes, Récits, Représentations, éd. B. Terramorsi, Paris, L’Harmattan, 2010, p.79-91.
Sermain, Jean-Paul, Le conte de fées du classicisme aux Lumières, Paris, desjonquères, 2005.
Se reporter à la bibliographie indiquée au début du séminaire pour les ouvrages de J-M Racault et M-F Bosquet.

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10 avril

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