Voyageurs britanniques à Venise au XVIIIe siècle

Venise est un des lieux favoris des voyageurs anglais en Italie jusque vers 1760 ; ensuite, après une chute de fréquentation, la relation favorite reprit à partir de 1815. Qui voyage à Venise et, plus généralement, en Italie parmi la population britannique ? Ce sont essentiellement deux populations : les jeunes gens et les professionnels des arts (littérature et beaux-arts). Les premiers y vont chercher un complément d’éducation dans une forme de rite de passage déjà recommandé par John Locke dans ses écrits pédagogiques (1693). Il s’agit de garçons fortunés qui partent pour deux ou trois ans et pour une dépense considérables (autour de 5 000 £). L’état très médiocre et le discrédit des universités anglaises conduisent les familles à envoyer leurs enfants à l’extérieur. Ils sont accompagnés de mentors, souvent des précepteurs ou des chapelains. Certains deviendront célèbres comme Locke, Boswell ou Adam Smith. On les appelle en Italie des « Bear-Leaders » (montreurs d’ours). Le but du séjour est évidemment culturel et pédagogique pour faire du sujet un gentilhomme policé. Les professionnels, quant à eux, font de l’Italie le passage obligé de la formation à leur art. Joseph Addison fait un voyage littéraire de retour à la culture antique (1700-1703 : _Remarks on several Parts of Italy_), Edward Gibbon rêve sur les ruines du Colisée avant d’écrire son chef-d’œuvre sur le déclin de l’Empire romain (1776) ; pour Venise, plus précisément, William Beckford rêve lui la ville de la lagune (_Dreams, waking Thoughts and Incidents_, 1783) ; lors de son tour d’Europe (1809-1815), Lord Byron consacre à Venise le 4e chant de _Childe Harolds Pilgrimage_. Des peintres comme Joshua Reynolds ou William Turner (entre 1819 et 1840) s’inspirent de Venise. On notera que les voyageuses anglaises sont rares au 18e siècle dans la cité des Doges : on citera Lady Mary Wortley Montaigu et, moins connue, Hesther Thrale Lynch. Vers quelle Venise ? C’est l’Italie de la littérature viatique antérieure que l’on vient vérifier sur place (guide des monuments et singularités : Jonathan Richardson, 1722). C’est la ville de la liberté : liberté politique d’une « république » aristocratique proche de l’Angleterre après la Glorieuse Révolution de 1688, la ville du Doge dont on célèbre chaque année à l’Ascension les épousailles avec la mer (symbole de la ville marchande sur les océans comme l’Angleterre), dont les voyageurs (Pococke, 1734, ou Lord Palmerston, 1794) font le récit. C’est aussi la ville des délices et des plaisirs : « Venice »= Vénus… Son carnaval débridé où le masque permettent tout (homosexualité de Beckford…), ses courtisanes (jusque dans les couvents…) libèrent les Britanniques de leur quand-à-soi insulaire. Mais Venise est aussi le miroir du moi du voyageur (voir le livre cité en bibliographie de R. Redford) : Beckford et Byron y trouvent un aliment pour leur mélancolie et pour une sensualité refoulée. Venise est, pour Byron, une ruine parmi les ruines. Cette âme de Venise inspirera la littérature jusqu’à Thomas Mann et à Marcel Proust. Quels sont les vestiges du voyage ? Le voyage à Venise n’est pas regardé d’un bon œil par les moralistes ou les pédagogues de Locke, qui pourtant recommande le voyage de formation, à Alexander Pope _ The Dunciad_ (1728). Mais Venise est importée en Angleterre ; de nombreux tableaux et objets antiques (parfois faux) sont rapportés dans les bagages, mais aussi des artistes italiens sont conviés à orner les châteaux de la « gentry ». Canaletto se rend à Londres et peint des vues de la Tamise très inspirées des décors vénitiens et des châteaux anglais bordés de canaux où circulent des gondoles… Dans le domaine, du portrait, à côté des représentations d’apparat à la romaine où le voyageur est représenté en pied sur un fond de ruines antiques, la Vénitienne Rosalba Carriera développe un art du portrait en pastel par demi-figure sur un fond neutre qu’elle exporte à travers l’Europe et qui inspire de nombreux suiveurs anglais. Fascinante et déroutante, Venise contribue à donner une coloration particulière à la civilisation britannique du 18e siècle.

Bibliographie
Quelques titres

SOURCES PRIMAIRES

- Addison, Joseph, Remarks on Several Parts of Italy, 1705.

- Beckford, William, Dreams, Waking Thoughts and Incidents, 1783.

- Byron, Lord, Childe Harold's Pilgrimage, 1825

- Locke, John, Some Thoughts concerning Education, 1693.

- Smollett, Tobias, Travels through France and Italy, 1766.

SOURCES SECONDAIRES

- Black, Jeremy, THE BRITISH AND THE GRAND TOUR, London: Croom Helm, 1985.

- Clegg, Jeanne, Ruskin and Venice, London: Junction, 1981.

- Martinet, Marie-Madeleine, Le Voyage d'Italie dans la littérature européenne,
Paris: PUF, 1996.

- Redford, Bruce, Venice and the Grand Tour, Yale University Press, 1996.

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1 er décembre