Voyageurs et colons : regards croisés

Résumé

"Le Blanc ?
L'Afrique muette n'est qu'un terrain de football. Deux équipes, toujours les mêmes, blanches toutes deux.
L'une porte les couleurs de l'administration.
L'autre les couleurs de l'homme d'affaires.
Le nègre fait le ballon.
La lutte autour du ballon est farouche.
Le Blanc de l'administration protège le nègre contre le Blanc des affaires, mais en use pour son propre compte.
Le Blanc des affaires accuse le Blanc de l'administration de faire justement avec le nègre tout ce qu'il est interdit aux autres de faire".
Terre d’ébène (1927), p.157.

Dans ce passage assez cynique, Albert Londres met en scène trois figures de ce qu’on pourrait appeler, pour plagier Philippe Hamon, le « personnel colonial ». Il y a aussi un personnage absent du terrain, mais qui le regarde : le voyageur. Il y a encore d’autres figures dont on pourrait faire une énumération comme pour les personnages d’une pièce de théâtre. Nous nous arrêterons sur deux figures centrales, selon nous, dont les enjeux diffèrent le plus souvent, mais dont les relations sont complexes et fondatrices de ce qui tentera de se définir comme une « littérature coloniale » dans les trente premières années du XXe siècle : le colon et le voyageur.
Pour comprendre l’ancienneté et le caractère souvent polémique des rapports entre ces deux figures, Norbert Dodille revient d’abord sur deux textes plus anciens : Le Voyage à l’île de France de Bernardin de Saint-Pierre en 1770, publié en 1773, et sa réfutation par un colon, Thomi Pitot, en 1805. A la dénonciation des violences barbares répondent les reproches d’ignorance et de facilité de langage ; à la liste des supplices, celle des contre-sens. Il propose ensuite l’analyse d’un troisième texte : le Voyage d’Auguste Billiard, publié en 1822. Ce livre à l’exotisme bienveillant, qui fait la description enthousiaste de la beauté de l’île pittoresque et sauvage, se réfère à Bernardin de Saint-Pierre mais se distingue de lui dans le débat sur l’esclavage par un discours plus pragmatique que philantropique. Moralement, et philosophiquement, il le réprouve, et le rejette dans son projet de colonisation de Madagascar mais concentre ses accusations sur le système plus que sur ces acteurs, reprenant l’argument hégélien de l’aliénation du maître lui aussi condamné à porter des chaînes dont seul l’amour propre est cause.
Norbert Dodille revient ensuite au début du XXe siècle et expose le débat théorique autour de la littérature coloniale en présentant l’ouvrage de Louis Cario et Charles Régismanset qui publient en 1911 L'exotisme : la littérature coloniale. L’ouvrage est divisé en deux livres esquissant une histoire de l’exotisme : dès l’ouverture du premier, « Les origines », les auteurs tentent de montrer que le mouvement est dans la nature de l’homme, travaillée par le désir d’ailleurs et d’altérité. Le deuxième livre s’intitule « L’activité coloniale » et va donc exposer, succédant à la littérature de voyages et à la littérature exotique une nouvelle littérature. Cette littérature coloniale suivrait donc le développement des conditions et des buts du voyage : le temps de l’aventure terminée, « Le moment des ‘utilisations’, des ‘exploitations’ » serait venu. Cette littérature suivrait aussi l’attente du lectorat : au seul divertissement, elle doit ajouter l’intérêt du document, son utilité économique, pédagogique et politique. Un autre ouvrage est alors étudié : l’histoire de la littérature coloniale de Roland Lebel (1931). Les considérations de Lebel s’ouvrent, bien au-delà d’une littérature narrative, de reportage, de témoignage ou de description, à la littérature « technique » elle-même, c’est-à-dire une littérature de type scientifique ou académique, liant les analyses littéraires à des développements historiques sur la colonisation. Lebel donne en effet à la formule générique une acception nettement idéologique qui explique l’opposition qu’il marque entre littérature coloniale et « faux exotisme », réduit à une littérature touristique ou d’escale. Passant en revue les arguments qui motivent cette réaction, Norbert Dodille en vient au principe d’autochtonie qui pour Lebel et les défenseurs de la littérature coloniale authentique témoigne de leur indépendance et de leur spécificité culturelle à l’égard du métropolitain.

Bibliographie

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07 novembre 2006