Parodie ou mysticisme : les multiples enjeux des Continuations des Mille et une Nuits au XVIIIe siècle

Les contes orientaux français parus après Les Mille et une nuits de Galland ne sont pas séparables de l’évolution et des enjeux du conte occidental de l’époque. Autrement dit, ce que nous savons du conte de fées littéraire et de son évolution parodique et satirique au fil du siècle, peut informer la lecture du conte oriental et nous aider à mieux déterminer d’une part ce qui est réellement spécifique au corpus orientalisant et d’autre part ce que la matière orientale offrait de neuf aux auteurs de contes.
Nous pouvons ainsi mettre en relation le conte oriental parodique et la « crise du roman » contemporaine, crise qui touche moins les formes elles-mêmes qu’une réflexion, fondamentale au siècle des Lumières, touchant la croyance et les modalités de réception du texte littéraire.
De leur côté les lectures « mystiques » de l’Orient et de l’orientalisme apparaissent comme les corollaires obligés de la méfiance ou du doute qu’ont suscités les idéaux des Lumières au cours du siècle. Là s’élaborent des conceptions parfois déviantes de la théologie chrétienne ; là se construit aussi un discours idéologique spiritualiste susceptible d’être mis au service de l’Eglise. L’ambiguïté de ces textes repose à la fois sur leur élaboration poétique et sur la difficulté d’interprétation qu’ils nous opposent aujourd'hui.
Parce qu’il propose à la fois une critique des croyances, irrévérencieuse et fantaisiste, et une quête de sens passant par la rationalisation et l’imagination, le conte philosophique présente un cas de figure éloigné également des deux tendances précédentes ; il souligne la fécondité du matériau oriental et sa capacité à créer des alternatives intellectuelles dans une période en crise.
L’œuvre de Jacques Cazotte dans sa diversité contradictoire permet d’appréhender la complexité des relations entre les deux tendances d’une approche moqueuse et fascinée de l’Orient. Plus encore, il s’agit au travers de cet exemple de bien comprendre la façon dont se sont superposées les sources, orientales et occidentales, entrelacées les traditions littéraires, télescopées les conceptions philosophiques et religieuses : la composante orientale ou orientalisante des textes de fiction semble alors participer d’une écriture hautement expérimentale dont l’un des effets de lecture les plus nets est le registre fantastique qui s’épanouit chez Cazotte, Mouhy, Potocki ou Beckford.

Corpus des textes cités, par ordre chronologique de parution
1704-1717, Galland, Les Mille et une nuits.
1707, Pétis de la Croix (1653-1713), Histoire de la sultane de Perse et des vizirs (issu d’un roman turc d’Ahmed Misri).
1710-1712, Pétis de la Croix, Les Mille et un jours (avec la collaboration de Lesage).
1712, Gueullette (1683-1766), Les Soirées bretonnes (réécriture du Voyage des princes fortunés et une version des princes de Serendip).
1712-1714, Bignon (1662-1743), Aventures d’Abdalla, fils d’Hanif (inspirées en partie du recueil Kalila et Dimna — publié en 1644 sous le titre de Livre des Lumières ou la Conduite des Roys, composé par le sage Pilpay, trad. de Gilbert Gaulmin sous le pseudonyme de David Sahib ; Galland traduit également ce texte (publication posthume en 1724).
1714, Moncrif (1687-1770), Les Mille et une faveurs, ou avantures de Zéloïde et d'Amanzarifdine, contes indiens [Le titre « mille et une faveurs » fut ajouté lors de la réédition de 1717].
1715 (augmenté en 1723), Gueullette, Les Mille et un quarts d’heure, contes tartares.
1719, Mailly (1654-1724), Le Voyage et les aventures des trois princes de Sarendip [présenté comme une traduction du persan ; source italienne Cristoforo Armeno, Peregrinaggio di tre figliuoli del re di Serendippo, 1557, lui-même inspiré du texte persan, Les Huit nouvelles du Paradis, d’Amir Khusrau] [rééd. moderne, Thierry Marchaise, 2011 (appareil critique d’Aude Volpilhac, Marie-Anne Paveau et Dominique Goy-Blanquet)].
1723, Gueullette, Les Aventures merveilleuses du mandarin Fum-Hoam, contes chinois.
1730, Hamilton (1645-1719), Histoire de Fleur d’Epine, conte ; Les Quatre Facardins, conte ; Le Bélier, conte.
1732, Gueullette, Les Sultanes de Guzarate ou les songes des hommes éveillés, contes mogols.
1733 (ano ; republiés en 1759), Gueullette, Les Mille et une heures, contes péruviens.
1734, Crébillon (1701-1777), L’Ecumoire, ou Tanzaï et Néadarné, histoire japonaise.
1735-1738, Mouhy (1701-1784), Lamekis, ou les voyages extraordinaires d’un Egyptien dans la terre intérieure avec la découverte de l’île des sylphides, enrichis de notes curieuses et nouvelles
1740, Mouhy, Les Mille et une faveurs, contes de cour.
1741, Cazotte (1719-1792), La Patte du chat, conte zinzimois, à Tilloobalaa [Paris].
1742, Cazotte, Les Mille et une fadaises, contes à dormir debout, ouvrage dans un goût très moderne ; rééd. en 1743 sous le titre Canapé IIIe, ou les Mille et une fadaises, contes à dormir debout.
1742, Crébillon, Le Sopha, conte moral.
1743, Caylus (1692-1765), Contes orientaux, tirés des manuscrits de la Bibliothèque du Roi.
1745, Voisenon (1708-1775), Zulmis et Zelmaïde.
1746, Voisenon, Le Sultan Misapouf et la princesse Grisemine, ou les métamorphoses.
1746, Pajon (1702-1776) Histoire des trois fils d’Hali-Bassa et des trois filles de Siroco, gouverneur d’Alexandrie, traduite du turc.
1747, Voltaire (1694-1778), Zadig, histoire orientale [trad. prétendue du persan par Saadi] ; v. égal. : 1748, Babouc ou le monde comme il va, 1749, Memnon ou la sagesse humaine, 1750, Lettre d’un Turc sur les fakirs.
1751, Louis de Boissy (1694-1758), Les Quinze minutes, ou le temps bien employé, contes d’un quart d’heure.
1754, Crébillon, Ah, quel conte ! Conte politique et astronomique.
1769, Voltaire, Les Lettres d’Amabed, etc. [avec le sous-titre : « traduites par l’abbé Tamponet »].
1773-1774, Voltaire, Le Taureau blanc [« traduit du syriaque » ; puis : « traduit du syriaque par Dom Calmet, à Memphis », et enfin : « traduit du syriaque par Mr Mamaki, interprète du roi d’Angleterre pour les langues orientales »].
1782, Beckford (1760-1844), Vathek, conte arabe [Beckford est également l’auteur de très nombreux contes orientaux, longtemps restés sous forme manuscrite, réédités par D. Girard chez J. Corti : Suite de contes arabes, 1992, Histoire du prince Ahmed, 1993, L’Esplendente et autres contes, 2003, Vathek et ses épisodes, 2003].
1785, Nougaret (1742-1823), Les Mille et une folies, contes français.
1788-1789, Cazotte, Suite des Mille et une nuits [Initiative éditoriale de P. Barde pour Le Cabinet des fées ; pour partie, manuscrits traduits par Chavis].
1805 -1810, Potocki (1761-1815), Le Manuscrit trouvé à Saragosse [éd. moderne, F. Rosset et D. Triaire, GF, 2008].

Autres documents
Diderot, Denis, articles « philosophie orientale », « état de la philosophie chez les anciens arabes » et « philosophie des Perses », Encyclopédie, 1765 ; F. Turpin « Histoire des Arabes », Supplément à l’Encyclopédie, 1776.

Compléments bibliographiques
Rééditions modernes dans la « Bibliothèque des génies et des fées » (H. Champion, en cours)
« Veine orientale » :
Volumes 6 et 7, Galland, Les Mille et une nuits (éd. Manuel Couvreur).
Volume 8, Pétis de la Croix, Histoire de la sultane de Perse et des vizirs, Les mille et un jours, contes persans ; Bignon, Les Aventures d’Abdalla (éd. C. Bahier-Porte, F. Mancier, R. Robert) [2006].
Vol. 9, Gueullette, Les Soirées Bretonnes, Les Mille et un quarts d'heure, Contes Tartares, Les Aventures merveilleuses du Mandarin Fum-Hoam, Contes Chinois, Les Sultanes de Guzarate ou les songes des hommes éveillés, Contes Mogols, Les Mille et une heures, Contes Péruviens, 1733 [en 3 tomes, éd. J.-F. Perrin, G. Bahier-Porte, M.-F. Bosquet, R. Daoulas, C. Ramirez, 2010].
Vol. 10, Cazotte, Suite des Mille et une nuits (éd. R. Robert), [à paraître].

Voir aussi
Vol. 11 [le retour du conte de fées, conteurs rococo], Moncrif, Pajon (etc.) (éd. A. Gaillard) [à paraître].
Vol. 12, Caylus (éd. J. Boch) [2005].
Vol. 16, Hamilton, Pajon, Cazotte (etc.) (éd. J.-F. Perrin et A. Defrance) [2008].
Vol. 17, Crébillon (éd. R. Jomand-Baudry), [2009].
Vol. 18, Fougeret de Montbron, Voisenon (etc.) (éd. F. Gevrey) [2007].

Références critiques
Bahier-Porte, Christelle, « La mise en recueil des Mille et un jours », Féeries, 1, 2004, p. 93-106 [en ligne sur le site Féeries.revues.org].
Boch, Julie, « De la traduction à l’invention, aux sources des contes orientaux de Caylus », Féeries, n°2, 2004-2005, pp. 47-59 [numéro consacré au conte oriental]
Châtel, Laurent, « Les sources des contes orientaux de W. Beckford (Vathek et la « Suite des contes arabes ») : bilan de recherches sur les écrits et l’esthétique de Beckford », Etudes Epistémè, 7, printemps 2005, p. 93-106.
Hunting, C, « Les mille et une sources du Diable amoureux de Cazotte », Studies on Voltaire, vol. 230, 1985, p. 247-271.
Langle, Catherine, « « Conduire son rêve » : la pédagogie du merveilleux dans Les Sultanes de Guzarate de T.-S. Gueullette », Féeries, 1, 2003, p. 107-124.
Minerva, Nadia, « Esotérisme et érotisme dans les contes de Crébillon fils, Galli de Bibiena, Cazotte (Le Sylphe, La Poupée, Le Diable amoureux) », dans Création littéraire et traditions ésotériques, XVe-XXe siècles, Biarritz, Infocompo, 1991, pp. 267-278 ; « Des Lumières à l’illuminisme : Cazotte et son monde », Transactions of the fifth international congress of the enligthtenment, 191, 1980, p. 1015-1022.
Orsini, Dominique, « Cazotte lecteur du R. P. Bougeant, Les Mille et une fadaises », Dix-huitième siècle, n°34, 2002, p. 511-526.
Perrin, Jean-François, « Recueillir et transmettre, l’effet anthologique dans le conte merveilleux, XVIIe-XVIIIe siècle », Féeries, 1, 2003, p. 145-171 ; « Les contes d’Hamilton : une lecture ironique des Mille et une nuits à l’aube du XVIIIe siècle », Les Mille et une nuits en partage, dir. A. Chraïbi, Actes Sud, 2004, p. 276-297 ; « Le règne de l’équivoque, à propos du régime satirico-parodique dans le conte merveilleux au XVIIIe siècle », Féeries, 5, 2008, p. 133-149 ; « Du conte oriental comme encyclopédie narrative, dépôts de savoir et matière de fiction dans les contes de Gueullette », Féeries 6, 2009, p. 189-211 ; « Soi-même comme multitude : le cas du récit à métempsycose au XVIIIe siècle », Dix-huitième siècle, n°41, 2009, p. 169-186.
Robert, Raymonde, « le Comte de Caylus et l’Orient : la littérature aux prises avec le même et l’autre », SVEC, 154, 1976 ; « L’insertion des contes merveilleux dans les récits-cadres », Féeries, 1, 2004 ; « Deux exemples des relations ambiguës du conte merveilleux et de la morale, Les Aventures d’Abdalla de l’abbé Bignon, Boca de Mme Le Marchand », Féeries, 7, 2010, p. 147-159.
Sempère, Emmanuelle, De la merveille à l’inquiétude, le registre du fantastique dans la fiction narrative au XVIIIe siècle, Bordeaux, P.U.B., 2009 ; « Du fantastique dans Lamekis ou les souterrains de la raison », Le chevalier de Mouhy : Bagarre et bigarrure, dir. J. Herman, K. Peeters et P. Pelckmans, « Faux titre », Rodopi, 2010, p. 169-180.
Sermain, Jean-Paul, Le Conte de fées du classicisme aux Lumières, Desjonquères, 2005.
Van Leeuwen, Richard, « Orientalisme, genre et réception des Mille et une nuits en Europe », Les Mille et une nuits en partage, dir. A. Chraïbi, Actes Sud, 2004, p. 120-141.

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22 novembre