Voyageurs anglais des Lumières en quête du passé national

Les voyages dans les îles britanniques évoquées dans cette conférence concernent essentiellement ceux qui furent réalisés en Ecosse au cours du XVIIIe siècle. Alors, les relations de voyages en Angleterre de la part des Britanniques étaient curieusement assez rares, le pays de Galles n’était guère distingué de l’Angleterre et l’Irlande passait pour une contrée particulièrement sauvage. Les Anglais sont pourtant de grands voyageurs, les promoteurs bien connus du Grand Tour en Europe. Dans le _Second Faust_, Goethe évoque les Anglais en voyage comme une caractéristique évidente du monde moderne ; Heinrich Heine, dans ses _Reisebilder_ note sarcastiquement que l’Italie fourmille d’Anglais. C’est à la fois une idée reçue et une réalité. Les voyageurs anglais en Ecosse n’étonnent donc pas, même s’ils ne bénéficient pas des conditions qu’ils connaissent sur le Continent : ce sont des voyages de découverte plus que tourisme ; on loge chez l’habitant ; on vit leur quotidien. Cette conférence a pour ambition de présenter quelques-uns de ces voyages et d’en extraire diverses remarques thématiques. Il y eut évidemment des voyageurs britanniques en Ecosse avant le XVIIIe siècle. Entre 1534 et 1543, l’antiquaire John Leland y est envoyé par Henri VIII pour y repérer les antiquités nationales. La politique constante du pouvoir britannique sera de rechercher une unification politique dont l’Acte d’Union de 1707, qui met à mal l’autonomie écossaise, est l’aboutissement. Le voyage de Daniel De Foe « in the whole Island of Great Britain » est en quête d’une nation moderne, industrieuse tout autant qu’industrielle. Martin Martin voyage en 1697 ; sa « description des îles occidentales de l’Ecosse » fut publiée à Londres en 1703. C’est encore un antiquaire ; il a beaucoup lu, en particulier l’histoire des Ecossais d’Hector Boethius (1526) : il décrit des îles coupées du monde, il catalogue les costumes et s’intéresse aux traditions orales transmises par les bardes et à l’abbaye d’Iona fondée par saint Columba, qui évangélisa l’Ecosse : la datation des évènements reste très incertaine. Il reste un plaidoyer en faveur de ces insulaires qu’il est le seul à décrire avant Pennant, dont il va être question. En effet, à part Richard Pococke, célèbre voyageur en Orient, mais dont le voyage en Ecosse (1750-1751) ne fut publié qu’en 1881, Thomas Pennant (1726-1798) est le premier grand relateur viatique de l’Ecosse. Originaire des Lowlands, il a beaucoup voyagé en Europe, découvert la montagne avec les Alpes. Editée en 1769, sa relation d’un « tour » en Ecosse s’interroge sur les antiquités, mais aussi, dans les Highlands, sur les sources historiques de _Macbeth_ : il ne sera pas le seul. James Boswell et Samuel Johnson, quelques années plus tard, chercheront aussi la tombe de Duncan et la lande des sorcières. Outre la quête des vestiges de la civilisation des Pictes, il recherche les traces d’un mythe, celui de la table ronde du roi Arthur. Déjà Leland, deux siècles plus tôt, avaient été envoyé en Ecosse par Henri VIII afin d’y localiser les souvenirs arthuriens qui légitimaient, croyait-on, le pouvoir des Tudor. Il répondait ainsi à l’historien italien Polydore Virgile qui ne voyait que légende dans la geste arthurienne. Boswell visita cet « Arthur’s Seat » dans les environs d’Edimbourg. En reliant l’Ecosse à l’histoire plus générale de la Grande Bretagne, Pennant tente un désenclavement du vieux royaume « uni » à l’Angleterre. Il célèbre la nouvelle ville moderne d’Edimbourg et prétend même que Perth a bénéficié de la guerre de 1745, qui fut « salutaire dans ses effets ». Il est évidemment favorable aux Hanovre sur le trône du « royaume uni » et à l’Eglise anglicane contre les déviations écossaises. Le voyage de James Boswell et de Samuel Johnson est, cela va sans dire, le plus important. Ces 83 jours de voyage de la fin de l’été à octobre 1773 ont donné lieu aux relations de chacun des voyageurs (voir l'étude de Pat Rogers). Celle de Samuel Johnson parut en 1775, mais Boswell ne publia la sienne qu’en 1787, qu’après la mort de Johnson, dont il fut le biographe. En 1773, Johnson est un écrivain londonien célèbre, et Boswell, avocat à Edimbourg, est uniquement connu sous le nom de « Corsica Boswell » pour avoir été en Corse rencontrer le patriote Pascal Paoli sur la recommandation de Jean-Jacques Rousseau. Chacun des deux voyageurs se décrit, a beaucoup lu, en particulier Martin et Pennant. Johnson se plaint du peu d’intérêt de la Grande-Bretagne moderne pour ses antiquités nationales. L'état déplorable de l'université de Saint Andrews lui prouve les ravages du fanatisme religieux qui détruit la force intellectuelle d'une nation. Certes un Ecossais comme Dalrymple, dans ses « annales de l’Ecosse » (1776-1779, imaginait un empire celte allant des Colonnes d’Hercule (Gibraltar) à Arcangelsk… C’était un peu trop pour Johnson qui voyait là seulement un patrimoine culturel négligé. Si Johnson est un esprit sérieux, dévot, il ne manque pas d’humour et adore se déguiser (pratique courante à étudier chez les Anglais en voyage) ; Boswell faisait lire à Johnson son propre journal à l’étape. Johnson s’intéresse aux artefacts de l’Ecosse, whisky et gastronomie compris. Rien ne le rebute dans une vie quotidienne qu’il observe et qui lui semble à la fois patriarcale et féodale. Si ce n’est pas son goût londonien, il y trouve de quoi satisfaire un jugement en vacances. Johnson ne tient guère à visiter Iona, mais il y voit un lieu de savoir détruit pas ses habitants eux-mêmes. Ce primitivisme n’étonne pas un homme qui, comme ses contemporains, a lu Cook et découvert, dans les populations du Pacifique, une civilisation qui est un savant dosage de comportements archaïques et d’adaptation à l'environnement. En Ecosse, la renaissance des valeurs nationales et féodales correspond à un stade présent de décadence. Il s’agit pour Johnson de décrire la vie quotidienne, d’enregistrer des détails pertinents et pour Boswell de traiter de la dépopulation de ces régions, du retard économique qui oblige à l’émigration vers le Nouveau-Monde. Cette Ecosse ne s’est pas encore réveillée. La poésie ossianique y contribuera.

Voyageurs anglais des lumières à la recherche du passé nation

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29 mars 2005