Colloque international
L’expérience sensible du récit de voyage (xviiie-xxe siècles)
Aoste, le 4 novembre 2026
Un colloque organisé par l’Université de la Vallée d’Aoste, en collaboration avec l’Université d’Artois, la Chaire Senghor de la Francophonie et la Région Autonome Vallée d’Aoste, dans le cadre des travaux du groupe international de recherche NAVIRE (Narration et Analyse des Voyages, Itinéraires et Récits d’Écrivains).
Comité scientifique : Alain Guyot (Université de Lorraine), Federica Locatelli (Université de la Vallée d’Aoste), Monica Lucioni (Université de la Vallée d’Aoste), Anne-Gaëlle Weber (Université d’Artois)
Depuis plusieurs décennies, l’attention portée au sensible et aux modalités de la perception a profondément renouvelé les sciences humaines et sociales, de la philosophie à l’histoire, de l’anthropologie et de la sociologie à la sémiotique et aux études littéraires. L’« histoire de la perception » qu’Alain Corbin a puissamment contribué à dessiner (Le Miasme et la jonquille), les travaux désormais nombreux sur les sens dits « mineurs », en particulier sur l’odorat – chez Proust, entre autres –, ou encore la réflexion anthropologique sur les régimes sensoriels – pensons à Claude Lévi-Strauss, pour qui l’odorat s’enracine dans « les profondeurs de la vie » (Mythologiques t. iv) – invitent à rouvrir des corpus déjà largement explorés comme à défricher des terrains critiques nouveaux. Dans ce cadre élargi, le récit de voyage, entre le xviiie et le xxe siècles, apparaît comme un observatoire fructueux de la mise en jeu des cinq sens et de la manière dont ils informent l’écriture de l’ailleurs.
Dans le domaine des études littéraires, la sphère du sensible s’avère assurément une voie d’accès privilégiée pour réfléchir aux mécanismes de figuration et de recréation du réel opérés par l’acte d’écriture. De même, la narratologie et les études de réception ont montré l’intérêt d’une recherche axée sur la participation ou l’activation, chez le lecteur, du niveau sensoriel de la textualité, ainsi que sur la lecture elle-même comme expérience sensorielle plutôt que comme simple compréhension de significations (Béatrice Bloch, « Vers une sensorialité pure de la lecture ? »). Du reste, comme l’écrivait déjà en 1954 Jean-Pierre Richard : « Tout commence par la sensation. Aucune idée innée, aucun sens intime, aucune conscience morale ne préexistent dans l’être à l’assaut des choses » (Littérature et sensation).
En particulier, comme l’a souligné Paul Dirkx, la sensorialité apparaît comme un « opérateur scriptural », susceptible de guider, et parfois de forcer, la langue afin de lui permettre d’« incarner » l’expérience – au sens étymologique du terme, à savoir « entrer dans un corps » pour – ajouterait-on volontiers, d’après Rimbaud – « rapporter de là-bas » la forme ou l’informe de la sensation. Et si Béatrice Bloch paraphrase le titre de l’ouvrage de Dirkx, Les Cinq sens littéraires, en soulignant le statut de L’Écriture comme prolongement des sens, nous pourrions, dans le cadre de la narration viatique, ajouter un élément supplémentaire : l’écriture (poly)sensorielle comme prolongement de l’expérience du voyage.
Longtemps, la critique a insisté, dans le domaine des études viatiques, sur ce que François Hartog, dans Le Miroir d’Hérodote, appelait dès 2001 « l’autopsie » de la vue (même si Hérodote, tout en privilégiant la vue, accorde une importance notoire également à ce qu’il recueille par l’oreille, l’akoe). Assurément, héritier des Lumières et de la tradition empiriste, le voyageur se définit volontiers comme celui qui « voit par lui‑même » et entend, par son récit, « faire voir » à autrui ce qu’il a découvert. Le lexique du tableau, du panorama, de la scène pittoresque, construit une véritable rhétorique du visible : le monde à parcourir y devient spectacle à contempler, étendue à cartographier, surface offerte à la description. Mais ce paradigme optique, s’il demeure structurant, ne suffit plus à rendre compte de la richesse sensorielle des textes. De fait, les récits de voyage témoignent constamment d’une mobilisation plurielle des sens : loin de se limiter à une entreprise iconique, ils intègrent l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher, qui viennent infléchir, nuancer, parfois démentir le regard.
De plus, si la vue conserve, dans bien des récits, une fonction organisatrice – le voyageur demeure celui qui cherche des points de vue, compose des tableaux, ordonne le paysage selon des codes esthétiques hérités –, elle se trouve pourtant soumise à de multiples tensions. Les textes mettent en scène des visions troublées, saturées ou défaillantes : obscurité des cabines, éblouissement des neiges ou des sables, vertige des panoramas, nuits urbaines où les repères se brouillent. Le visible, loin de garantir un accès transparent au réel, est sans cesse travaillé par l’incertitude, le doute, la surprise, et il est enrichi (ou fragilisé) par d’autres sphères sensorielles.
Que l’on pense à l’ouïe et à l’immersion, lors de l’expérience viatique, dans un univers sonore inédit. Bruits des escales, rumeurs des marchés, fracas des machines, cris des vendeurs ambulants, musiques de fête ou de cérémonie, polyphonie des langues inconnues, mais aussi silences des déserts, des montagnes, des traversées nocturnes : autant d’éléments qui composent de véritables paysages auditifs. Il suffit peut-être de songer, à ce sujet, à Chateaubriand et à son « Orient par l’oreille », selon la formule de Guy Barthélemy. Les écrivains tentent de les saisir par des moyens stylistiques variés – onomatopées, notations rythmiques, phrases scandées par la répétition – qui miment, dans la texture verbale, l’épaisseur du monde entendu. Au‑delà de la simple notation descriptive, l’ouïe joue une fonction herméneutique essentielle. Elle ouvre ou ferme l’accès à l’Autre : incompréhension des idiomes locaux, malentendus, paroles rapportées, chants et récits transmis oralement, prières partagées ou simplement perçues à distance. Entendre, mal entendre, se laisser affecter par la voix de l’autre, c’est déjà construire – ou défaire – un certain savoir du monde étranger. Dans ce jeu complexe, l’écoute peut se présenter comme un contrepoint critique au regard : ce que l’on entend ne coïncide pas toujours avec ce que l’on croit voir.
Si la place de l’ouïe dans l’appréhension de l’autre a fait très récemment l’objet d’études collectives, sous la forme d’un colloque international organisé à l’université d’Uppsala en décembre 2024 par Christina Kullberg et Paula Henrikson, son interaction avec d’autres sens, qui ont jusqu’à présent moins requis l’attention des spécialistes du voyage, demeure à explorer. Or, parmi les sens réhabilités, l’on compte notamment l’odorat, auquel l’historiographie et la critique littéraire ont consacré des études désormais classiques. Le récit de voyage offre un terrain d’observation privilégié pour ce que l’on pourrait appeler une « poétique de l’odeur ». Les ports, les auberges, les rues, les ateliers, les temples, les forêts, les zones industrielles sont chargés d’effluves que les voyageurs s’efforcent de décrire, souvent en recourant à un vocabulaire hésitant, métaphorique, comparatif, tant l’odeur résiste à la nomination. Les odeurs fonctionnent comme des marqueurs puissants d’altérité, elles participent à la catégorisation morale, sociale, raciale ou coloniale des lieux et des populations rencontrées. Dans le même temps, elles constituent des foyers de mémoire : l’odeur d’une épice, d’un plat, d’une essence végétale, d’un encens, peut cristalliser l’expérience d’un lieu, au point de la résumer pour le voyageur et, plus tard, de la raviver par réminiscence. Là où la vue se contente parfois de cadrer des formes, l’odorat permet d’accéder à ce qui demeure invisible : les récits de voyage se révèlent ainsi des archives précieuses d’une sensorialité souvent négligée.
Le goût, trop souvent relégué à l’arrière-plan dans la hiérarchie traditionnelle des sens, acquiert dans l’écriture du voyage une importance singulière. La rencontre avec l’autre passe fréquemment par des scènes de table : invitations, banquets, repas improvisés, haltes dans les auberges, découvertes des marchés, échanges de denrées. Pour analyser le « choc sensoriel » lors de l’expérience viatique, Gilles Louÿs (« S’incorporer l’étrange : l’anthropologie sensorielle de Nicolas Bouvier ») reprend l’expression de l’auteur de L’Usage du monde, pour qui « une salivation émotive accompagne l’appétit, qui prouve à quel point dans la vie de voyage, la nourriture du corps et celles de l’esprit ont partie liée ». Manger et apprendre sont intimement associés. Gustativement, le voyageur est placé à l’épreuve de sa propre perméabilité : accepter ou refuser un aliment inconnu, jugé étrange, répugnant ou délicieux, c’est mesurer les frontières de son corps et, au‑delà, de son identité culturelle. De plus, pour certains voyageurs, le goût devient une forme d’expérimentation sensible, et parfois quasi scientifique, du réel méconnu. De surcroît, la nourriture rythme le temps du voyage : abondance ou disette, convivialité des repas partagés, solitude du repas pris en hâte, maladies et fatigues liées à l’alimentation ou à son manque, tout cela informe la temporalité narrative et le rapport du voyageur à lui‑même.
Le toucher, enfin, engage de manière directe la matérialité du monde et la corporéité du voyageur. Froid et chaleur, humidité ou sécheresse de l’air, rugosité des chemins, souplesse des sables, balancement des navires, cahots des véhicules, promiscuité des cabines ou des compartiments, dureté des lits, textures des étoffes, gestes de salutation, pressions ou refus de la main tendue : toute l’expérience physique du déplacement se joue à ce niveau. Les textes cherchent à en restituer l’intensité par des descriptions sensorielles précises ou par des métaphores qui transposent l’impression tactile dans l’ordre de l’image. Le toucher appelle aussi une réflexion éthique et politique. Dans les contextes coloniaux et postcoloniaux notamment, les contacts entre corps – leur recherche, leur évitement, leur mise en scène – sont pris dans des réseaux de pouvoir, de curiosité, de contrôle ou de crainte : autant de micro‑événements tactiles qui mettent à l’épreuve les distances symboliques entre soi et l’autre, entre « chez soi » et « ailleurs ».
C’est à cette polysensorialité du genre du Voyage, entre le xviiie et le xxe s., que ce colloque souhaite consacrer sa réflexion. Il s’agira d’interroger la manière dont chaque sens est sollicité, hiérarchisé, mis en récit, mais surtout la façon dont les sens interagissent, se conjuguent ou s’opposent dans l’économie du texte. Nombre d’ouvrages semblent en effet reposer sur ce que l’on pourrait appeler une intervention concertée des sens, lesquels remontent à la surface dans la narration de l’expérience viatique – dans une mécanique de coexistence harmonique, de contraste agonique, ou encore de gradation ou d’entrechoc. La synesthésie, en particulier, apparaît comme une ressource privilégiée pour figurer une expérience jugée « particulièrement saisissante » : sons « colorés », lumières « lourdes », odeurs « brûlantes », chaleur « assourdissante » témoignent de ce travail de croisement des registres sensoriels, qui défie les frontières classiques entre les sens et les catégories du dire. Toutefois, ces échanges ne sont pas toujours paisibles : il arrive que les sens entrent en conflit. Ce que l’on voit n’est pas conforme à ce que l’on sent ; une odeur dément la beauté apparente d’un lieu ; un bruit inquiétant fissure la tranquillité d’un paysage bucolique ; un aliment au goût répugnant vient pervertir une scène d’hospitalité pourtant harmonieuse à l’œil. Le récit de voyage devient ainsi le lieu d’une dramaturgie du sensible, où les accords et les dissonances des sensations structurent la perception et l’interprétation de l’ailleurs.
Les stratégies d’écriture déployées pour « capter le réel » à partir de cette pluralité sensorielle méritent, à ce titre, une attention particulière. Comme l’écrit Roland Le Huenen à propos de l’ouvrage dirigé par Philippe Antoine sur les Approches sensibles du paysage, la narration viatique est infléchie par une sorte d’« illusionnisme du langage propre à rendre au plus près l’expérience sensorielle du voyageur ». Mise en place de focalisations mobiles qui privilégient tour à tour tel ou tel sens, alternance de notations brèves – quasi journalières – et de développements réflexifs, saturation descriptive ou, au contraire, économie délibérée de détails, oscillation entre précision quasi ethnographique et généralisation impressionniste : autant de manières d’ordonner, par le texte, l’abondance du vécu sensoriel. Dans quelle mesure le voyage, en tant qu’expérience de déplacement, de décentrement et d’exposition à l’altérité, constitue‑t‑il un laboratoire privilégié pour penser les trames du sensoriel et leurs traductions poétiques, discursives, épistémologiques ?
Sans exclure d’autres approches, les propositions pourront, à titre indicatif, s’inscrire dans l’un ou plusieurs des axes suivants :
- Les sens des voyageurs et voyageuses : comment les sens participent-ils à la construction d’une autorité auctoriale ? Les expériences (poly)sensorielles relatées permettent-elles de distinguer les types de voyages et de voyageurs, en fonction de leur statut, de leur genre, de leur classe ou de leur culture ?
- Écriture du voyage et polysensorialité : quelles expériences sensorielles relatent les voyageurs et voyageuses et peut-on, au sein de leur récit, identifier des moments privilégiés d’expériences sensorielles ? Quelles stratégies discursives et stylistiques les écrivains et écrivaines du voyage déploient-ils pour écrire l’expérience polysensorielle de l’ailleurs ? Existe-t-il une relation du texte par les sens du lecteur ? Des dispositifs éditoriaux peuvent-ils amplifier l’expérience sensorielle du récit ?
- Topoï et stéréotypes de la polysensorialité viatique : comment l’écrit du voyage peut-il créer ou diffuser des topoï sensoriels en fonction des espaces visités ? Quels stéréotypes sensoriels s’établissent dans l’écriture viatique en relation avec certains lieux, leurs habitants ou leurs espaces naturels ? Peut-on imaginer une géographie sensorielle à partir du voyage qui puisse évoluer en fonction des époques et des traditions culturelles et littéraires ?
Modalités de soumission
Les propositions de communication doivent comporter un titre, un résumé synthétique et une courte notice biographique. Elles doivent être envoyées avant le 15 septembre 2026 à Monica Lucioni (m.lucioni@univda.it). Le comité scientifique se prononcera au sujet des proposition retenues avant le 30 septembre 2026. Les communications sont acceptées uniquement en français.
L’organisation du colloque prendra en charge les frais de déplacement et de séjour des intervenants. Dans le cadre des travaux du groupe de recherche NAVIRE, une publication des contributions présentées lors du colloque est prévue en 2028.
Pour découvrir les activités du groupe NAVIRE : https://groupenavire.wordpress.com/