Entre l'information et la narration. Paysages littéraires de l'école polonaise du reportage

Résumé

L’intérêt de Margot Carlier pour la littérature polonaise de reportage trouve son origine dans son expérience de traductrice des textes d’Hanna Krall, en particulier ses entretiens sur la Shoah. Elle était à la fois séduite et choquée par la forme éminemment littéraire de ce qui était originellement un documentaire. Cette ambiguïté entre les domaines de la fiction et de la réalité est d’ailleurs telle que la publication de ses livres chez Gallimard la plaçait dans la collection fictionnelle « Du Monde entier ».
Nulle trace d’ambiguïté cependant dans les discours des auteurs qui revendiquent leur appartenance au reportage comme une façon de découvrir le monde. La tradition est si bien ancrée qu’elle passe pour l’une des singularités de la littérature polonaise. Cette tradition remonte bien avant la seconde guerre mondiale à la tradition positiviste des « chroniques hebdomadaires », mais elle trouve ses premiers maîtres dans les années 1970 avec Riszard Kapuscinski et Hanna Krall, avant de trouver dans la Gazeta Wyborcza, la première revue libre parut en Pologne en 1989, un lieu symbolique de publication.
Après avoir donné ces quelques points de repères historiques, Margot Carlier propose de revenir sur les caractéristiques poétiques propres à cette tradition nationale, en les illustrant à chaque fois d’une référence à R. Kapuscinski, Hanna Krall, Wojciech Jagielski ou Wojciech Tochman, lesquels appartiennent à la dernière génération.
Parmi ces caractéristiques : le traitement inhabituel ou imprévisible des sujets afin de surprendre le lecteur sans avoir pour autant recours au sensationnel. L’importance du détail qui est presque toujours à prendre dans un sens métaphorique. Détail prosaïque qui correspond au désir de parler du quotidien de la Pologne et ainsi de refuser les facilités de la guerre et de l’exotisme. Mais ce récit à double fond répond à la nécessité d’échapper à la censure du système communiste totalitaire. Enfin le rappel des principes de véracité et d’interprétation. Le reporter doit dire la vérité et ne rien inventer à l’exception de la forme. Il ne défend pas une cause mais rend compte et raconte des individus. Cependant pour nous apprendre quelque chose, l’information a besoin d’être interprétée. Il n’y a pas d’histoire réelle au sens idéal du terme. L’histoire est toujours racontée.
Deux livres retiennent particulièrement son attention : Prendre le bon dieu de vitesse d’Hanna Krall, et Mordre dans la pierre de Wojciech Tochman. C’est également l’occasion de revenir sur la question de l’origine des sujets : dans les deux cas, une attitude d’ouverture qui ménage une place au hasard.
L’exposé revient sur la question problématique de la littérarité au sujet d’un texte d’Hanna Krall, inédit en français, extrait de son livre Tu es donc Daniel. L’indétermination générique entre le reportage, la prose poétique et la poésie y éclate d’autant plus que le texte est d’une très grande brièveté. Tout y est pesé, nécessaire et définitif, fidèle à une recherche de densité qui n’a plus rien d’une contrainte mais relève d’un choix.
Celui fait par Kapuscinski dans son dernier livre, Mes voyages avec Hérodote, est enfin l’occasion de parler de cette première expérience fondatrice du métier de reporter : le franchissement de la frontière, qui est là aussi à comprendre dans un sens métaphysique.

Quelques éléments bibliographiques

La vie est un reportage. Anthologie du reportage littéraire polonais (collectif, sous la direction de Margot Carlier), éd. Noir sur Blanc, 2005.
Ryszard Kapuscinski, Le Négus, éd. Flammarion, 1984.
-, Imperium, éd. Plon, 1994.
-, Ébène, aventures africaines, éd. Plon 2000.
Hanna Krall, Preuves d’existence, éd. Autrement, 1998.
-, Là-bas, il n’y a plus de rivière, Gallimard, 2000.
-, Prendre le bon Dieu de vitesse, éd. Gallimard (collection Arcades), 2005.
Wojciech Tochman, Mordre dans la pierre, éd. Noir sur Blanc, 2004.

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25 avril (CHANGEMENT D'HORAIRE : salle D35 à 15h15)