Aller au contenu principal
Publiée le dim 09/05/2021 - 19:54
Gautier

La géographie de Gautier. Mémoire et création

Colloque organisé par Alain Guyot (EA LIS, Université de Lorraine) et Sarga Moussa (UMR THALIM, CNRS-Université Sorbonne Nouvelle-ENS), sous les auspices de la Société Théophile Gautier

Paris, 25-26 novembre 2021

         On connaît la célèbre formule prêtée à Théophile Gautier : « Je suis un homme pour qui le monde extérieur existe » (Journal des Goncourt, 1er mai 1857). Grand voyageur, il ne pouvait rester indifférent à la géographie. Pourtant, celle-ci est encore balbutiante à cette époque, et elle ne s’impose que tardivement, au xixe siècle, comme discipline académique. Gautier manifeste même une forme de prévention à l’égard des « livres de géographie », qu’il dit s’être refusé à utiliser pour élaborer son tout premier récit de voyage, Un tour en Belgique (1836). Il ne s’agit pas là seulement d’une posture commune aux écrivains romantiques, qui se plaisent à narguer la grande tradition viatique du siècle précédent : l’espèce de négligence qui se renouvellera souvent dans la relations de ses périples à l’égard de ce que l’on pourrait très généralement appeler le « discours du guide » souligne clairement que le regard porté par Gautier sur le monde n’est pas celui d’un savant. À une connaissance raisonnée de l’étranger, fondée sur l’étude et les visites de musées, d’églises ou de « curiosités locales », il affirme qu’il préférera toujours le voyage « au hasard » ou « en zigzgags ». Celui-ci, tout en garantissant sa liberté individuelle, lui offre « éblouissements rapides » et découvertes inattendues, ce qui lui permet de s’attarder dans des lieux encore peu fréquentés, ou qui échappent aux représentations stéréotypées des guides de voyage (murailles de Constantinople, cafés algériens, cimetières de Venise, banlieues de Paris...).

Cela ne signifie nullement que le regard de Gautier sur le monde ne soit pas soutenu par une information soignée, qui confine parfois à l’érudition. Mais cette connaissance livresque renvoie moins aux différentes publications issues, par exemple, des expéditions scientifiques en Égypte, en Grèce et en Algérie qui ont jalonné la première moitié du siècle, qu’à une solide culture classique doublée d’une connaissance de la littérature contemporaine, y compris populaire – le tout servi par une mémoire exceptionnelle qui lui permet d’évoquer une foule de textes surgissant à son esprit à la vue de tel ou tel lieu. Bref, Gautier est aussi un homme pour qui « la bibliothèque existe ».

         Christine Montalbetti avait consacré, naguère, un beau livre intitulé Le Voyage, le monde et la bibliothèque (Paris, PUF, 1997) aux écrivains voyageurs du xixe siècle. Mettant en évidence ce qu’elle appelait le « complexe de Don Quichotte », elle insistait sur l’éternelle déception du voyageur croyant toujours retrouver dans le monde les traces de ce qu’il avait lu dans les livres, alors que ces deux ordres de réalité seraient radicalement hétérogènes l’un à l’autre. Or, il se trouve qu’un écrivain comme Gautier ne voit pas les choses de la même façon. Pour lui, le nom propre de tel lieu géographique suscite aussitôt une mémoire culturelle qui occupe une place considérable dans ses récits de voyage. Ainsi lorsqu’il se trouve au large de la Grèce, en été 1852 : « “Quelle est cette montagne, demandais-je au capitaine ? – Le Taygète”, me répondit-il avec bonhomie, comme s’il eût dit Montmartre. À ce nom de Taygète, un fragment de vers des Géorgiques me jaillit instantanément de la mémoire [...] » (Constantinople, chap. II).

Il faut donc se résoudre à l’évidence : il y a, pour Gautier – mais on pourrait faire la même réflexion pour Nerval, et peut-être pour d’autres voyageurs, depuis Chateaubriand – une proximité, ou tout au moins une porosité entre géographie réelle et géographie imaginaire, comme si la première, pour exister, devait forcément faire appel à la seconde. Reprenant, dans Constantinople, la vieille métaphore du livre de la nature, il n’hésite pas à faire de ses voyages une lecture de l’univers, pays après pays. La culture livresque de Gautier n’est pas un écran qui ferait barrage au monde, elle constitue au contraire un moyen de le faire exister, de le reconfigurer, d’en développer toutes les potentialités, lesquelles vont bien au-delà de ce que peut offrir la géographie physique. Même lorsque le narrateur du Voyage en Espagne feint d’adopter, pour mieux légitimer son discours, une posture réaliste, prenons garde au fait que lorsqu’il parle de son « humble mission » de « daguerréotype littéraire », cette dernière formule comporte en elle-même une tension – l’adjectif associant immanquablement une part de subjectivité et une plus-value culturelle au substantif qui renvoie à la photographie naissante, métaphore, ici, de la description viatique.

Qu’il se plaise à « faire de la géographie palpable » en traversant les petites Cyclades, dont il suit « les formes et les découpures indiquées sur la carte » (Constantinople, chap. IV) ; qu’il joue avec les sensations que lui procure tel nom de ville lointaine (Nijni Novgorod dans le Voyage en Russie) ou avec les frontières, tantôt lignes imaginaires que l’on s’amuse à franchir d’un bond, tantôt réalités linguistiques qu’il s’agit d’affronter ; qu’il s’enthousiasme pour les « promenades de nuit » dans une ville inconnue ou, à la visite d’un haut lieu, pour la destruction probable des « géographies fantastiques » que son esprit avait jusqu’alors élaborées à son propos : la « géographie de Gautier » se présente sous l’aspect d’un va-et-vient, voire d’un jeu entre réalité et imaginaire, entre mémoire et création, qui lui permet tour à tour d’établir des rapprochements, de créer des interférences, de déconstruire et de reconstruire à son gré les villes et les pays qui hantent son œuvre tout entière. Avant même d’avoir visité Venise, où sa rêverie fera surgir le fantastique, il s’enorgueillira ainsi d’en avoir offert à ses lecteurs, en poésie comme en prose, une de ces « cosmographies de l’imagination » qui valent tous les récits de voyage.

Cette porosité entre géographie réelle et géographie rêvée ne doit pas faire oublier toutefois l’intérêt de Gautier pour la place de l’être humain sur une planète à laquelle il n’oublie jamais de conférer sa dimension d’astre. Si on lui a souvent reproché son manque d’appétence à décrire les femmes et les hommes autrement que par son costume, il reste peut-être l’un des premiers écrivains à témoigner des grandes mutations industrielles et technologiques de son temps. Chemins de fer, industrie, grands ports fluviaux ou maritimes, travaux d’urbanisme, création de routes ou de voies d’eau : autant de productions de l’intelligence humaine qui suscitent tour à tour son admiration ou sa vindicte. Soucieux qu’il est de rendre hommage à l’« œuvre infinie » du « mystérieux auteur » de la création, en la regardant de tous ses yeux, en la donnant à voir à ses lecteurs ou en les incitant à aller l’admirer de leurs propres yeux, il ne l’en est pas moins de déplorer les blessures qui lui sont infligées et l’uniformité qu’une globalisation en marche lui fait subir. Ses ouvrages, dans leur variété – et bien au-delà du récit viatique –, en portent fréquemment témoignage.

Dans cette perspective, on s’efforcera d’explorer différentes pistes susceptibles d’éclairer et d’explorer cette géographie si particulière à Gautier :

  • le rapport entre le paysage et la carte : comment le paysage est-il lu, décrypté ? de quelle manière le moyen de transport influence-t-il le regard ? quel rôle jouent les filtres, littéraires et artistiques, dans ces configurations spatiales ?
  • la description de la Terre, entre le livre et le rêve : une géographie avec ou contre les livres ? les « géographies magiques » : les renforcer ou les dépasser ? les analogies : hallucinations, sarcasmes ou instruments de connaissance ? voyager pour de bon ou « sans quitter son fauteuil » ?
  • la géographie à l’ère de l’anthropocène : les lieux emblématiques dans les villes visitées contribuent-ils à susciter l’émergence d’une géographie humaine ? quelle place pour les blessures infligées par l’être humain à la planète ? fascination ou dégoût ?
  • l’intérêt pour les marges urbaines, pour les zones frontières, pour les espaces intermédiaires, où les signes se brouillent et où les identités se recomposent : peut-on parler d’une géographie « créative » ?
  • la géographie et les genres littéraires : au-delà du récit de voyage, quelle place pour les représentations de la Terre dans la poésie, le théâtre, la fiction narrative, la critique d’art ou la correspondance ?

Les propositions de communication, d’une demi-page à une page, sont à envoyer avec quelques lignes bio-bibliographiques à Alain Guyot et à Sarga Moussa avant le 31 mai 2021 :

Document joint :
appel (87.46 Ko)