H.M. STANLEY ET P.S. DE BRAZZA

H.M. STANLEY ET P.S. DE BRAZZA
L’image des voyageurs élaborée dans et par la presse.

 

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Au XIXe siècle, le développement des voyages va de paire avec celui de deux supports qui permettent au voyageur de rendre compte de son expérience viatique, les journaux et les revues des Sociétés Savantes. Jusqu’à lors le voyageur s’appuyait surtout sur les récits de voyages et les cartes ; ces derniers continueront à exister au côté des nouveaux supports. La fonction de la presse, et notamment des organes scientifiques des Sociétés Savantes s’associait au voyageur pour témoigner du nouvel état du monde et de ses évolutions.

Au XIXe siècle, l’attrait pour la littérature de voyage va en s’accentuant, comme en témoignent les espaces de plus en plus importants occupés par le voyage dans les revues, les journaux et les suppléments des journaux comme Le Tour du Monde, Le Journal Illustré, etc. Presse, revues, bulletins et récits contribuent à construire une certaine image du voyageur reporteur. Le voyageur met souvent en scène son propre rôle dans les descriptions de ses aventures et dans la mise en récit. Son image est parfois construite sans l’accord du voyageur.

Les voyages, répondant à des enjeux politiques, économiques et scientifiques, le voyageur repère, observe, sélectionne, classe et reporte les informations nécessaires. A son tour, le voyageur doit correspondre à une image que l’on se fait de lui-même. Cette ‘image du voyageur’ se construit dans le temps, ses traits se dessinent dans les récits, prennent forme dans la presse et deviennent réels et visibles grâce à la gravure et surtout à la photographie qui en proposent les portraits.

L’Afrique, à cette époque encore méconnue, est probablement le continent qui stimule le plus l’imaginaire humain. Le continent est entouré de mystère. Ce mystère suscite une certaine crainte, alimente le prestige du voyageur-explorateur-reporter en le rendant un personnage charmant ; celui-ci, à son tour, cultive son propre mythe à travers les descriptions de ses voyages, dans les récits.

D’autres enjeux politiques et économiques liés à la vente des volumes et des numéros façonnent, entre autres, les mouvements de publication, diffusion, et réception des récits de voyage. Les idées désormais répandues et encrées dans l’esprit européen, nécessitaient d’être constamment nourries. Parmi les facteurs qui ont contribué à structurer un certain horizon d’attente, le rôle de la presse dans la société européenne est primordial.

La spectacularisation des événements et des peuples, la construction des héros est l’une des caractéristiques de la presse, qui, à la fois répond à l’horizon d’attente du public, et, modèle ce dernier. Cette image, encrée dans l’imaginaire du public, s’était forgée au siècle précèdent. Les qualités morales et physiques du héros voyageur avaient été décrites déjà par Linné dans son Instructio peregrinatoris[1].

Toutefois, certains voyageurs ajoutaient à la motivation pécuniaire celle d’une revendication, d’une recherche de reconnaissance sociale ; parmi eux on compte Henry Morton Stanley et Pierre Savorgnan de Brazza. L’entreprise de Stanley, comme celle d’un authentique chroniqueur, est organiquement insérée dans l’ordre du marché éditorial. « Les aventures des explorateurs, imaginés en continuel contact avec des fauves farouches, des peuples sauvages et des situations d’urgence, constituent une variante particulièrement séduisante du héros de roman et de feuilleton[2] ».

Beaucoup de voyageurs connaissent bien le mode de fonctionnement du système, ce cercle existant entre l’écriture des récits de voyage, la presse[3] (journaux, bulletins de géographie, etc.), la politique et le public[4]. Il suffit de citer à ce propos le cas de Brazza, qui fut très habile dans la gestion et l’organisation de sa carrière au point de ‘planifier’ la construction de son image en tant que ‘héros national’, si l’on en croit les études les plus récentes le concernant[5], et en jouant sur l’idée de ‘conquête pacifique’ par opposition à la violence d’un Stanley. Brazza avait compris l’influence que la presse avait sur l’opinion publique, cette presse capable de surmonter les différences de classe sociale amenant vers une même lecture des faits et à travers laquelle s’exprime le sentiment national.

« L’opinion publique a une véritable importance à l’époque, et la presse constitue une sorte de quatrième pouvoir[6] ». La reconnaissance sociale est l’un des éléments tenant à cœur au voyageur, et le cas du même Stanley, ou d’un Giovanni Miani, qui cherche en Afrique un rachat social et la gloire personnelle, d’un Gordon, d’un Brazza et de beaucoup d’autres en témoignent.

Au mythe de l’Afrique se superpose le mythe de ses premiers explorateurs.

Construction de l’image photographique

Si nous considérons le voyageur selon les caractéristiques qui lui attribuait Linné, celles d’un éclectique et d’un savant, et analysons le portrait qui ressort des récits de voyage, c’est-à-dire d’une personne qui sait vaincre toutes les adversités, qui lutte dans un continent hostile avec des bêtes féroces, côtoie des peuples inconnus et sauvages ; si nous tenons compte du profil qu’en donnaient les journalistes au XIXe siècle, des portraits, des gravures et des photos, nous pouvons constater que ce voyageur possède toutes les caractéristiques d’un véritable héros.

Pourtant, cette image, souvent « élaborée » en studio (c’est notamment le cas des photos) est aussi construite autour des exigences sociales que nous avons évoquées, afin qu’elle puisse correspondre à un horizon d’attente qui avait été, à son tour, créé et nourri au fur et à mesure. Nous analyserons ici la représentation iconographique de deux cas exemplaires, celui de Henry Morton Stanley et de Pierre Savorgnan de Brazza.

 

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Les photos des voyageurs étaient souvent prises dans un décor artificiel créé dans le cabinet du photographe. Le décor est à l’apparence naturel, les contours sont parfois flous. Pour rendre plus réaliste le décor, le photographe utilise un élément solide d’extérieur tel qu’un rocher (vrai ou en carton), des cailloux, des plantes de la terre étalée sur le sol.

Dans les photographies des deux célèbres voyageurs, Henry Morton Stanley et Pierre Savorgnan de Brazza nous remarquons deux caractéristiques opposées entre elles mais tout aussi frappantes : une similitude due à l’aspect artificiel des photos de cabinet, d’une part, et, d’autre part, une représentation opposée des deux aventuriers-explorateurs-voyageurs.

 

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Les images de Stanley et Brazza malgré leur différence, correspondent parfaitement à l’horizon d’attente du public : Stanley, souvent représenté parmi les lions empaillés pose en parfaite tenue ‘coloniale’ ; Brazza est photographié dans un habit « arabisant », sans chaussures, avec sa boussole, ou, dans une autre image, en uniforme de marin. Les deux voyageurs répondent aux caractéristiques énoncées et les photographies ne font que de renforcer la véridicité de l’image des voyageurs proposés dans les nombreuses gravures.

 Tania Manca

Notes

  1. ^ Carl von Linne, Instructio peregrinatoris, œuvre rédigée par Ericus And. Nordblad, Upsaliae, 1759. Etude de E. Nordblad, thèse dirigée par Carolus Linnaeus. Elle est attribuée à Linné à cause de l’influence qu’il eut sur ce travail, selon les pratiques de l’époque.
  2. ^ In Philip Edwards, The story of the voyage : Sea-Narratives in Eighteenth-Century England, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, p. 6.
  3. ^ Voir à ce sujet L’invention du journalisme en France. Naissance de la presse moderne à la fin du XIXe siècle, de Thomas Ferenczi, Pion, 1993.
  4. ^ Voir à ce propos l’ouvrage de Benedict Anderson, Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, New York, NY Verso, 1983, et tout particulièrement le Chapitre III, “The Origins of National Consciousness”. Voir aussi Gabriel Tarde, L’opinion et la foule, Paris, Alcan, 1901; réédité par les PUF dans la Collection Recherches politiques, 1989.
  5. ^ Voir à ce propos l’oeuvre de Catherine Coquery-Vidrovitch La découverte de l’Afrique, Paris, Julliard, coll. Archives, 1965 (réédité par l’Harmattan, coll. Etudes africaines, en 2003) ; L'Afrique et les Africains au XIXe siècle, Paris, Armand Colin, 1999 ; en collaboration avec Henri Moniot, L'Afrique noire de 1800 à nos jours, PUF, 1974 ; et surtout son Brazza et la Prise de Possession du Congo 1883-1885, Paris, Mouton, 1969 et ses articles : « Les idées économiques de Brazza et les premières tentatives de compagnies de colonisation au Congo français, 1885-1898 », in Cahiers d'Études africaines, 17, 1965, (http://etudesafricaines.revues.org/document1198.html). Voir aussi la communication donnée par Edward Berenson (NY University) « La fabrication d’un héros national : Savorgnan de Brazza et la presse populaire », le 14 janvier à l’Université de Paris VII dans le cadre du séminaire Pratiques du voyage et constructions savantes du monde (XVIe-XIXe siècles), organisé par Marie-Noëlle Bourguet (2004-2005).
  6. ^ Propos recueillis lors de la conférence que l’on vient de citer.

Référence électronique

Tania MANCA, « H.M. STANLEY ET P.S. DE BRAZZA », Astrolabe - ISSN 2102-538X [En ligne], Mai / Juin 2007, mis en ligne le 27/07/2018, URL : https://www.crlv.org/articles/hm-stanley-ps-brazza