Entre utopie scientifique et pays de Cocagne : un voyage dans le monde spectaculaire de la science dans Orkinzia o Terra del « radium » (1908) d’Amos Giupponi

 

Dans ce chapitre, nous aborderons le voyage imaginaire à travers le prisme d’un texte italien peu connu, l’utopie scientifique Orkinzia o Terra del « radium ». Visione di un lavoratore del libro (1908), du typographe socialiste Amos Giupponi (1876-1951)[1]. Cet ouvrage constitue l’une des rares utopies d’inspiration socialiste écrites en Italie entre le xixe et le début du xxe siècle[2] et fut publié chez STET, une libraire-imprimerie militante de Trente, fondée par Cesare Battisti[3]. Il décrit le voyage de Minnesoto, un moine tibétain, dans Orkinzia, une contrée inconnue située au Pôle Sud. Guidé par Omas, un scientifique orkinzien, il découvre un monde juste et heureux, édifié sur les principes du socialisme utopique, complètement façonné par la science et fonctionnant notamment grâce au radium, un matériel omnipotent, utilisé aux fins les plus disparates. Grâce à ce voyage, Minnesoto, au début pétri d’idées religieuses obscurantistes, se transforme en socialiste convaincu et en adepte d’une théorie philosophique à la fois spirituelle et rationnelle.

Nous montrerons que ce voyage imaginaire consiste en fait en la superposition de deux parcours aux visées apparemment inconciliables : d’une part, un voyage utopique, qui fournit le support pour un discours militant d’inspiration socialiste, invitant à l’action politique ; d’autre part, une fuite de la réalité, ludique et jubilatoire, à travers la mise en scène d’une pérégrination dans le monde merveilleux de la science. Malgré la présence de ces deux tendances opposées, c’est bel et bien cette imbrication paradoxale qui assure l’efficacité du texte.

 

Le voyage de Minnesoto se déroule tout d’abord comme un voyage utopique dans un monde parfait issu de l’application des principes communistes. Giupponi explicite ses finalités politiques dans une postface, où il explique qu’il a voulu montrer par quels moyens il est possible d’éliminer les trois fléaux responsables des maux de l’humanité : l’égoïsme individuel, l’égoïsme sexuel et l’égoïsme transcendantal[4]. Ainsi, Orkinzia apparaît-elle comme la concrétisation de la société idéale telle qu’elle est imaginée par l’utopisme socialiste italien de l’époque. Nous y retrouvons en effet plusieurs motifs caractéristiques[5]. Les classes sociales et la propriété privée ont disparu. Les moyens de production et les biens de consommation sont collectivisés. L’amour y est libre, puisque les individus s’unissent suivant leurs propres penchants amoureux et peuvent se séparer si le sentiment disparaît : ce qui se produit très rarement car le libre choix est aussi gage de sincérité et donc de pérennité de la relation[6]. Giupponi apporte une touche personnelle par rapport aux autres utopies socialistes italiennes lorsqu’il s’efforce de proposer une éthique alternative à la morale bourgeoise et catholique. S’inspirant en même temps de l’évolutionnisme et des théories spirites alors en vogue, il illustre les principes d’une physique nouvelle, qui permet d’expliquer l’immortalité de l’âme de manière scientifique. L’univers serait constitué d’énergie vibrante : l’âme humaine étant caractérisée par des vibrations très élevées, elle tend inévitablement vers la perfection. Elle doit donc survivre au corps afin de passer d’une forme moins évoluée à une condition supérieure. Comme, dans ce processus, elle ne cesse de s’améliorer, la notion d’Enfer catholique disparaît, ainsi que toute morale fondée sur la peur du châtiment, laissant la place à une morale de la solidarité.

Giupponi puise également dans le mythe scientiste, qui est central dans l’utopisme socialiste italien de l’entre-deux siècles[7]. C’est la science qui a fait parvenir cette société à la perfection :

Vous savez – commençait-il – nous sommes parvenus à un degré de civilisation si élevé grâce à une organisation intelligente et humaine de notre société. Mais pour arriver à cette perfection, la science a dû tracer le chemin en premier. Sans cela, il aurait été vain et prétentieux de vouloir atteindre les sommets les plus élevés de la civilisation[8].

Orkinzia se présente ainsi comme un univers futuriste, où le progrès scientifique et technologique a rendu la vie des individus facile, agréable et harmonieuse. La prééminence de la science s’inscrit d’abord dans la cartographie du lieu. Le centre de cette contrée, parfaitement circulaire, est symboliquement occupé par le Temple de la science. De même, tous les lieux que Minnesoto visite entretiennent un lien étroit avec la science ou ses applications. Par exemple, un Mont est consacré au Radium : sur son sommet, un Temple a été érigé, qui sert aussi d’usine où ce matériau est exploité pour produire la lumière et la force motrice nécessaires aux besoins énergétiques d’Orkinzia. Par ailleurs, la physiologie et l’aliénisme positiviste sont appliqués de manière magistrale dans le Ramlia, un lieu de détention où ces disciplines ont permis de venir à bout de la criminalité : la déviance, qu’elle soit due à une anomalie physiologique ou à l’atavisme théorisé par Cesare Lombroso[9], y est « soignée » grâce au radium et à des opérations chirurgicales qui corrigent les défauts de la masse cérébrale ou de la boîte crânienne responsables du penchant criminel.

Cet ouvrage fait donc partie d’une production plus large consacrée à la propagande socialiste entre les deux siècles mais il s’en détache par sa démarche fictionnelle et littéraire qui emprunte à l’utopie, comme en témoignent plusieurs indicateurs narratifs et structurels : la représentation d’un monde autonome et isolé, l’expédient du guide qui accompagne le visiteur, la démarche essentiellement descriptive, la distribution de la matière selon des chapitres thématiques. Ce modèle structure notamment les parties II, IV et V du texte, alternant avec les parties I et III, qui sont, comme nous le verrons, plus narratives.

Cette utopie scientifique se rapproche parfois du pays de Cocagne, lorsqu’elle récupère les rêves de la vie éternelle, de la nourriture toujours disponible et de la vie aisée[10]. Dans Orkinzia, en effet, l’homme est potentiellement immortel grâce au radium. En outre, la faim a disparu grâce à l’invention de la nourriture artificielle, avec des résultats cocasses, puisque certains aliments permettent même de faire repousser des parties manquantes du corps ! Enfin, la vie y est facile et sans labeur. Contrairement au pays de Cocagne traditionnel, le travail existe encore : étant une valeur primordiale dans la pensée socialiste, il n’a pas été supprimé. Mais il est devenu désormais une fête, voire un jeu : chacun exerce le métier qu’il préfère, pendant quelques heures seulement de la journée et les tâches les plus pénibles et dégradantes sont assurées par des machines.

Néanmoins, ce voyage en utopie n’est pas seulement un outil au service d’une cause politique : il se présente également – et paradoxalement – comme une fuite de la réalité. L’intention militante est en effet accompagnée de la volonté d’offrir une œuvre plaisante à lire et une opportunité d’évasion à un lectorat populaire. Dans la préface, Giupponi affirme avoir renoncé à l’énonciation abstraite d’une théorie sociale pour narrer des « faits concrets et suggestifs », afin de « rendre le sujet plus léger et habile[11] ». L’usage ludique de ce récit est suggéré par les références à des genres et textes de la littérature populaire. Cette dimension romanesque concerne surtout les parties I et III, plus narratives que les autres, riches de coups de théâtre, caractérisées par des thématiques parfois sensationnelles et des stéréotypes propres à la littérature de genre.

Dans l’incipit, Minnesoto inscrit d’emblée son utopie dans le genre du roman d’aventure, puisqu’il a voulu donner à sa narration « les caractéristiques qu’ont les récits aventureux et incroyables, afin […] de vous offrir une lecture agréable[12] ». La partie I se caractérise par des décors et des motifs typiques de ce genre : l’exotisme (un Tibet mystérieux et obscurantiste, la cité impériale de Pékin présentée comme le théâtre d’intrigues politiques, une Australie sauvage), une terre inconnue (un Pôle Sud encore inaccessible)[13], l’action dangereuse (la lutte conte les Papouas ou contre la tempête à bord de l’aéronef Orkinto), des coups de théâtre (des enlèvements, de jeunes filles qu’on croyait mortes et qu’on retrouve en vie)[14]. La partie III garde plutôt les traces de feuilletons ou de classiques de la littérature italienne ou étrangère qui faisaient partie des lectures de l’élite ouvrière de l’époque. Le narrateur décrit ici le Licorana, une enclave d’Orkinzia où demeure une société très proche de la société libérale italienne du début du XXe siècle, présentée comme un stade primitif de la civilisation, un exemple de « fossilisation morale[15] ». Dans cette partie, la représentation des conditions de vie et de travail des mineurs ou celle du monde cynique de la finance trahissent le souvenir de romans comme Germinal ou L’argent d’Émile Zola[16]. Par ailleurs, l’archétype manzonien de la Monaca di Monza revient dans les vicissitudes d’un personnage féminin, Emma O’ Brien, qui a failli être enfermée au couvent par son père. En outre, un filon plus populaire, héritier du roman gothique ou des séries des « mystères » inaugurés par Eugène Sue, affleure dans le chapitre intitulé « I misteri dei conventi », mettant en scène les sévices et les violences infligées par des religieuses et des parents cruels à des jeunes filles innocentes. Ces histoires macabres semblent tirées des romans de Carolina Invernizio[17] ou de Francesco Mastriani[18]. Enfin, Giupponi s’insère de manière explicite dans une tradition très populaire, voire orale. Dans un entretien de 1939, il explique que son ouvrage s’apparente à des textes comme les Mille et une nuits et Bertoldo[19], « bien évidemment mis à jour suivant l’évolution de la science et de la philosophie d’aujourd’hui[20] ». Orkinzia apparaît ainsi également comme un voyage dans l’encyclopédie d’un lectorat populaire fraîchement alphabétisé[21].

Dans le but de faire évader son lecteur, Giupponi a recours à un expédient spécifique, qui constitue la marque de fabrique de son utopie scientifique : la mise en scène de la science comme spectacle. En effet, la science n’est pas utilisée ici à des fins pédagogiques et éducatifs, comme cela pouvait être le cas des romans d’aventures scientifiques de la fin du xixe siècle. Elle est présentée avant tout comme un prodige qui suscite l’émerveillement. Ainsi, le parcours de Minnesoto à travers Orkinzia se transforme-t-il en un voyage à travers le monde spectaculaire de la science. Les étapes de ce parcours sont constituées par des visions qui structurent l’œuvre et se succèdent selon une logique de surenchère dans le merveilleux, de l’apparition de l’incroyable aéronef Orkinto, jusqu’au cinématographe cosmique du Temple de la vie qui permet à Minnesoto de connaître la vérité ultime de l’univers.

Les thèmes technologiques privilégiés confirment cette approche, puisqu’ils sont choisis parmi ceux qui stupéfiaient les contemporains de Giupponi : la navigation aérienne et le radium. Ainsi, c’est un aéronef prodigieux, l’Orkinto, qui donne le nom à cette contrée. Il est décrit en ces termes :

[…] je m’aperçus que je me trouvais devant une œuvre d’art. Ce véhicule étrange, fin, élancé, aux proportions parfaites, était décoré avec une profusion de motifs finement ciselés, dont étaient décorées même les antennes, les hélices et les roues[22].

Plus loin, le narrateur précise que cet engin était

[…] d’une perfection, d’une simplicité et d’une résistance merveilleuses […] et les hélices pourraient soulever un engin cent fois plus lourd […] la violence des vents ne pourrait jamais arrêter le mouvement irrésistible qui l’anime […] la légèreté de l’Orkinto est juste incroyable : il ne pèse pas plus que cinq kilos. Le matériau dont il est fait s’appelle « Alcaz », vingt fois plus résistant que l’acier, dix fois plus léger que le liège[23].

Cette description illustre bien la manière dont Giupponi représente la science. Le narrateur s’acquitte du cahier des charges du roman d’aventures technologiques, en évoquant quelques éléments de la structure de l’aéronef. Passant rapidement sur l’aspect technique de l’engin, il insiste plutôt sur sa nature merveilleuse (grâce au recours aux superlatifs) voire artistique (en mettant l’accent sur sa beauté et son harmonie). L’Orkinto est une œuvre d’art inégalable à admirer plutôt qu’un mécanisme complexe dont il faut comprendre le fonctionnement. Par ailleurs, l’autre symbole de cette civilisation, évoqué dans le titre même de l’ouvrage, tout aussi prodigieux, est le radium, découvert par les époux Curie en 1903. À mi-chemin entre la pierre philosophale et l’élixir de jouvence, selon l’imaginaire de l’époque il était doté de propriétés thérapeutiques miraculeuses. On estimait qu’il était même capable de défier les lois de la nature car il semblait pouvoir produire de l’énergie sans jamais s’épuiser. Dans Orkinzia Omas explique que le radium est utilisé

comme un moyen pour l’éclairage, comme une force pour transmettre le son, la lumière, les images, la pensée ; pour former la pluie, pour régler les courants atmosphériques, pour détruire sans faute les météores célestes ; comme une puissance occulte et merveilleuse [...] comme un moyen thérapeutique, pour ragaillardir les faibles, les convalescents, les personnes âgées, les enfants ; pour guérir les malades, opérer les blessés, allonger la vie et, vous aurez du mal à y croire, même pour ressusciter des morts[24].

Cet aspect sensationnel est souligné par le gigantisme des chantiers réalisés grâce à la science appliquée. Ainsi, le Temple de la Science fait-il un kilomètre de haut, le Musée du Mont Radium abrite les productions de la science et de l’art des origines jusqu’au présent de la narration, l’installation d’éclairage artificiel suspendue au-dessus du pays est composée de « deux millions » de sphères, chacune ayant la puissance de « quatre quintilions de bougies », et ainsi de suite[25].

Cette dimension spectaculaire est renforcée par les liens que la représentation textuelle de la science dans Orkinzia entretient avec les nombreuses formes de mise en scène de la science qui se multiplient au cours du xixe et au début du xxe siècle[26] : les musées, les expositions universelles, les projections cinématographiques, les illustrations des revues ou encore les spectacles de magnétisme, d’hypnotisme et de spiritisme[27]. Ces dispositifs visuels fournissent en effet des paradigmes pour la représentation textuelle des merveilles scientifiques d’Orkinzia. Ainsi, Minnesoto peut-il voir la pensée des individus traduite en images mouvantes grâce au Tildon, un engin inspiré des premiers cinématographes. Autour du Temple de la Science, de milliers de temples plus petits reproduisent les formes de la vie qui se sont succédé au cours de l’évolution, des premiers invertébrés jusqu’au singe, composant ainsi une sorte de gigantesque musée de sciences naturelles en plein air. Cette civilisation est parvenue également à maîtriser de manière scientifique des forces comme le magnétisme et le spiritisme. Ainsi, Minnesoto vit-il des expériences parapsychiques déroutantes (transposition des sens ou suggestions), semblables à celles qui, en Italie avaient été popularisées par des hypnotiseurs comme le célèbre Donato lors de séances publiques[28]. L’accumulation d’inventions qui constituent le quotidien d’Orkinzia (du « Seppreciglio », un instrument qui permet de voir aussi bien l’infiniment grand que l’infiniment petit, au « Pernos », un ancêtre du téléphone portable, en passant par l’Orkinto lui-même) révèle l’engouement pour la trouvaille technologique qui pousse les visiteurs aux expositions universelles[29]. Les déambulations de Minnesoto d’un prodige à l’autre tiennent ainsi beaucoup de celles du badaud qui se déplace d’un pavillon à l’autre et d’une attraction à l’autre.

Enfin, l’intérêt et la grandeur des fêtes et des cérémonies orkinziennes sont dues aux applications de la science : l’énergie produite par la gigantesque centrale hydroélectrique de Fedroa permet de réaliser la fête multicolore de l’Eau et de la Lumière, alors que le ballet de milliers d’aéronefs représente le point d’orgue de la cérémonie de bienvenus organisée pour Minnesoto. Cette dernière rappelle d’ailleurs le bal Excelsior, un grandiose spectacle de danse porté sur la scène de la Scala de Milan en 1882 et qui eut un succès retentissant en Italie et à l’étranger jusqu’à la première décennie du xxe siècle. La description de la chorégraphie fictionnelle pourrait être celle du spectacle réel[30] :

– Voyez-vous, mes frères, cette fête, ce scherzo chorégraphique, a une signification morale importante. L’Orkinto lumineux, qui vient d’apparaître au milieu des ténèbres profondes et du combat titanesque des chevaux aériens, est le symbole de la Science et de la Vérité qui apparurent au milieu des sauvages pour les apaiser, les élever, les faire évoluer, les rendre heureux. Le triomphe de la Science et de la Vérité est celui de l’homme évolué sur les forces brutes de la nature, sur ses propres penchants égoïstes et superstitieux[31] !

Ces modalités de représentation de la science imposent une posture particulière à l’observateur. La réaction de Minnesoto – et donc celle qui est attendue de la part du lecteur – face aux prodiges de la science est celle du ravissement plutôt que celle de la compréhension. L’attitude du narrateur qui regarde les images projetées par le cinématographe du Temple de la vie est, par exemple, éloquente :

Mais je fixais avec la vénération d’un mystique le miroir phosphorescent, qui m’enchaînait et m’hypnotisait, comme l’œil envoûtant d’un histrion. Je fixais encore et toujours cette lumière bleue, froide, évanescente. La contrée qui m’entourait, immense, inconnue, silencieuse, enveloppée dans une pénombre effrayante et pleine de mystère, la rendait encore plus suggestive[32] !...

Le regard de Minnesoto oscille ainsi entre celui du visiteur des expositions, stupéfié par les performances des dernières trouvailles technologiques, et celui du spectateur de séances de spiritismes, désireux d’éprouver le frisson de l’inconnu.

C’est justement cette modalité de représentation de la science comme spectacle qui permet de concilier les deux visées antithétiques de cet ouvrage : la démarche militante du texte de propagande socialiste et la nécessité de satisfaire le besoin d’évasion d’un lectorat populaire. D’une part, le socialisme italien de l’entre deux siècles fournit le motif du mythe scientiste, qui rend tout à fait plausible l’hypothèse d’un progrès scientifique capable de perfectionner la société. D’autre part, la mise en scène de la science comme spectacle apparaît comme un vecteur puissant de fiction et d’évasion. C’est d’ailleurs cette approche qui fait virer l’écriture utopique vers le mythe populaire du pays de Cocagne. La forme et les visées d’un genre bien ancien et codifié comme l’utopie classique s’en trouvent ainsi modifiées. Loin de toute prétention littéraire, le texte de Giupponi est le fait d’un auteur audididacte étranger à l’establishment intellectuel et littéraire qui  s’adresse à des lecteurs appartenant aux couches dominées de la société, comme le reconnaît l’auteur lui-même :

Je n’ai pas écrit pour étaler une culture littéraire dont je suis complètement dépourvu, mais pour communiquer à mes frères d’infortune mes pensées, mes illusions, la passion brûlante qui m’enflamme et me rend fébrile ! […] c’est un public qui pleure et qui souffre tout comme moi ; c’est un public qui apprécie les histoires imaginaires, fantastiques, paradoxales. Pas parce qu’il ne comprend pas, mais pour une réaction nécessaire et spontanée contre le destin cruel qui l’enserre ; pas pour s’amuser de manière puérile, mais parce que, désormais las et sans illusions à cause d’une vie amorphe et sans joie, il palpite et vibre devant l’évocation d’un idéal doux et cher, il exulte et se réjouit en se berçant de l’illusion d’une vie sur terre bien meilleure que la présente, sans injustices, sans oppression, sans égoïsme[33] !

Avec Giupponi, l’utopie, savante et élitiste, destinée à éclairer les gouvernants sur les caractéristiques de la cité idéale, se transforme en un pays de Cocagne. Elle devient ainsi l’expression de la subordination sociale et politique de l’auteur qui, ne pouvant influencer directement les dominants, exprime sa solidarité envers ces opprimés dont il partage le sort et qu’il aspire à soulager en leur offrant un moment éphémère d’évasion consolatrice.

On pourrait se demander si cette approche ne présente pas l’inconvénient d’émousser la portée militante de ce texte, laissant rêvasser le lecteur dans un univers jubilatoire et coupé de la réalité qu’on voudrait modifier[34]. Nous pouvons peut-être trouver une réponse dans la réaction des autorités autrichiennes. En effet, cet ouvrage est saisi deux mois après sa sortie car accusé de porter atteinte à la religion, aux institutions politiques et à la famille. Cet épisode montre bien que ce texte pouvait paraître dangereux, et cela non malgré, mais grâce à la volonté de satisfaire les besoins d’évasion du public. En effet, après l’intervention des autorités, un article de « Il popolo » remarque : « […] s’il avait voulu être cohérent, le procureur devrait saisir quatre-vingt-dix pour cent des livres exposés dans les vitrines et dans les bibliothèques publiques, car là-dedans il y a tout ce qu’il y a dans Orkinzia[35] ». Apparemment, la force de persuasion d’un voyage imaginaire semblait plus efficace que celle d’un livre de propagande développant un argumentaire rationnel.

Ce texte est ainsi tiraillé entre deux voyages divergents, se caractérisant l’un par une volonté militante, l’autre par une visée ludique. Cette double intention renvoie aussi à la position de son auteur, alphabétisé, engagé politiquement, mais subalterne du point de vue politique, social et culturel, qui revisite un genre noble comme l’utopie philosophique pour s’adresser à un public populaire auquel il s’identifie. Il n’en reste pas moins que ce double voyage imaginaire n’est pas seulement une machine à rêver, comme on pourrait le conclure trop hâtivement si l’on considère seulement la féérie scientifique et son invitation à l’émerveillement. Il est aussi bel et bien une machine à penser – peut-être même un peu trop, si l’on en croit la crainte manifestée par les autorités autrichiennes.

Michela Toppano

Aix Marseille Univ, CAER, Aix-en-Provence, France

 

Notes

[1]

A. Giupponi, Orkinzia o Terra del « radium ». Visione di un lavoratore del libro, Trente, STET, 1908. Nous utiliserons l’édition récente de Quinto Antonelli (Trente, Pubblicazioni del Museo Storico in Trento, 2000). Comme il n’existe pas de traductions de ce texte, toutes les traductions sont de l’auteur de cet article.

[2]

Parmi celles-ci, nous pouvons rappeler Un comune socialista (1878), de Giovanni Rossi, qui a fondé au Brésil une colonie socialiste, la Colonia Cecilia, et Un sogno (1881) d’Andrea Costa, premier élu socialiste de l’histoire d’Italie en 1882.

[3]

Cesare Battisti fut l’un de chefs de file du socialisme du Trentin Haut-Adige. Il fonda plusieurs journaux, comme L’Avvenire dei lavoratori ou Il popolo, auxquels Giupponi contribua avec des poésies à contenu social et quelques articles anticléricaux. Battisti fut aussi le héraut de l’irredentismo, mouvement politique réclamant l’annexion à l’Italie des terres alors sous domination autrichienne, comme la région de Trente et de Trieste.

[4]

Orkinzia,  , p. 351-357.

[5]Q. Antonelli, « Il romanzo di un tipografo, tra socialismo, evoluzione e utopia. Note introduttive alla lettura dell’Orkinzia », in Orkinzia, p. xxiv-xl.

Il est très probable que les sources les plus directes d’Orkinzia soient les articles du journal Il popolo, qui avait abordé tous ces motifs. À ce sujet, cf. Pour une vision d’ensemble des thématiques chères à l’utopisme scientifique, cf. P. Audenino, « Etica laica e rappresentazione del futuro nella cultura socialista dei primi del Novecento », Società e storia, 18, 1982, p. 877-918.

[6]

Il s’agit d’un compromis typique de la pensée socialiste italienne de l’époque, qui, attachée à la valeur de la famille, défend ainsi la possibilité de dissoudre le mariage sans le rejeter complètement.

[7]

Cf. P. Audenino, « Evoluzione e progresso : la divulgazione del positivismo sulla stampa socialista », in Emilio R. Papa, Il positivismo e la cultura italiana, Milan, FrancoAngeli, 1982, p. 227-241.

[8]

« – Vedete – esordiva – noi siamo arrivati ad un grado di civiltà si elevato mercé l’umana e sapiente organizzazione del nostro sistema sociale. Ma, per giungere a tanto, la scienza dovette prima solcare la via. Senza di essa, vana presunzione sarebbe stata quella di voler assurgere alle più eccelse vette della civiltà » (A. Giupponi, op. cit., p. 82).

[9]X. Tabet, « Costrutto diversamente dagli altri : criminalité, atavisme et race chez Lombroso », in A. Aramini, .

Pour la notion d’atavisme chez Lombroso, cf. par exemple, Bovo, La pensée de la race en Italie. Du romantisme au fascisme, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2018, pp. 101-120 ; D. Frigessi, « La scienza della devianza », in D. Frigessi, F. Giacanelli, L. Mangoni, Cesare Lombroso. Delitto genio e follia. Scritti scelti, Milan, Boringhieri, 2000, p. 331-373 ; R. Villa, Il deviante i suoi segni. Lombroso e la nascita dell’antropologia criminale, Milano, FrancoAngeli, 1985, p. 144-149.

[10]

Pour les traits constitutifs du mythe du pays de Cocagne, cf. Guy Emerson, « Cocagne, utopie populaire », Revue belge de philologie et d'histoire, 59, fasc. 3, 1981, p. 530-532.

[11]

« fatti concreti e suggestivi » ; « rendere più leggiero ed agile il tema » (A. Giupponi, op.cit., p. 357).

[12]

« il carattere dei racconti avventurosi e incredibili […] per procurarvi una piacevole lettura » (Ibid., p. 17).

[13]

L’Antartide constituait la dernière tâche aveugle du globe terrestre après les expéditions de Nansen et du Duc des Abruzzes qui avaient permis de connaître la configuration géographique du Pôle Nord. Giupponi s’est sans doute inspiré de l’expédition de Jean-Baptiste Charcot au Pôle Sud (1903), suivie avec attention par « Il popolo ».

[14]

L’exotisme et l’action dangereuse apparaissent parmi les traits fondamentaux du genre aventureux selon Matthieu Letourneux, Le roman d'aventures 1870-1930, Limoges, PULIM, 2010.

[15]

A. Giupponi, op. cit., p. 11.

[16]

Selon une enquête menée en 1905 par la Bibliothèque de Brera, Zola était très lu dans le milieu socialiste ouvrier et plus généralement populaire Cf. I libri più letti del popolo italiano, Milan, Società Bibliografica Italiana, 1905, p. 12.

[17]

Carolina Invernizio (1951-1916), publia de nombreux feuilletons à succès, teintés de sang et de passions fortes (l’amour, le sacrifice et la vengeance).

[18]

Francesco Mastriani (1819-1891) écrivit des romans pittoresques et parfois truculents qui prêtaient une attention particulière à la classe populaire napolitaine. On lui doit, entre autres, l’un des premiers romans « noirs » de la littérature italienne (Il mio cadavere, 1851) et des « Mystères » (I misteri di Napoli, 1869).

[19]

Écrit en 1606 par un autodidacte, Giulio Cesare Croce, ce récit reprend une histoire qui circulait déjà, avec des variantes, au Moyen Âge. Il raconte les ruses d’un paysan qui, grâce à son intelligence, parvient à devenir conseiller d’Alboino, un roi imaginaire.

[20]

« naturalmente aggiornata allo sviluppo scientifico e filosofico dell’epoca nostra » in M. Rinella, « La strana opera di un autodidatta d’eccezione », La nuova scuola italiana. Rivista magistrale settimanale, 1939, p. 1303.

[21]

Pour la notion d’encyclopédie, cf. U. Eco, Lector in fabula. Le rôle du lecteur dans la coopération interprétative des textes narratifs, Paris, Grasset, 2014 (Lector in fabula : la cooperazione interpretativa nei testi narrativi, Milan, Bompiani, 19791).

[22]

« […] mi accorsi di trovarmi di fronte ad un’opera artistica. La strana vettura, snella, e slanciata, di proporzioni impeccabili, era cesellata a profusione di finissimi ornamenti, che gemmavano persino le elice e le ruote » (A. Giupponi, op. cit., p. 38).

[23]

« […] d’una perfezione, d’una semplicità, d’una resistenza meravigliose […] e le eliche solleverebbero cento volte il peso loro affidato […] la furia dei venti giammai potrebbe fermare l’irrefrenabile movimento da cui è animato […] la leggerezza dell’Orkinto è semplicemente incredibile : non pesa più di cinque chilogrammi. Il materiale di cui è fabbricato si chiama « Alcaz », venti volte più resistente dell’acciaio, dieci volte più leggero del sughero » (Ibid., p. 48-49).

[24]

« come mezzo d’illuminazione, come forza trasmettritrice del suono, della luce, delle immagini, del pensiero ; come formatore della pioggia, come regolatore delle correnti atmosferiche, come invincibile debellatore delle meteore celesti ; come potenza occulta e meravigliosa, […] come mezzo terapeutico, per ringagliardire i deboli, i convalescenti, i vecchi, i bambini ; per sanare gli ammalati, per operare i feriti, per prolungare l’esistenza, e, stenterete a crederlo, per risuscitare qualche morti » (Ibid., p. 82-83).

[25]

Ibid., p. 81.

[26]

Pour les différentes modalités de mise en scène de la science au tournant du siècle, cf., pour l’Italie, L. Clerici, « Lo spettacolo della scienza », in id., Libri per tutti. L’Italia della divulgazione dall’Unità al Novecento, Rome-Bari, Laterza, 2018 ; pour la France : B. Béguet, La science pour tous. Sur la vulgarisation scientifique en France de 1850 à 1914, Paris, Bibliothèque du centre national des Arts et Métiers, 1990.

[27]

Ces pseudo-sciences, bien que controversées, étaient très populaires entre les deux siècles, d’autant plus qu’elles avaient su attirer l’attention d’hommes des sciences, comme Cesare Lombroso et Angelo Mosso en Italie ou le prix Noble William Crookes en Angleterre. Giupponi d’ailleurs souligne que, dans Orkinzia, le spiritisme était devenu « une science exacte, dépouillée de l’empirisme et du charlatanisme des siècles précédant l’époque de l’Arduaz ». A. Giupponi, op. cit., p. 140. Au sujet de ces pratiques en Italie, cf. C. Gallini, La sonnambula meravigliosa. Magnetismo e ipnotismo nell’Ottocento italiano, Milan, Feltrinelli, 1986 ; L. Clerici, et notamment le chapitre « Ai confini della realtà », op. cit. ; S. Cigliana, Futurismo esoterico. Contributi per una storia dell’irrazionalismo italiano tra Otto e Novecento, Naples, Liguori, 1996, et notamment le chapitre « Europa magica », pp. 17-46.

[28]

Cf. Luca Clerici, « Ai confini della realtà », op. cit..

[29], G. L. Fontana, A. Pellegrino (éd.), Esposizioni universali in Europa. Attori, pubblici, memorie tra metropoli e colonie, numéro spécial de « Ricerche storiche », a. xlv, n. 1-2, janvier-août 2015.

Sur les expositions universelles en Italie, cf. M. Picone Petrusa, M. R. Pessolano, A. Bianco, Le grandi esposizioni in Italia 1861-1911 : la competizione culturale con l'Europa e la ricerca dello stile nazionale, Naples, Liguori, 1988. Pour l’Europe

[30]

Sur la fortune de ce spectacle et sa portée idéologique, cf. S. Adamo, « Dancing for the World : Articulating the National and the Global in the Ballo Excelsior’s Kitsch Imagination », in Guido Abbattista (éd.), Moving Bodies, Displaying Nations National Cultures, Race and Gender in World Expositions Nineteenth to Twenty-first Century, Trieste, EUT, 2014, p. 143-172.

[31]

« – Vedete, fratelli, questa festa, questo scherzo coreografico, racchiude in sè un alto significato morale. Il luminoso Orkinto apparso or ora tra la fosca tenebra e la titanica lotta dei cavalli-aerei, è il simbolo della Scienza e della Verità, apparse tra i selvaggi per rabbonirli, per elevarli, per evolverli, per renderli felici. Il trionfo della Scienza e della Verità, è il trionfo dell’uomo evoluto, sulle forze brute della natura, sulle tendenze egoistiche e superstiziose del proprio essere !... » (A. Giupponi, op. cit., p. 97).

[32]

« Ma io […] fissavo con mistica venerazione quello specchio fosforescente, che m’incatenava e mi ipnotizzava lo spirito, come fosse l’occhio maliardo d’un istrione. Fissavo, fissavo sempre quella luce cilestre, glaciale, evanescente, resa assai più suggestiva dalla circostante plaga, immensa, sconosciuta, silente, avvolta da una penombra paurosa e satura di misteri !... » (Ibid., p. 310).

[33]

« Non scrissi già per far pompa di una cultura letteraria che mi manca affatto, ma per comunicare ai fratelli di sventura i miei pensieri, le mie illusioni, il fuoco passionale che mi brucia e mi tiene in orgasmo ! […] è un pubblico che piange e che soffre al par di me ; è un pubblico che gusta l’immaginoso, il fantastico, il paradossale, non per vacuità di comprensione, ma per necessaria, per spontanea reazione contro il fato perverso da cui è avvinto ; non per puerile diporto, ma perché, stanco e disilluso d’una vita amorfa e senza gioie, palpita e sussulta alla evocazione di dolci e care idealità, gode e tripudia nel cullarsi in soavi illusioni d’una vita terrena assai migliore della presente, senza ingiustizie, senza oppressioni, senza egoismi ! » (Ibid., p. 7).

[34]

Giupponi lui-même paraît conscient de ce risque et ressent la nécessité d’ajouter une postface dans laquelle il explique, de manière argumentée, les soubassements idéologiques de son texte. Cf. ibid., « Due paroline ai cortesi lettori », p. 351-358.

[35]

« […] per essere coerente, il signor procurore dovrebbe far sequestrare il novanta per cento dei libri esposti nelle vetrine e nelle pubbliche biblioteche, perché in essi c’è tutto quello che c’è nell’Orkinzia ». Cit. in Quinto Antonelli, op. cit.., p. xx.

Référence électronique

Michela TOPPANO, « Entre utopie scientifique et pays de Cocagne : un voyage dans le monde spectaculaire de la science dans Orkinzia o Terra del « radium » (1908) d’Amos Giupponi », Astrolabe - ISSN 2102-538X [En ligne], Géographies imaginaires, mis en ligne le 04/03/2025, URL : https://www.crlv.org/articles/entre-utopie-scientifique-pays-cocagne-voyage-dans-monde-spectaculaire-science-dans

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Présentation

2. L’imaginaire géographique dans la fiction viatique