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Résumé
Créée en 1994, la série L’Épervier de Patrice Pellerin compte parmi les plus fameuses BD d’aventures ayant pour cadre le XVIIIe siècle. Yann de Kermeur, surnommé « Ar Sparfell » – « L’Épervier » en breton – son protagoniste, est un corsaire au service du roi de France. Fait peu commun dans la BD, c’est autour d’un objet, une statuette du dieu aztèque Tlaloc, que va s’articuler le premier cycle. Outre le statut de cet objet et sa fonction dans l’économie de la fiction, on s’intéressera à la façon dont les vestiges mésoaméricains ont été préservés et à la recherche, à la circulation et à la destination de ces objets au siècle des Lumières.
« Doué d’ho tiwallo Kabiten ! » (« Dieu vous garde capitaine ! »)
Le Rocher du crâne
La représentation et le rôle dévolu au matériau ethnographique dans la bande-dessinée ayant pour cadre le XVIIIe siècle varient considérablement d’une série à l’autre et, au sein d’une même série, d’un album à l’autre. L’Épervier, de Patrice Pellerin, compte parmi les bandes dessinées iconiques dans lesquelles l’auteur a accordé une place de choix à l’Histoire[1], ainsi qu’au matériau historique optant pour une BD résolument historienne[2]. Pour reconstituer les rues, châteaux, ports villes et paysages bretons ainsi que les fortifications, la mission des Jésuites et la mangrove guyanaise, l’auteur s’est abondamment documenté, effectuant de nombreux croquis en Bretagne, se rendant en Guyane et compulsant cartes, illustrations et documents d’époque pour mieux saisir la spécificité de la faune, de la flore ainsi que des Indiens Caraïbes[3]. Cependant, c’est un objet de culte, une statuette de la divinité aztèque Tlaloc, qui constitue le fil rouge des six albums composant le premier cycle de la série. Dérobée dans un tombeau, la statuette est supposée constituer la clé menant au fameux trésor des Aztèques. D’où provient cette statuette et dans quelles circonstances s’est-elle retrouvée entre les mains de la dépouille du marquis de Kermellec, dans son tombeau au cœur du domaine familial sis en Bretagne ? Quel rapport entre cette statuette de la divinité Tlaloc et le trésor des Aztèques ? Et, si l’on replace les éléments de cette fiction dans l’histoire des relations entre l’Amérique préhispanique et l’Europe, comment furent vues et perçues les divinités aztèques et leurs figurations ? Quel sort fut réservé aux productions des autochtones, aux objets de culte – idoles, fétiches… – tenus pour sataniques notamment ? Comment circulèrent-ils en Europe ? Quelles croyances, superstitions ou malédictions leur furent associées par les curieux, les lettrés, érudits qui en firent l’acquisition pour leur cabinet de curiosité ou leurs travaux ? Via l’analyse de la figuration et de la fonction de la statuette du dieu Tlaloc dans le premier cycle de L’Épervier, ce sont quelques-uns des aspects du traitement du matériau ethnographique dans la bande-dessinée au XVIIIe siècle que nous allons ici analyser.
« Les… Les Larmes… de… Tlaloc ! Pre… Prenez… gar… de… » Le Chevalier de Kermeur face à une énigme
Bretagne, 1741 Le chevalier Yann de Kermeur, corsaire connu sous le surnom d’» Ar Sparfell », « l’Épervier », parmi les frères de la côte pour ses prises et ses exploits, a été convié à un étrange rendez-vous nocturne par son vieil ami le comte de Kermellec. Cependant, lorsqu’il le rejoint dans la chapelle de l’orangerie de son domaine, il le découvre agonisant aux pieds du tombeau de son père le marquis de Kermellec, lequel a été profané, et ne peut que recueillir ses derniers mots : « Les… Les Larmes… de… Tlaloc ! Pre… Prenez… gar… de… » « Aahhh… ses… ses yeux… Ils… Ils me brûlent… » Le… Le ta… bleau… d… dans le sa… salon… re… regardez le ta-bleau… » (L’Épervier, vign. 1 p. 12 et 1-2 p. 13) Pourquoi cet avertissement ? Quelle terrible malédiction lui est donc attachée ? À quel tableau le marquis fait-il allusion et quel secret recèle-t-il ? Encore intrigué quant au motif de cet étrange rendez-vous, le chevalier se trouve confronté à une énigme, face à une scène de crime déconcertante où ne se trouve ni criminel, ni arme du crime, ni motif. Quant aux derniers mots soufflés par le comte, ils ne font qu’ajouter au mystère.

Ill. 1. Patrice Pellerin, L’Épervier. 1. Le Trépassé de Kermellec, dans L’Épervier. Premier cycle, Paris, Dupuis, 2009, « Repérages / Les Intégrales ». Vign. 1-4 p. 13
Tenu pour le meurtrier du comte, Yann de Kermeur manque de peu d’être exécuté, ne devant son salut qu’à l’adresse au tir de la petite-fille du comte, la comtesse de Kermellec, que le généreux homme avait recueillie jadis à la mort de ses parents. Cependant, il doit comparaître devant la cour de justice à Brest. Le comte délirait-il ? Enfermé sous étroite surveillance, le chevalier s’interroge et tente d’assembler les pièces du puzzle : « Tlaloc… Il a répété ce mot plusieurs fois ! Il a parlé aussi… d’un tableau… un tableau à chercher !... Mordiable ! Tout ça ne veut rien dire ! » (Vign. 5 p. 18) Kermeur croit pouvoir trouver un soutien légitime en la personne de Monsieur de La Motte de Kerdu, le procureur du roi. Cependant, quoique Kermeur soit noble et qu’il ait donné sa parole de gentilhomme, celui-ci ne lui accorde aucun crédit, lui reprochant d’avoir été condamné autrefois aux galères pour piraterie. Convaincu de n’avoir aucune chance de voir son innocence être prouvée dans ces conditions, le chevalier opte pour la fuite. Ivre de fureur, le procureur du roi est décidé à le détruire. Meurtre, énigme, injustice, fuite… les ingrédients sont réunis pour de palpitantes aventures dans la grande tradition des romans et BD de flibuste.[4]
Tlaloc, « celui qui fait ruisseler les choses », maître des Eaux, divinité aztèque de la pluie et de la fertilité
Qui est Tlaloc ? Lorsqu’il entend pour la première fois ce nom, le chevalier de Kermeur l’ignore. « Ce Tlaloc, c’est lui qui vous a blessé ? » (Vign. 2 p. 13) Rien d’étonnant à cela. Hormis les individus s’intéressant aux cultes païens, les quidams, y compris parmi la très grande majorité des voyageurs, ignoraient tout des divinités. Provenant de Tlalocantecuhtli, probablement du nahuatl tlali signifiant « terre » ou « ruisseleur », terme attesté au Ier siècle. Tlaloc est avec les dieux créateurs Quetzalcoatl, Tezcatlipoca – ou Huitzilopochtli, une des plus anciennes divinités de l’aire méso-américaine.[5] Il était déjà vénéré du temps des Olmèques, soit près d’un millénaire avant l’arrivée et l’établissement des Mexicas et des tribus du Nord qui fondèrent l’Empire aztèque au XIVe siècle.[6]
Sur les bas-reliefs ou comme statuette, Tlaloc est aisément reconnaissable à son corps noir, aux larges anneaux qui encerclent ses yeux, aux crocs émergeant de ses lèvres ainsi qu’à sa coiffe ornée de plumes traditionnellement blanches et vertes. Équivalent du dieu Chac chez les Mayas, il est à la fois un et multiple, faisant ruisseler les pluies, déclenchant les orages et les tempêtes, provoquant les chutes de grêle, ainsi que l’éruption des volcans et l’écoulement de la lave le long des parois des volcans.[7] Aussi des cultes lui étaient-ils rendus pour favoriser les pluies pour les récoltes et prévenir les sécheresses, tandis que les œdèmes, suintements, maladies de peau, les femmes mortes en couches, les noyés et les victimes de la foudre lui étaient attribués. Une fois trépassées, les victimes de Tlaloc rejoignaient son royaume, le Tlalocan, un paradis verdoyant où celles-ci trouvaient le bonheur. Chez les Aztèques, Tlaloc était un dieu dont le pouvoir était égal à celui de Huitzilopochtli, le dieu de la guerre. Chacun disposait d’un sanctuaire au sommet de la pyramide du Templo Mayor de Tenochtitlan. Deux temples jumeaux. Au sud était celui de Huitzilopochtli, peint en rouge et en blanc. Au nord, celui de Tlaloc, peint en bleu et en blanc, la couleur de l’eau et des nuages.[8] Tlaloc était célébré à trois reprises dans l’année aztèque à l’occasion de grandes festivités au cours duquel lui étaient offerts des fleurs, du jade ainsi que des enfants, dont les larmes étaient supposées être annonciatrices de pluies.
Une double quête : l’innocence et l’honneur du chevalier de Kermeur contre le fabuleux trésor des Aztèques
Le cycle s’articule autour de deux quêtes : celle menée par Hervé de Villeneuve et celle menée par Yann de Kermeur. Cousin de la comtesse Agnès de Kermellec, Hervé de Villeneuve, ancien officier des galères de Toulon, lequel a incidemment connu le chevalier lorsque ce dernier trimait dans la chiourme[9], qui, ne pouvant s’acquitter d’une dette de jeu de 200 écus contractée auprès du marquis de La Motte de Kerdu, lui a fait part d’une étrange histoire, comme l’apprend au lecteur un retour en arrière effectué au tout début du troisième album de la série, Tempête sur Brest.

Ill. 2. Patrice Pellerin, L’Épervier. 3. Tempête sur Brest, dans L’Épervier. Premier cycle, Paris, Dupuis, 2009, « Repérages / Les Intégrales ». Vign. 7-10 p. 111.
Dans le premier volet de la série, Le Trépassé de Kermellec, Yann Kermeur, accusé du crime commis par Villeneuve, doit libérer son équipage et reprendre son vaisseau, La Méduse, qui, comme tous ses biens, a été saisi. Dans le second volet, Le Rocher du crâne, Agnès de Kermellec apprend de Valentin, ancien serviteur de son grand-père, que le comte et Kermeur étaient proches, ce dernier ayant même passé une partie de son enfance au château avant de partir dans les Amériques, sa mère s’étant remariée avec un riche marchand y ayant ses affaires[10]. Dans ce second volet, on apprend également que le comte de Kermellec « parcourait le monde à la recherche d’objets archéologiques et de fossiles pour enrichir ses collections » quand dans l’île de Cayenne en Guyane équinoxiale, il retrouva Yann de Kermeur. Les liens se renouèrent. Lors d’une expédition dans la forêt dense, Yann sauva la vie du comte. Ce fut à cette occasion qu’il manqua de peu de perdre un œil et obtint cette cicatrice. « Notre expédition en Guyane fut un désastre ! poursuit Valentin. Les pluies diluviennes, les fièvres nous obligèrent à rebrousser chemin. Mais pour mon maître, d’avoir revu celui qu’il croyait perdu valait tous les trésors… Las ! nos chemins se séparèrent de nouveau, pour longtemps. Nous repartîmes en France et Kermeur à sa vie aventureuse. » (Vign. 5 p. 76) Cependant, si le Pérou ou le Mexique étaient connus et écumés pour leurs richesses archéologiques, il n’en allait pas de même avec la Guyane[11]. Aussi, quel était le véritable but de cette expédition ? Dans son récit, Valentin ne le stipule pas. Il apprend en revanche à la comtesse que c’est bien le comte qui avait fixé ce rendez-vous nocturne à Yann de Kermeur, et qu’une statuette qui avait été placée entre les mains de la dépouille du marquis à sa mort trente ans plus tôt a disparu.
C’est en retournant par les souterrains dans le château des Kermellec que Yann de Kermeur va incidemment découvrir la cachette du Journal de bord du défunt marquis. En se rendant dans le salon du château, suivant en cela les instructions que lui avait données le comte agonisant, le chevalier tombe en arrêt devant un tableau représentant le marquis tenant entre ses mains une étrange statuette sans yeux, l’index désignant un point précis d’un globe que le chevalier reconnait aussitôt comme étant la Guyane. À la vue d’un immense fromager et d’une colline en arrière-plan sur le tableau, il se remémore… « un endroit très précis en Guyane » (Vign. 4 p. 124). Apparaissant inopinément dans le salon, Agnès tire d’un tiroir secret le journal du marquis et évoque à voix haute l’existence d’un trésor. Kermeur comprend devine les raisons pour lesquelles le comte a été assassiné et la tombe de son père profanée ; c’est un trésor qui en est cause.
Dans le même temps, le vicomte Hervé de Villeneuve tente en vain de percer le secret de l’étrange statuette. Il en conclut que les informations qu’il cherche ne peuvent figurer que dans le Journal de bord du marquis. En le dérobant dans la bibliothèque et en laissant pour morte la comtesse qui l’avait surprise, il pense détenir, avec les coordonnées de l’échouage de L’Espoir, le navire du marquis, celles du trésor. Son forfait accompli, de retour à Brest, il convainc le marquis de La Motte de Kerdu de la véracité de son récit. Pour aller chercher le trésor, le fielleux procureur du roi échafaude un plan machiavélique : profitant de l’absence de l’intendant du port pour s’approprier le vaisseau de L’Épervier, il réquisitionne également son équipage au prix d’un odieux chantage, et appareille sans délai pour les Amériques.
La poursuite de son navire et la quête du trésor se doublent pour Yann de Kermeur d’une quête identitaire. Le voyage de Bretagne en Guyane lui remémore un autre voyage, le même trajet effectué alors qu’il était enfant et que, sa mère s’étant remariée suite au décès de son père, il l’avait suivie en Guyane où son beau-père avait des affaires. À sa mort, son beau-père l’avait abandonné aux bons soins des pères Jésuites et il avait été adopté par la mère de Cha-ka et ce dernier était devenu son frère. À ses côtés, il avait appris à pêcher, chasser, vivre en osmose avec la Nature, tendre des pièges, reconnaitre les animaux nuisibles et les plantes, se repérer dans la mangrove. En retrouvant Agnès de Kermellec que La Motte de Kerdu et Villeneuve ont enlevée et gardé captive à bord de La Méduse, Yann de Kermeur accède enfin au drame qui se joua jadis et qui fut cause de la malédiction qui s’attacha depuis aux pas des Kermellec, Agnès ayant pris soin d’emporter avec elle le journal de bord de L’Espoir. Pour comprendre les circonstances dans lesquelles la statuette de Tlaloc s’est retrouvée entre les mains de la dépouille du marquis, dans un tombeau breton, à des milliers de lieues de l’ancien Empire des Aztèques, il faut effectuer un bond dans le passé et revenir à la nuit de la Saint Laurent en 1710, au large des côtes de la Guyane. C’est à cette date que s’ouvre le cinquième volet du cycle : Le Trésor du Mahury. L’Espoir, qui a fait naufrage cette nuit-là, acheminait deux pères jésuites et leurs serviteurs, en charge de deux énormes coffres aux épaisses serrures, dont le marquis a pu incidemment entrevoir le contenu : des coupes, bracelets, parures, coiffes et plateaux en or, quelques-unes des richesses de l’immense trésor des Aztèques.
Une histoire qui en masque une autre : la Conquista, le trésor des Aztèques et la « Destruction des Indes »
Les richesses contenues dans les deux coffres étroitement surveillés par les Jésuites renvoient à plusieurs épisodes de l’histoire du continent sud-américain : la Conquista, la destruction de la civilisation aztèque, la spoliation de ses richesses, la mise en asservissement de ses survivants et l’établissement et le rôle des Jésuites dans la défense des Indiens et la préservation de ce qu’il subsistait de leur culture. Les faits – relatés par les conquistadores et les chroniqueurs espagnols mais aussi par les Indiens du Mexique grâce au relais des missionnaires une fois la conquista achevée – sont tristement connus. C’est vers 1345 que, venant du Nord, le peuple qui prendra le nom d’Aztèques s’établit sur une large île située au milieu du lac Texcoco et fonde la cité de Tenochtitlán[12]. Un peu moins d’un siècle plus tard, en 1426, Itzcoatl, s’emparant des trois plus grandes cités de la région, fonde l’empire aztèque dont Tenochtitlán devient le cœur et la capitale. En août 1519, Hernan Cortés (1485-1547) et ses hommes marchent sur Tenochtitlán dans laquelle ils font leur entrée le 8 novembre. Pour le plus grand malheur des Aztèques, son arrivée correspond dans le calendrier aztèque au retour cyclique des Dieux. Aussi lui et ses hommes sont-ils accueillis avec tous les honneurs. Les Aztèques leur offrent cette nourriture dont ils raffolent tant : l’or[13]. Cortés ordonne à l’empereur Moctezuma (1466-1520) de faire remplir d’or jusqu’au plafond une pièce de son palais. Quelle quantité d’or fut réunie ? Difficile à évaluer. Lorsque Moctezuma s’avise que les Espagnols ne sont pas leurs dieux mais des hommes, des êtres en chair et en os, il est trop tard ; lui et son peuple sont à leur merci. Le 23 mai, la noblesse mexica est massacrée. Dans la capitale, la révolte gronde. La nuit du 30 juin au 1er juillet 1520, pressentant un funeste retour de situation, les envahisseurs tentent de quitter la capitale, emportant le plus d’or possible. Mais ils sont massacrés par les troupes de Cuauhtémoc, élu empereur en remplacement de Moctezuma, appuyées par un grand nombre d’alliés. Cortés et Alvarado n’échappent au massacre que providentiellement. Cet épisode restera dans la mémoire des Espagnols humiliés comme la « Noche triste ».

Ill. 3. « Le massacre de la noblesse mexica par Pedro de Alvarado et ses hommes au cours d’une fête religieuse », dans Codex Durán, 1579, chap. LXXV.
La vengeance des Espagnols sera à la mesure de l’affront. Grâce à l’appui des Tlaxcaltèques, Cortés assiège et conquiert Tenochtitlan dans un bain de sang et capture Cuauhtémoc, à qui il essaie d’arracher la localisation du trésor des Aztèques. En février 1525, ayant refusé de parler, le dernier empereur aztèque est exécuté. De 25 millions avant l’arrivée des Espagnols, la population aztèque, victime des exactions, massacres et des maladies, ne va cesser de s’effondrer pour ne plus compter que 4 millions d’habitants en 1550.
Avec la colonisation du Mexique par les Espagnols, plusieurs ordres missionnaires se sont établis. Les Franciscains ont été les premiers, suivis par les Dominicains, les Augustins, les Jésuites, puis d’autres ordres.[14] En plus de leur mission première de christianisation, ces ordres missionnaires se sont donné pour but d’éduquer, soigner et défendre les Indiens contre les exactions des militaires. La « leyenda negra » – légende noire – de la Conquista a inspiré au Dominicain Bartolome de Las Casas un des plus vibrants réquisitoires contre le colonialisme : Très brève relation de la destruction des Indes (1552)[15] – ainsi que de sauver les derniers vestiges de la culture aztèque – les fameux codex ayant échappé aux autodafés notamment. Dans le dernier épisode du cycle, Les Larmes de Tlaloc, le Père Lombard, supérieur des Jésuites de la mission de Loyola en Guyane, retrace la fin tragique de l’empire aztèque, l’établissement des Jésuites et les circonstances dans lesquelles ils sont entrés en possession du « trésor des Aztèques ».

Ill. 4. Patrice Pellerin, L’Épervier. 6. Les Larmes de Tlaloc, dans L’Épervier. Premier cycle, Paris, Dupuis, 2009, « Repérages / Les Intégrales ». Vign. 7-8 p. 266.
Il narre également comment, affaiblis, persécutés, menacés d’expulsion, les Jésuites se sont établis en Guyane où, en 1710, leurs homologues du Mexique ont décidé de transporter dans le plus grand secret le trésor des Aztèques qui leur avait été confié, faisant embarquer à bord d’un navire deux frères de la congrégation et leurs serviteurs pour veiller sur l’acheminement de deux coffres bardés de ferrures et de serrures de sécurité. Ce navire se nommait L’Espoir et son capitaine était le marquis de Kermellec. Si Yann de Kermeur et Agnès de Kermellec ignorent quels ont été les faits et gestes du marquis et ce qu’il est advenu du trésor après l’errance des hommes dans la jungle, le père Lombard le leur révèle. Le marquis a été recueilli seul, fiévreux et délirant, par deux Indiens Galibis. Transporté là où les Indiens l’avaient trouvé, le père Lombard a découvert sous les racines d’un fromager géant le coffre que le marquis avait acheminé à travers la jungle, au milieu d’une scène de crime. Atteint de la fièvre de l’or, désireux de garder pour lui seul le trésor, il avait passé par le fil de l’épée tous ceux qui l’accompagnaient. Le trésor en leur possession, les Jésuites de la mission de Loyola ont employé au fil des ans l’or et les pierreries au service des Indiens. Yann de Kermeur et Agnès de Kermellec découvrent alors ce qu’il subsiste du trésor : des codex. Agnès de Kermellec est déçue. Cependant, ces codex, mémoire de ce que fut la brillante civilisation aztèque, constituent un trésor qui n’a pas de prix. Quant à la statuette de Tlaloc, il s’agit du seul objet glissé dans les affaires du marquis de Kermellec par les Jésuites au moment de son renvoi en France.[16]

Ill. 5. Patrice Pellerin, L’Épervier. 6. Les Larmes de Tlaloc, dans L’Épervier. Premier cycle, Paris, Dupuis, 2009, « Repérages / Les Intégrales ». Vign. 1-4 p. 269
La fin de cette sanglante histoire est rapportée à Agnès par Valentin, le fidèle serviteur de son grand-père. Ayant été embarqué inconscient, faible, c’est à son retour en Bretagne que le marquis a trouvé cette statuette, qu’il s’est fait représenter sur une toile, avec en arrière-plan la côte de Guyane et le fromager géant sous lequel il avait dissimulé le trésor et commis l’irréparable, espérant revenir le chercher. Poursuivi par « les yeux de Tlaloc », il meurt peu après avoir conté son histoire à son fils le comte de Kermellec et lui avoir fait jurer d’enterrer l’idole avec lui et de brûler ses journaux de voyage. C’est pour découvrir ce trésor que le comte de Kermellec s’était rendu en Guyane en 1732, retrouvant ainsi par hasard Yann de Kermeur qui y vivait. Valentin apprend également à Agnès que si le comte avait bien enfoui l’idole dans le tombeau de son père, il en avait retiré les yeux, deux émeraudes de belle taille, qu’il avait fait dissimuler dans une cache aménagée dans le cadre du tableau, avant de partir s’accaparer le trésor en Guyane. Là-bas, affaibli par le climat et les fièvres et à son tour hanté par des « yeux brûlants », il avait finalement renoncé et regagné la Bretagne (Le Rocher du crâne, vign. 1 p. 76). Juste avant de mourir, le vieux Valentin confie à Agnès de Kermellec et Yann de Kermeur que c’est parce que « la maladie l’avait frappé et que les yeux de Tlaloc l’appelaient », qu’il avait « un sombre pressentiment », qu’il souhaitait absolument rencontrer Yann de Kermeur. Mais Valentin s’éteint avant d’avoir pu en révéler le motif, après avoir fait jurer de détruire l’idole pour conjurer la malédiction. Le mystère de cet étrange rendez-vous demeurera donc à jamais une énigme. Avant de quitter la Bretagne pour l’Angleterre, Yann de Kermeur jette l’idole aux yeux d’émeraude dans la rade de Brest, acte qui marque la fin du premier cycle de ses aventures.
Les savoirs sur le panthéon des dieux aztèques dans les écrits des observateurs européens
Le peuple aztèque soumis, la colonisation en marche, les Espagnols se sont employés à détruire les idoles sous toutes leurs formes : destruction des statues, statuettes, images, codex représentant les divinités tenues pour païennes, prélude à l’annihilation des « superstitions » des Aztèques. En faisant ainsi table rase du passé, les Espagnols ont ouvert la voie aux ordres missionnaires franciscains, dominicains, augustins et autres. Pour les Aztèques, la destruction de leurs divinités a ajouté au choc de la mort de leur empereur et de l’effondrement de leur empire. Comme l’a montré Christian Duverger dans La Conversion des Indiens de la Nouvelle-Espagne, son ouvrage majeur, en se fondant sur leur personnalité, leur charisme, leur proximité nouée avec les Indiens et leur apprentissage des langues vernaculaires, les missionnaires ont pu traduire le message chrétien pour faciliter leur entreprise de conversion[17]. C’est dans un second temps que s’est effectué ce que Duverger nomme le passage « de l’autodafé à l’ethnographie » ; après des années d’incertitudes et d’indécisions, trois missionnaires, se faisant chroniqueurs, ont pris le parti de recueillir des informations sur l’histoire, les mœurs et les croyances des Aztèques[18].
Avec son Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne – dont le manuscrit va manquer de peu d’être détruit avant d’être enfin publié en 1730 –, Bernardino de Sahagún (1499-1590) va s’imposer comme le tout premier véritable ethnographe et mémorialiste de l’histoire de la civilisation aztèque[19]. Dans son Codex de Florence, il livre une présentation claire de ce vaste panthéon pour les Européens, en divisant les divinités aztèques en trois grands groupes : les dieux principaux, les déesses principales et les divinités mineures, quand bien même celle-ci n’est pas opérationnelle dans la pensée mésoaméricaine. « [C]ertains choix opérés par le Franciscain, observe Michel Graulich, étonnent quelque peu le mésoaméricaniste actuel : des divinités incontournables, comme Tonatiuh, Tlaltecuhtli ou encore Mictlantecuhtli sont absentes de la liste alors qu’une divinité très peu connue, Tzaputlatean, est mentionnée parmi les déesses principales. »[20] À la lecture de ses écrits, nombre d’historiens et de polygraphes vont se passionner pour les divinités mésoaméricaines, du fait de leur nombre – « On ne sçauroit nombrer la quantité des idoles de Mexique […] », écrit Francisco López de Gómara. « On tient neantmoins pour certain qu’ils avoient plus de deux mille dieux & que chacun avoit son nom propre, & son office »[21] – de leur nature, de leurs représentations anthropomorphes, zoomorphes – chiens, cerfs, tigres, lions… – phytomorphes – agave, maïs… – ou composites, et de leurs fonctions qu’ils peinent à comprendre, mais dont ils vont s’appliquer à livrer la description la plus exacte. Comme l’explique Sylvie Peperstraete « dans le monde mésoaméricain, la distance est moins marquée que dans notre culture entre l’être humain, l’animal et, de manière plus ample encore, l’environnement naturel[22]. »
Dans les ouvrages qu’ils consacrent à la conquête du Mexique, tous les observateurs dédient un ou plusieurs chapitres aux divinités et cultes qui leur sont rendus et consignent nombre d’observations les concernant dans les autres chapitres. Sur une statue de Quetzalcoatl, Diego Durán écrit « el cuerpo de honbre y la cara de pajaro con un pico colorado […] tenia en el mesmo pico unas rengleras de dientes y la lengua de fuera » – « le corps d’un homme et le visage d’un oiseau avec un bec rouge […] dans le bec il y avait une rangée de dents et la langue qui sortait », et décrit une statue de Tlaloc en ces termes : « un espantable monstruo la cara muy fea a manera de sierpe con unos comillos muy grandes muy encendida y colorada a manera de un encendido fuego. » – « un monstre épouvantable, le visage très laid, à la manière d’un serpent, avec de très grands crocs, très ardent et rouge à la façon d’un feu allumé[23]. » Avec ses fonctions, attributs et parures caractéristiques, Tlaloc apparaît très tôt comme une des divinités les plus emblématiques de la culture des anciens Mexicains et des plus fascinantes pour les observateurs européens. Dieu de la pluie, des tornades, des tempêtes, des séismes ainsi que de toutes les catastrophes météorologiques.[24] Trois éléments de reconnaissance iconographiques majeurs ont tôt fait d’être identifiés : de larges lunettes encadrant les yeux, des lèvres supérieures incurvées, des dents et des crocs proéminents au-dessous des lèvres.
Fait remarquable, plusieurs observateurs établissent des comparaisons entre quelques-unes de ces divinités et des divinités antiques. Ainsi le franciscain Juan de Torquemada (1562-1624) écrit : « Estos indios (así como los antiguos gentiles) tuvieron otro dios, que llamaron Tlalocatecuhtli (...) al cual consagraron dios de las aguas y lluvias, que si bien se nota es Neptuno, a quien llamaron dios del mar; y es tanta la semejanza que hay entre estos dos dioses, que bien se echa de ver haber sido el demonio inventor de ambos […] » – « Ces Indiens (tout comme les anciens Gentils) avaient un autre dieu, qu’ils appelaient Tlalocatecuhtli (...) qu’ils consacrèrent comme dieu des eaux et des pluies, et on remarque bien que c’est Neptune, qu’ils appelaient dieu de la mer ; et la ressemblance est telle entre ces deux dieux, que ce doit être le démon qui les a inventés tous les deux »[25] Si la perception des observateurs européens est nécessairement biaisée parce qu’ils se fondent sur leurs savoirs et leurs visions des dieux antiques pour comprendre/interpréter les divinités des cultures indigènes du Mexique ancien, comme l’a montré Sergio Botta, [26] elle témoigne d’une profonde fascination et d’une volonté de comprendre. Difficulté à reconstituer la société mexicaine avant la Conquista. Une perception et une vision tenaces puisqu’elles ont longtemps orienté la compréhension contemporaine de ce panthéon.[27]
Grâce à l’adaptation du culte, au recours au théâtre et à l’usage de catéchismes pictographiques, la conversion va se trouver grandement facilitée. La fondation du collège de Tlatelolco en 1533 et la formation des élites indigènes vont contribuer à la diffusion de la doctrine catholique. Toutefois et comme a souvent été le cas avec les entreprises de conversion au catholicisme, quoique baptisés et instruits dans la religion catholique, les Aztèques ont continué d’honorer leurs divinités en pratiquant un syncrétisme religieux.[28] Dans la continuité de la méthode employée par les Franciscains, les Jésuites qui s’établissent au Mexique en 1572, participent à la conversion des Indiens du Nouveau-Mexique en les instruisant dans la religion chrétienne, en les éduquant, en les soignant et en assurant leur protection. Ce faisant, les Jésuites ont gagné la confiance des Indiens, ce qui explique que ceux-ci viennent leur confier ce qu’il subsiste de leur trésor en 1670 dans l’intrigue imaginée par Patrice Pellerin. Une date qui n’a pas été choisie au hasard puisque trois années plus tôt, les Jésuites se sont installés en Guyane, région peu hospitalière du fait de son climat et de sa végétation, mais plus sûre pour l’Ordre.
À la recherche d’objets archéologiques : le comte de Kermellec, un relais des collectionneurs et des amateurs éclairés
« […] votre grand-père parcourait le monde à la recherche d’objets archéologiques et de fossiles pour enrichir ses collections » (Le Rocher du crâne, vign. 1 p. 76) explique Valentin, ancien serviteur du comte, à Agnès de Kermellec. C’est d’ailleurs alors qu’il était en quête du coffre caché par son père que le comte a incidemment retrouvé Yann de Kermeur en Guyane en 1732. Ainsi présenté, le comte de Kermellec apparaît comme un de ces individus qui voyageaient pour accroître leur savoir et enrichir leur cabinet de curiosité. Cependant, aucune vignette ne donne à voir un quelconque cabinet. Et sur aucune des vignettes qui donnent à voir les pièces du manoir des Kermellec n'apparaît le moindre objet provenant d’une quelconque contrée reculée du globe… Nulle collection, nulle pratique ou élaboration de théories scientifiques, nulle sociabilité culturelle, comme si le comte voyageait et collectait pour le plaisir de « voyager avec fruit ». À moins qu’il ne fasse partie de ces voyageurs qui alimentaient les réseaux de collectionneurs et d’amateurs éclairés, une pratique assez ancienne.
Dès le Moyen Age, des objets rares et précieux parce que singuliers sont collectés par les voyageurs dans les contrées qu’ils traversent – dents de narval, diables de mer... À partir du XVIe siècle, avec les découvertes des navigateurs portugais, et les expéditions des marchands vénitiens ou allemands, l’intérêt pour les curiosités fait place à une collecte plus systématique. Ainsi des ivoires produits en Sierra-Leone et au Bénin au tournant des XVe et XVIe siècles, lesquels figurent en nombre dans les inventaires des douanes portugaises.[29] Les objets aztèques, massivement rapportés, vont très tôt circuler dans les cours européennes. En 1537 à Bruxelles, à la cour de Charles Quint, Albrecht Dürer (1471-1528) découvre des objets aztèques et, sous leur charme, consigne dans son Journal la puissante fascination que ces objets ont exercée sur lui : « Ces choses plus belles que des merveilles… De ma vie je n’ai vu chose qui m’ait plus réjoui le cœur que ces objets. Car j’ai vu là des choses extraordinaires et artistiques et je me suis émerveillé de la subtile ingéniosité des hommes des pays lointains, et je ne saurais dire ce que j’ai ressenti là. »[30] Nombre d’objets aztèques ont régulièrement été envoyés comme présents au roi d’Espagne, comme l’attestent les innombrables pièces conservées au Museo Nacional de Antropología de Madrid ou au Museum für Volkerkünde de Vienne, ce dernier conservant notamment dans ses fonds un écu et une coiffure qui auraient appartenu aux derniers rois aztèques Ahuitzol et Moctezuma II, qu’ils seraient venus enrichir à la suite des cadeaux faits par les souverains espagnols à leurs proches à l’issue de mariages.
Un intérêt très ancien et une appropriation continue donc, mais des motifs de collecte et un regard qui évoluent avec le temps. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, conséquence de la multiplication des voyages des marchands et la création des grandes compagnies commerciales des Indes orientales, en Angleterre (1599) et dans les Provinces-Unies (1602), puis en France plus tardivement (1664), les objets de curiosité, suscitant un vif regain d’intérêt du fait de l’étonnement qu’ils provoquent par-delà leurs propriétés esthétiques, proviennent essentiellement d’Asie centrale et orientale. En France, la passion du cardinal de Mazarin (1602-1661) pour les objets asiatiques, principalement nippons, est bien connue. C’est pourquoi nombreux sont les voyageurs de retour d’Asie qui viennent lui proposer d’acquérir des pièces qu’ils ont rapportées.[31] Cependant, les amateurs et collectionneurs de curiosités et objets d’art proviennent d’origines variées, et peu ou prou tous les voyageurs s’improvisent acquéreurs.[32] D’où la présence sinon l’accumulation d’objets exotiques chez les particuliers, qu’ils soient possesseurs ou non d’un cabinet de curiosités. Préciosité (valeur marchande), étrangeté (valeur culturelle), beauté (valeur esthétique)… : les valeurs que les acquéreurs associent aux objets sont variées. On observe toutefois que dans le regard des observateurs, les objets passent progressivement du statut d’objets de curiosité au statut d’objets d’art. En parallèle, nombre de ces objets et de leurs univers de provenance exercent une influence sur la création artistique européenne : dans le style rococo ou rocaille avec les chinoiseries dès l’avènement du XVIIIe siècle.[33] Dans le même temps, le regard des visiteurs évolue aussi.[34]
La sourcilleuse et passionnante étude de la personnalité et des collections de Michel Bégon (1638-1710), intendant de la marine à Rochefort puis premier intendant de la nouvelle généralité de La Rochelle établie en 1694, réalisée par Pascal Even, a montré comment cet ancien gouverneur colonial a constitué ses collections d’animaux naturalisés, végétaux, minéraux, mais aussi objets du quotidien provenant de nations amérindiennes, s’intéressant aussi bien à l’histoire, qu’aux mœurs et institutions des peuples lointains. Des collectes « organisées » en amont par Michel Bégon, lequel s’appuie sur des relais – voyageurs, correspondants sur place – qu’il rémunère, présentant ses collections et ses travaux (mémoires, rapports, dessins), à l’occasion de visites de son cabinet, de rencontres avec ses pairs et de conférences[35].
La mutation de la façon dont les acquéreurs constituent les collections de leurs cabinets de curiosité entre les XVIe et XVIIIe reflète la part grandissante prise par l’acquisition d’objets exotiques dans les voyages. Ces collections vont jouer un rôle prépondérant dans le renouveau des savoirs sur l’ailleurs et sur l’autre, de même que dans le renouveau des théories scientifiques, la collection anarchique et poétique faisant progressivement place à l’inventaire raisonné à visée exhaustive, ainsi qu’à la mise en perspective historique de ces objets et à la recherche de parallèles entre les cultures et civilisations. Mise en perspective et recherches auxquelles s’attelèrent notamment l’abbé Antoine Banier (1673-1741), Michel Fourmont (1690-1746) ou encore le président Charles de Brosses (1709-1777), de l’Académie des Belles-Lettres et Inscriptions, qui joua un rôle décisif dans la compréhension des mœurs et croyances des cultures « primitives ou sauvages[36] ».
« La grande question que nous posent les cultures indigènes du Mexique – et d’une façon générale, tout le continent amérindien – est bien celle-ci : comment auraient évolué ces civilisations, ces religions ? écrit J.M.G. Le Clézio. Quelle philosophie aurait pu grandir dans le Nouveau Monde, s’il n’y avait eu la destruction de la Conquête ? En détruisant ces cultures, en abolissant aussi complètement l’identité de ces peuples, de quelle richesse les Conquérants européens nous ont-ils privés ? Car c’est bien d’une privation, d’un exil qu’il faut parler[37]. » Dans le premier cycle des aventures de L’Épervier, Patrice Pellerin a choisi d’articuler son intrigue autour du secret que renferme une statuette du dieu Tlaloc. Entraînant lectrices et lecteurs de la Bretagne à la Guyane en compagnie de l’intrépide chevalier Yann de Kermeur, injustement accusé de meurtre et contraint de se lancer à la poursuite du véritable meurtrier afin de laver les accusations qui pèsent contre lui, mais aussi libérer son équipage et la petite fille de sa victime présumée, reprendre possession de son navire, il les transporte également dans le temps, aux heures sombres de la Conquista, retraçant la destruction éclair de la civilisation aztèque et rappelant le rôle prépondérant joué par les missionnaires. Tlaloc, dieu de la pluie, des tempêtes mais aussi des calamités, compte parmi les plus importantes divinités du panthéon aztèque. D’où les innombrables figurations auxquelles il a donné lieu. À l’instar des figurations des autres divinités et des objets de culte des Aztèques, les représentations de Tlaloc, symboles pour les colons des superstitions aztèques, ont été massivement détruites. C’est grâce aux efforts et à l’œuvre des ordres missionnaires que nombre d’objets de culte et des codex ont pu échapper à la destruction, être rapportés en Europe, rejoignant les cabinets de curiosité avant de garnir les vitrines ou remises des collections des grands musées d’Europe. De manière oblique, c’est aussi une histoire des pérégrinations des objets de culte des Amériques jusqu’en Occident, avec les croyances et superstitions qui leur étaient associées, que retrace en filigrane et avec beaucoup de subtilité Patrice Pellerin dans ce premier cycle des aventures de L’Épervier.
Dominique Lanni
Université de Malte / C.R.L.V.
Notes
Patrice Pellerin, L’Épervier. 1. Le Trépassé de Kermellec, Paris, Dupuis, 1994, « Repérages » ; L’Épervier. 2. Le Rocher du crâne, Paris, Dupuis, 1995, « Repérages » ; L’Épervier. 3. Tempête sur Brest, Paris, Dupuis, 1997, « Repérages » ; L’Épervier. 4. Captives à bord, Paris, Dupuis, 1999, « Repérages » ; L’Épervier. 5. Le Trésor du Mahury, Paris, Dupuis, 2001, « Repérages » ; L’Épervier. 6. Les larmes de Tlaloc, Paris, Dupuis, 2005, « Repérages ». Rééd. : L’Épervier. Premier cycle, Paris, Dupuis, 2009, « Repérages / Les Intégrales ». Toutes le références de cet article renvoient à cette intégrale.
Sur la distinction entre BD Historique et BD historienne, voir : Pascal Ory, « Historique ou historienne ? », dans Odette Mitterrand & Gilles Ciment, dirs., L’Histoire… par la bande. Bande dessinée, Histoire et pédagogie, Paris, Syros, 1993, p. 93-96.
Pour un aperçu des sources et lieux d’inspiration de l’auteur, voir : Patrice Pellerin, L’Épervier. Archives secrètes, Paris, Dupuis, 2006.
Sur l’aventure dans les BD ayant pour cadre le XVIIIe siècle : Paul Chopelin & Tristan Martine, Le Siècle des Lumières en bande dessinée. De poudre et de dentelles, Paris, Karthala, 2014, « Esprit BD ».
Sur le pantheon aztèque, voir : Mary Ellen Miller & Karl Taub, An Illustrated Dictionary of the Gods and Symbols of Ancient Mexico and the Maya, Londres, Thames & Hudson, 1997 ; Adela Fernández, Dioses Prehispánicos de México: mitos y deidades del panteón náhuatl, Mexico, Panorama Editorial, 1998 ; C.harles Phillips, The Illustrated Encyclopedia of the Aztec & Maya& Central America - Including The Aztec, Londres, Lorenz Books, 2007.
Sur la fondation de l’empire aztèque : Jacques Soustelle, Les Aztèques à la veille de la conquête espagnole : la vie quotidienne, Paris, Hachette Littératures, 2002 (1955) ; Christian Duverger, L’Origine des Aztèques, Paris, Éditions du Seuil, 2003, « Points Histoire » ; Gustavo Amorin, Los últimos días del Imperio azteca, Cordoba, Almuzara, 2019.
« Tlaloc », dans Patrick Jean-Baptiste, dir., Dictionnaire universel des dieux, déesses, démons, Paris, Editions du Seuil, 2016. Voir aussi : Mary Millar & Karl Taube, The Gods and Symbols of Ancient Mexico and the Maya : An Illustrated dictionary of Mesoamerican Religion, London, Thames & Hudson, 1993 ; Michel Graulich, Mythes et rituels du Mexique ancien préhispanique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2000 (1987) ; Jacqueline de Durand-Forest, Les Aztèques, Paris, Les Belles-Lettres, 2008.
Voir le catalogue de l’exposition dédiée aux Mexicas et organisée en 2024 au Musée du Quai Branly – Jacques Chirac : Collectif, Mexica. Des dons et des dieux au Templo Mayor, Paris, Musée du quai Branly – Jacques Chirac / Éditions El Viso, 2024.
Sur la vie dans la chiourme, voir : André Zysberg, Marseille au temps des galères : 1660-1748, Marseille, Rivages, 1983 ; Les Galériens, vies et destins de 60000 forçats sur les galères de France 1680-1748, Paris, Éditions du Seuil, 1987 et Marseille au temps du Roi-Soleil, la ville, les galères, l'arsenal, Marseille, Éditions Jeanne Laffitte, 2007.
Que ces événements se soient déroulés avant la naissance d’Agnès de Kermellec, la mort de ses parents et son accueil par le comte, explique qu’Agnès de Kermellec et Yann de Kermeur ne se soient jamais croisés avant la tragique nuit.
En 1595, après avoir tenté à trois reprises sans succès de fonder une colonie dans le Nouveau Monde au profit de la couronne anglaise, Walter Raleigh (1552-1618), récemment libéré de prison – il avait été incarcéré pour avoir épousé en secret Elizabeth Throckmorton, une fille d'honneur de la reine, monte avec l'aventurier Laurence Kemy une expédition dans l’espoir de découvrir l’Eldorado. Ils parviennent à remonter sur 300 miles (480 kms) à l'intérieur de la Guyane. Cependant, l’expédition est un échec ; les quantités d’or qu’ils rapportent sont ridicule. À leur retour en Angleterre, Walter Raleigh publie le récit de leur périple : The Discouerie of the Large, Rich, and Bevvtiful Empyre of Guiana: With a Relation of the Great and Golden Citie of Manoa (which the Spanyards Call El Dorado) and the Prouinces of Emeria, Arromaia, Amapaia, and Other Countries, with Their Riuers […], London, Robert Robinson, 1596. Trad. fr. : El Dorado, Clamecy / Paris, Utz / Éditions de l’UNESCO, 1993. Prés. Alexandre Cioranescu. À sa suite, dans le courant du XVIIe siècle, des explorateurs ont continué de rechercher l’Eldorado en Guyane et dans les territoires de l’Amérique espagnole. Au XVIIIe, la quête se déplaça au Brésil. Voir : Marc Aronson, Sir Walter Ralegh and the Quest for El Dorado, New York, Clarion Books, 2000 et Bernard Lavallé, Eldorados d’Amérique. Mythes, mirages et réalités, Paris, Payot, 2011, « Histoire ». Lorsque le comte de Kermellec s’est rendu en Guyane, l’Eldorado n’y était plus recherché plusieurs décennies.
Sur la naissance de l’empire aztèque : voir Christian Duverger, L’Origine des Aztèques, Paris, Éditions du Seuil, 1983, « Recherches anthropologiques ». Sur la Conquista, voir les classiques des chroniqueurs espagnols, publiés notamment par François Maspéro : Hernan Cortés, La Conquête du Mexique, Paris, La Découverte, 1996 [1982], « FM ». Trad. Désiré Charnay. Introduction, notes et cartes de Bernard Grunberg ; Bernal Diaz del Castillo, Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne, Paris, La Découverte, 1985, « FM ». Introduction, choix et notes de Bernard Grunberg. Voir le destin particulier de : Bernardino de Sahagún, Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne, Paris, La Découverte, 1985, « FM ». Introduction, choix et notes de Jean Rose ; ainsi que les témoignages laissés par les Aztèques : La Conquête. Récits aztèques, Paris, Éditions du Seuil, 2009 [1983]. Textes choisis et présentés par Georges Baudot et Tzvetan Todorov ; Serge Gruzinski, dir., L’Amérique de la conquête peinte par les Indiens du Mexique, Paris, Flammarion / UNESCO, 1991.
« En exigeant l’or, toujours, partout où ils passent, les aventuriers espagnols achèvent de plonger leurs ennemis indiens dans l’angoisse, »écrit J.M.G. Le Clézio dans Le Rêve mexicain. L’or n’est-il pas le trinut même des dieux ? Ces étrangers venus de « là où naît le soleil » apportent avec eux cette malédiction, cette folie insatiable. Au commencement, ils se contentent des présents que leur envoient les caciques et les émissaires mexicains. Mais bientôt, le désir d’or ne sera plus assouvi. À cause de l’or, ils tuent, ils détruisent, ils torturent tous ceux qui leur résistent […]. [L]es Mexicains donnent aux étrangers une puissance terrestre qu’ils ne soupçonnent pas. Car les roues d’or, les bijoux d’Axayacatzin, les trésors précieux des dieux, fondus, réduits en barres, puis envoyés en Espagne, vont servir à cautionner, à financer de nouvelles expéditions vers le Nouveau Monde. L’or est un pacte avec la destinée, puisque ce sont les Indiens eux-mêmes qui fournissent à leurs conquérants la monnaie qui achètera leur extermination. Comment eussent-ils pu le savoir ? » J.M.G. Le Clézio, Le Rêve mexicain ou la pensée interrompue, Paris, Gallimard, 1988, « Nrf / Essais ». Rééd. : Paris, Gallimard, 1992, « Folio / Essais », p. 24-25.
Sur la christianisation du Mexique, notamment sur les missionnaires et leur labeur d'ethnographes des sociétés mexicaines, voir : Robert Ricard, La « Conquête spirituelle » du Mexique. Essai sur l'apostolat et les méthodes missionnaires des Ordres Mendiants en Nouvelle-Espagne de 1523-24 à 1572, Paris, Institut d’Ethnologie, 1933, Georges Baudot, Utopie et histoire au Mexique. Les premiers chroniqueurs de la civilisation mexicaine (1520-1569), Toulouse, Privat, 1977 et Serge Gruzinski, La Colonisation de l'imaginaire. Sociétés indigènes et occidentalisation dans le Mexique espagnol, XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1988, « Bibliothèque des Histoires ». Sur les réactions indigènes, voir : Serge Gruzinski, Les Hommes-dieux du Mexique. Pouvoir indien et société coloniale, XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 1985.
Bartolome de Las Casas, Tratados (1552-1553), Mexico, Fondo de cultura económica, 1965-1966, 2. vol. Préf. Lewis Hanke & Manuel Giménez Fernández. Transcr. Juan Pérez de Tuleda. Trad. Agustín Millares Carlo & Rafael Moreno. Trad. fr. : Très brève relation de la destruction des Indes, Paris, La Découverte / François Maspéro, 1987. Trad. Fanchita Gonzalez Batlle. Intr. Roberto Fernandez Retamar.
Sur la préservation et la transmission des derniers codex : Donald Robertson, Mexican Manuscripts Painting of the Early Colonial Period, New Haven, Yale University Press, 1959 ; Joaquín Galarza, Codex mexicains. Catalogue, Paris, Société des Américanistes, 1974. Préface de Jacques Soustelle ; Maria Sten, Las Extraordinarias historias de los códices mexicanos, Mexico, Contrapuntos, 1978 ; Joaquín Galarza & Rubén Maldonado Rojas, Amatl, Amoxtli, el papel, el libro, los códices americanos, Mexico, SEIT, 1986 ; Enrique Vela, « Códices prehispánicos y coloniales tempranos », dans Arqueología mexicana, hors-série no31, août 2009, p. 46-67, et ces deux magnifiques ouvrages : Serge Gruzinski, dir., L’Amérique de la conquête peinte par les Indiens du Mexique, op. cit. ; Jean-Paul Duviols, Les Peintures de la voix : le monde aztèque en images, Paris, Chandeigne / Maison de l’Amérique latine, 2018, « Magellane ». Figurent dans ce dernier ouvrage un état exhaustif des codex et sources anciennes.
Christian Duverger, La Conversion des Indiens de la Nouvelle-Espagne, avec le texte des Colloques des douze, de Bernardino de Sahagún (1564), Paris, Éditions du Seuil, 1987. Voir aussi Serge Gruzinski, « Christianiser le Mexique ! », dans L’Histoire, no146, juillet-août 1991, .
Voir Georges Baudot, Utopie et histoire au Mexique. Les premiers chroniqueurs de la civilisation mexicaine (1520-1569), Toulouse, Privat, 1977.
Bernardino de Sahagún, Historia general de las cosas de Nueva España, Mexico, Porrúa, 1975, « Sepan cuantos ». Éd. Angel Maria Garibay ; Florentine Codex. General History of the Things of the New Spain, Santa Fe (NM), University of Utah and School of American Research, 1950-1974, 13 vol. Trad. fr. part. : Histoire Générale des choses de la Nouvelle-Espagne, Paris, La Découverte, 1985, « FM ». Introduction, choix et notes de Jean Rose.
Francisco López de Gómara, Histoire généralle des Indes occidentales et terres neuves qui jusques à présent ont esté descouvertes, augmentée en ceste 5e édition de la description de la Nouvelle Espagne et de la grande ville de Mexicque autrement nommée Tenuctilan, Paris, Michel Sonnius, 1584. Trad. Martin Fumée, p. 177. Voir Guilhem Olivier, « Los ‘2000 dioses’ de los mexicas. Politeísmo, iconografía y cosmovisión », dans Arqueología Mexicana, no91 (2008), p. 46, 49. Sur les continuateurs de Bernardino de Sahagún, voir : Placer Thibon-Marey, « Sur les pas de Sahagún au XVIIe siècle : Hernando Ruiz de Alarcón », dans Caravelle, no56, 1991, p. 5-13.
Sur l’apparence, les représentations et les métamorphoses de ces divinités, voir Sylvie Peperstraete, « Teteo et Ixiptlahuan – les dieux aztèques et leur iconographie », sur ; John M. D. Pohl & Claire L. Lyons, The Aztec Pantheon and the Art of Empire, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum, 2010.
Diego Durán, Historia de las Indias de Nueva España e islas de Tierra Firme (1579), Mexico, Consejo Nacional para la Cultura y las Artes, 1995, 2 vol. Ed. José Rubén Romero Galván et Rosa Camelo, vol. 2, chap. 6, p. 71 et chap. 8, p. 89.
Voir Dimitri Karadimas, « Tlaloc, le dieu parasite », dans Recherches amérindiennes au Québec, XLVII, 2017, nos2-3, p. 35-46.
Juan de Torquemada, Monarquía indiana, Mexico, Universidad Nacional Autónoma de México – Instituto de Investigaciones Históricas, 1975-1983 (1615), 3 vol. Éd. Miguel León-Portilla. Cit. dans vol. 3, livre VI, chap. 23, p. 76. « Les auteurs coloniaux utilisaient évidemment le bagage culturel dont ils disposaient, mais des motivations pragmatiques sous-tendaient aussi leurs analyses, précise Sylvie Peperstraete. Plusieurs missionnaires se sont ainsi réapproprié l’argumentation des Pères de l’Eglise visant à discréditer les dieux antiques, et l’ont appliquée aux dieux mexicains qu’ils souhaitaient voir disparaître – cf. notamment le cas du franciscain Bernardino de Sahagún, étudié par Guilhem Olivier (5). Dans d’autres passages de leur œuvre, ces mêmes auteurs utilisent parfois aussi les comparaisons avec la Rome antique dans un but de valorisation de la culture aztèque, qu’ils estimaient malgré tout et dont ils espéraient ainsi prendre la défense, vis-à-vis de colons espagnols qui considéraient les indigènes comme de frustes sauvages. » Sylvie Peperstraete, « Teteo et Ixiptlahuan – les dieux aztèques et leur iconographie », op. cit. Voir aussi : Guilhem Olivier, « El panteón mexica a la luz del politeismo grecolatino: el ejemplo de la obra de fray Bernardino de Sahagún », dans Studi e Materiali di Storia delle Religioni, no76-2, 2010, p. 396. Sur la question générale des comparaisons entre la Rome antique et le Nouveau Monde, voir David A. Lupher, Romans in a New World. Classical Models in Sixteenth-Century Spanish America, Ann Arbor, University of Michigan Press, 2006 et Sylvie Peperstraete, « Quand les missionnaires découvrent les cultures amérindiennes... Le rôle de l’histoire aztèque dans les écrits de Fray Diego Durán », dans Le Figuier – Annales du Centre Interdisciplinaire d’Etude des Religions et de la Laïcité, no3, 2009, p. 75-76.
Sergio Botta, « The Franciscan Invention of Mexican Polytheism: The Case of the Water Gods », dans Studi e Materiali di Storia delle Religioni, no76-2, 2010, p. 411-432 et « Towards a Missionary Theory of Polytheism: The Franciscans in the Face of the Indigenous Religions of New Spain », dans Sergio Botta, dir., Manufacturing Otherness. Missions and Indigenous Cultures in Latin America, Newcastle Upon Thyne, Cambridge Scholars Publishing, 2013, p. 11-35.
Pedro Carrasco, « La sociedad mexicana antes de la conquista », dans Daniel Cosío Villegas, dir., Historia General de México, Mexico, El Colegio de México, 1981, vol. 1 ; Elizabeth Hill Boone, « The European Construction of Aztec Religion », dans Studi e Materiali di Storia delle Religioni, no76-2, 2010, p. 372-387. Voir aussi Danièle Dehouve, « La pragmatique des dieux aztèques », dans Annuaire de l’EPHE. Sciences religieuses, 2017, t. 124, 2015-2016, p. 417-427.
Voir Serge Gruzinski, Les Hommes-dieux du Mexique. Pouvoir indien et société coloniale – xvi-xvIIIe siècle, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 1985 ; La Colonisation de l’Imaginaire. Sociétés indigènes et occidentalisation dans le Mexique espagnol, xvi-xvIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1988, « Bibliothèque des Histoires ».
Pierre Guichard, « Le Voyage des objets », dans Le Rôle des voyages dans la constitution des collections ethnographiques, historiques et scientifiques. Actes du 130e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, « Voyages et voyageurs », La Rochelle, 2005. Paris, Editions du CTHS, 2008, « Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques », p. 13-34. Cit. p. 21. Voir aussi : Mario Pereira, African Art at the Portuguese Court, circa 1450-1521, A Dissertation Submitted in Partial Fulfillment of the Requirements for the Degree of Doctor of Philosophy in the Department of History of Art and Architecture at Brown University, Providence, Rhode Island, May 2010.
Cit. dans Sergio Purin, « Le ‘Collectionnisme’ d’Antiquités précolombiennes et ethnographiques en Belgique », dans Eddy Stols & Rudi Bleys, dirs., Flandre et Amérique latine, Anvers, Fonds Mercator, 1993, p. 323-335. Cit. p. 323. Pierre Guichard observe justement : « On sait bien cependant que le témoignage de Dürer est exceptionnel, et que si quelques-uns des très nombreux objets apportés en Europe du fait de la sanglante appropriation à laquelle donna lieu la conquête de l’Amérique purent être conservés, l’admiration qu’ils purent provoquer n’empêcha pas la perte de la majorité d’entre eux. » Pierre Guichard, « Le Voyage des objets », op. cit., p. 20.
Tomiko Yoshida-Takeda, « Les motifs décoratifs représentés sur les objets d’art asiatique collectionnés par le Cardinal Mazarin (objets de laque et paravents) », dans Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 2002, fasc. 4, p. 1327-1349.
[32] « Il est intéressant de signaler, observe Pierre Guichard, que les voyageurs occidentaux, en particulier français au fait des modes en cours dans leur pays, qui ont l’occasion de séjourner en Orient, au même titre que de modernes touristes éclairés, se précipitent sur les « curiosités et raretés » des lieux qu’ils visitent. Les ecclésiastiques envoyés en Asie orientale n’étaient pas les moins actifs dans la recherche de ces objets précieux, et l’on voit en 1685 un missionnaire portugais « de la vieille école » s’indigner des préoccupations mondaines des jésuites français faisant partie d’une ambassade envoyée au roi du Siam, qui ne pensent « qu’à chercher et acheter des objets d’argent et des porcelaines de Chine. » (Dirk Van der Cruysse, Le Noble désir de courir le monde : voyager en Asie au XVIIe siècle, Paris, Fayard, 2002, p. 136) » Pierre Guichard, « Le Voyage des objets », op. cit., p. 22.
Voir les riches contributions de : Georges Brunel, dir., Pagodes et dragons : exotisme et fantaisie dans l’Europe rococo, 1720-1770, Paris, Musée Cernuschi / Musée des Arts de l’Asie de la ville de Paris, 2007.
Samuel Cordier, Emmanuelle Huet, « Des collections qui racontent des voyages… des voyages qui racontent des collections », dans Le Rôle des voyages dans la constitution des collections ethnographiques, historiques et scientifiques, op. cit., p. 46-54.
Pascal Even, « Les collections ‘américaines’ de l’intendant Michel Bégon », dans Le rôle des voyages dans la constitution des collections ethnographiques, historiques et scientifiques, op. cit., p. 55-69.
Abbé Antoine Banier, « Dissertation sur les Pygmées », dans Mémoires de l’Académie Royale des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris, 1729, t. 5, p. 101-116 ; La Mythologie et les fables expliquées par l’Histoire, Paris, Briasson, 1738-1740, 3 vol. ; Histoire générale des cérémonies, mœurs et coutumes religieuses de tous les peuples du monde, représentées en 243 figures dessinées de la main de Bernard Picard, Paris, Rollin fils, 1741, 7 vol. Michel Fourmont, « De l’origine et de l’ancienneté des Ethiopiens », dans Mémoires de l’Académie Royale des Inscriptions et Belles-Lettres, op. cit., p. 318-331. Charles de Brosses, Du Culte des dieux fétiches ou Parallèle de l'ancienne religion de l’Egypte avec la religion actuelle de Nigritie, Paris, 1760. Sur ces auteurs et leurs contributions, voir : Philippe-Joseph Salazar, « Académiciens et Africains : une contre-naissance de l’anthropologie, 1710-1750 », dans Philippe-Joseph Salazar & Anny Wynchank, dirs., Afriques imaginaires. Regards réciproques et discours littéraires (17e-20e siècles), Paris, L’Harmattan, 1995, p. 19-30.
J.M.G. Le Clézio, « La pensée interrompue de l’Amérique indienne », dans Le Rêve mexicain ou la pensée interrompue, Paris, Gallimard, 1988, « Essais ». Rééd. : Paris, Gallimard, 1992, « Folio », p. 228-274. Cit. p. 269.
Référence électronique
Dominique LANNI, « « Les larmes de Tlaloc » Idoles, fétiches, circulation des objets aztèques et croyances dans la série L’Épervier de Patrice Pellerin », Astrolabe - ISSN 2102-538X [En ligne], Géographies imaginaires, mis en ligne le 04/03/2025, URL : https://www.crlv.org/articles/larmes-tlaloc-idoles-fetiches-circulation-objets-azteques-croyances-dans-serie-lepervier
Géographies imaginaires
Table des matières
1. L’imaginaire géographique dans les écrits de voyages réels
Un monde d’encre et de papier ? La part de la fiction dans la description géographique
Du haut de la tour : le voyage vertical dans la littérature moyen-anglaise
Le récit de voyage comme forme d’expérimentation historiographique. Missions d’ambassade et expériences hodéporiques sous la première République florentine (1494-1512)
Les scènes de sérail de Bernier et Tavernier : d’une esthétique de la turquerie à un laboratoire de pensée politique
La figure du Derviche dans les Mémoires du chevalier d’Arvieux : l’altérité religieuse en question
Flaubert, Vie et mort de l’exotisme
Voyage physique en Italie, voyage mental dans la littérature, ou comment penser l’altérité (Eraldo Affinati, Peregrin d’amore, 2010)
2. L’imaginaire géographique dans la fiction viatique
Le voyage merveilleux de Jacopo da Sansoverino (1416-1418)
Voyage entre la Baie d’Antongil et le Royaume d’Antangil. Les relations entre la littérature viatique et la première utopie française
Le voyage imaginaire aux XVIe et XVIIe siècles : un genre littéraire en construction
La folie de l’imaginaire comme projection utopique au théâtre : Les Folies amoureuses de Jean-François Regnard
La machine à douter : Quelques lettres d’un indien (1758), une relation de voyage en Romancie
Le genre viatique au défi de Munchausen : tribulations d'un voyageur atypique
Promenade à fenêtre au clair de lune : l’Expédition nocturne de Xavier de Maistre
Voyage au paradis des pièges : Espaces géographiques et oniriques chez Cazotte, Nerval et Baudelaire
« Une autre Terre, autour / de cette Terre » : Giovanni Pascoli, Gli emigranti nella luna (1903-1909)
Entre utopie scientifique et pays de Cocagne : un voyage dans le monde spectaculaire de la science dans Orkinzia o Terra del « radium » (1908) d’Amos Giupponi
La géographie imaginaire comme seuil de la fiction romanesque : le territoire poétique des Jardins statuaires
Un sillon tracé dans les airs : formes et enjeux de la cartographie dans les fictions de l’imaginaire
Le dialogue entre cultures à partir du roman Boussole de Mathias Énard (Prix Goncourt 2015)