La machine à douter : Quelques lettres d’un indien (1758), une relation de voyage en Romancie

O vérité ! vierge pure et sacrée !
Quand seras-tu dignement révérée !
Divinité qui seule nous instruis,
Pourquoi mets-tu ton palais dans un puits ?
Du fond du puits quand seras-tu tirée[1] ?

Ces vers tirés du chant xv de La Pucelle (1752) par Voltaire illustrent l’impossibilité à laquelle se heurte Henriette de Marans, une femme érudite des Lumières, d’avoir un accès direct et privilégié à la Vérité, alors que des savants se fondant sur la doctrine de saint Thomas[2] l’espèrent encore. S’inspirant de la métaphore voltairienne, elle décrit son désarroi dans un de ses journaux intimes, intitulé Confidences générales et particulières (1757-1766), resté manuscrit et ignoré de ses contemporains : « Ah la belle recherche ! […] Plus tu voudra[s] te mêler de raisonner et d'approfondir, et moins tu veras clair. Tu sçais quon a dit que la vérité estoit au fond d'un puis[3] ? »

Elle éprouve un désenchantement d’autant plus profond qu’avec une insatiable curiosité, elle arpente jour et nuit la philosophie et la métaphysique dans des ouvrages classiques et contemporains, comme le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert ou les ouvrages de Rousseau, Montesquieu et Voltaire. En lectrice assidue de la Recherche de la Vérité de Malebranche, elle met en pratique l’un de ses préceptes, selon lequel : « c’est tenir injustement la vérité captive, que de s’opposer par intérêt aux opinions nouvelles des philosophes qui peuvent être vraies, pour conserver celles qu’on sait être fausses ou inutiles[4] ». S’émancipant de toute pensée dogmatique et refusant l’illusion religieuse, Henriette de Marans rapporte dans ses Journaux la multitude de questions et d’hypothèses, sur lesquelles elle ne cesse de méditer. Or, l’échange d’arguments et l’exposé des réfutations demandent, à un moment donné, de se confronter à un public et à d’autres philosophes pour relancer le débat ou avancer dans la quête. Aussi, en 1758, fait-elle le choix de rédiger à quatre mains, avec Bonne-Charlotte de Benouville[5], Quelques Lettres d’un Indien. Mais la puissance d’une réflexion qui se cherche et le dynamisme des questions-réponses propres aux Journaux étaient-ils compatibles avec le modèle d’un récit viatique et son mode narratif ? Le passage de la pensée réfléchie à la fiction est d’autant plus complexe à décrire qu’on doit distinguer dans le discours romanesque ce qui est pensé, fruit des interrogations antérieures d’Henriette de Marans, de ce qui donne à penser aux lecteurs, voire de ce qui épouse le mouvement oscillatoire de la pensée philosophique.

Bricolage & texte viatique

Comme tous les esprits éclairés du temps, Henriette de Marans découvre avec son beau-père Alexandre de Moges l'Histoire générale des voyages de l’abbé Prévost, éditée à partir de 1746. Elle en parle dans sa correspondance avec Angran d’Allerai, son ami et confident, exilé à Bourges avec d’autres parlementaires, pour avoir défendu la cause janséniste face à Louis XV.

En décembre 1754, elle lui annonce qu’elle entame le tome viii de la collection, intitulé Voyages des Hollandais aux Indes Orientales, auquel Prévost espérait donner « la qualité d’une véritable histoire, par la liaison des événements et par celle de l’intérêt[6] ». Malgré les efforts de l’éditeur pour rendre aux Hollandais, aux Portugais et aux Français la place qui leur revenait dans la découverte du monde, l’invraisemblance des détails inventés par les marins et la longueur des descriptions ont raison[7] d’Henriette de Marans, lectrice chevronnée de théâtre latin, d’essais philosophiques et de traités mathématiques : « ce sont les voyages de Spilberg-van-der-does-houtman […] qui sont des hollandais ;[…] quand j'ai lu pendant deux heures il me semble que j'ai la tête comme une lanterne, cependant il n'y en a que 12 volumes, excusez du peu[8] ». Même si Prévost convie son public à un travail d’analyse des textes viatiques dans un esprit philosophique, le manque d’intérêt d’Henriette de Marans ne s’expliquerait-il pas, parce que « la philosophie ne voyage point », comme l’analyse Rousseau dans la note x du Discours sur l’origine de l’Inégalité parmi les hommes (1755) ? Selon lui, les relations que le public consulte dans l’Histoire des voyages sont l’œuvre de quatre sortes d’hommes, « les Marins, les Marchands, les Soldats et les Missionnaires », peu enclins à se départir de leur identité et à voyager pour s’instruire ou à « apprendre à connaître les hommes par leurs conformités et leurs différences » :

Or on ne doit guère s'attendre à ce que les trois premières classes fournissent de bons observateurs, et quant à ceux de la quatrième, occupés de la vocation sublime qui les appelle, quand ils ne seraient pas sujets à des préjugés d'état comme tous les autres, on doit croire qu'ils ne se livreraient pas volontiers à des recherches qui paraissent de pure curiosité et qui les détourneraient des travaux plus importants auxquels ils se destinent[9].

Le traitement philosophique du récit de voyage n’est envisageable par Rousseau que si le philosophe, voué à son cabinet de travail, accepte d’en sortir et de se déplacer. À supposer que les Montesquieu, Buffon, Diderot, d’Alembert, Condillac voyagent pour observer et décrire « comme ils savent le faire », Rousseau est persuadé qu’il verrait « sortir un monde nouveau de dessous leur plume ». Or, tel est l’objectif que se donne la relation de voyage au xviiie siècle, lorsqu’elle s’incarne dans une fiction et qu’elle se détache du pur divertissement pour devenir une machine de guerre dans l’arsenal des Lumières.

Pour aboutir à un pareil ouvrage, Henriette de Marans se livre au bricolage de ses manuscrits, afin de dégager les thèmes majeurs sur lesquels axer sa relation de voyage : « c’est une façon nouvelle dont on ne s’est pas encore avisé ; peut-être qu’elle réussira, car la nouveauté a toujours une grâce particulière qui prévient [10]». Elle est consciente qu’il lui faut corriger l’aspect fragmentaire de ses pensées, puisqu’elles se présentent à elle « à sauts et à gambades[11] » comme chez Montaigne, sous la forme d’un vagabondage ou d’un flux impétueux : « Ma tête n'est pas le païs des idées, mais çen est le passage ; elles y viennent en foule, successivement, et rapidement ; cest comme le cours d'un grand fleuve, que rien ne peut arrester, et qui fait toujours du degât par où il passe[12] ». Elle procède donc à un travail de repérage. Les deux larges fragments qu’elle sélectionne sont tirés du second journal, Réflexions de 1754, une année féconde durant laquelle Henriette de Marans découvre avec passion l’Esprit des Lois de Montesquieu[13]. Ces passages sont des écrits de l’instant, sans aucune continuité entre eux. L’art consistera à les inscrire dans la temporalité continue d’un personnage pour en faire une pensée en cohésion avec sa personnalité.

Les manuscrits autographes portent les traces de ce découpage : les citations à extraire sont repérées par des lettres majuscules, portées à la marge des pages. La lettre Z qui est l’initiale de Zurac, nom de son futur héros indien, signale un texte virulent qui dénonce les contradictions entre la doctrine d’amour dispensée par le Christ et les crimes commis en son nom par l’Église (conversions forcées, autodafés, persécutions). DS est donné pour Don Salviati, neveu de l’ambassadeur d’Espagne à Rome dans le futur récit. Or, pour les gens éclairés du xviiie siècle, ce nom connu est évocateur, car Salviati était l’ami de Galilée, propriétaire de la Villa delle Selve florentine, où l’astronome avait longuement séjourné[14]. Immortalisé dans Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo [Dialogue sur les deux grands systèmes du monde] ouvrage demandé par le pape Urbain VIII à Galilée en 1632, Salviati y était l’alter ego du savant : un homme à l’esprit ouvert qui défendait les thèses de Copernic sur la mobilité de la terre, l’organisation des corps célestes et le mouvement des marées. Dans les Lettres d’un Indien comme dans l’ouvrage de Galilée, Don Salviati est une figure emblématique du combat contre l’obscurantisme. A priori, les objections formulées par Rousseau contre les préjugés d’état et la méconnaissance des voyageurs trouvent leur réponse littéraire, puisque Don Salviati a pour rôle d’être un observateur des Lumières, comme l’explique Zurac :

Tu as raison de penser que Dom Salviati m’a donné bien des lumières. Dom Ferdinand m’avait appris tout ce qui était favorable à sa religion ; mais il m’avait caché l’abus et le mépris que la plupart des Chrétiens même en font Je sais présentement qu’il y a eu des guerres furieuses pour certains articles dont les Chrétiens ne conviennent pas entre eux ; et alors ceux qui devaient être des ministres de paix allumaient les premiers le flambeau de la discorde et le feu du bûcher qui devait brûler leurs frères ; car tu sauras que, dans ces occasions, le parti qui se trouve le plus fort invente des supplices pour tourmenter l’autre et ceux qui sont malheureusement pris par leurs ennemis sont forcés de céder à leurs opinions, autrement les tortures et le feu sont le prix de leur résistance[15].

Appuyé par la convocation du nom prestigieux de Salviati, ce passage permet de saisir le mécanisme rhétorique destiné à apprendre au lecteur à penser : c’est-à-dire à lire correctement les faits, à acquérir les savoirs du temps et à manier le syllogisme, mode de raisonnement auquel on reconnaît le pouvoir de prouver.

Mis au service cette stratégie, les fragments choisis sont greffés dans les lettres x et xi du roman, où les échanges portent sur des questions théologiques et philosophiques. Le défi à relever pour Henriette de Marans est de faire intervenir une réflexion d’ordre philosophique dans une fiction romanesque, sans subordonner l’une à l’autre, ce qui risquerait de faire du récit viatique un simple support de la pensée ou inversement de transformer la pensée en « couleur locale réflexive, mais pas philosophique », comme le suggère Franck Salaün pour Le Philosophe anglais ou Histoire de M. Cleveland par l’abbé Prévost[16] ?

Le conflit entre foi et raison

Les Lettres d’un Indien, dont les protagonistes sont présentés dès le sous-titre du roman, L’Indien Zurac au Maure Zégri, est un petite fiction en quatorze lettres, publiée en 1758, à Paris, chez Hardy et généralement attribuée à Bonne-Charlotte de Benouville. Elle relate les mésaventures d’un prince héritier indien, descendant du Ram-Ras, qui est capturé, mis en esclavage par les Portugais, puis vendu à un Espagnol. Il est par suite converti au christianisme : au départ soumis à des violences pour avoir résisté au prêtre chargé de cette mission, il est finalement convaincu (« Je ne me rendrai qu’à la persuasion et à l’évidence[17] ») par des preuves historiques établissant que les prophètes ont bien annoncé la venue du Christ et par le recours à ses sentiments, car on réussit à l’émouvoir par le récit du martyre des premiers chrétiens mis en esclavage. Aussitôt converti, l’Indien est libéré, choyé et accueilli comme un fils adoptif dans la famille de Dom Diègue, son maître. Lucide, il choisit de ne pas reconquérir son trône (« N’imagine pas aussi que le désir de retourner à Bisnagar soit le flambeau qui me guide[18] ») et de partir visiter l’Italie et l’Espagne. Les informations historiques, procurées par Louis Moreri dans Le Grand Dictionnaire historique ou Le Mélange curieux de l’histoire sacrée et profane[19], auront inspiré les choix esthétiques de Mme de Marans, qui font de Zurac, un héros indien de lignée royale, un esprit courageux à la droite raison, sensible à l’injustice et prompt à la révolte. Les circonstances romanesques lui viennent probablement de la lecture des Voyages et établissements portugais dans la fresque qu’avait réunie Prévost autour de la conquête des Indes orientales par les forces coloniales de l’Europe[20].

Chaque question théologique ou philosophique, sur laquelle Henriette de Marans s’exprime en polyphonie avec ses personnages, est intrinsèquement liée à l’histoire racontée. Ainsi les interrogations sur le corpus doctrinal de l’Église du Christ sont au centre du premier ensemble de lettres (1-8) lors de la conversion de Zurac au catholicisme. Les lettres d’Italie (9-11) forment le second volet du triptyque, centrées sur le personnage de Zurac confronté à la logique fanatique de violence et de mort, incarnée par les tribunaux de l’Inquisition. La mort de Don Diègue, son ancien maître, brièvement évoquée, suscite un dernier débat sur la difficile condition humaine et les rapports à la Providence (Lettres 12-14). Le triptyque fonctionne comme le récit du cheminement intellectuel de Zurac, explicitant et motivant ses prises de position sur les évidences de la religion, qui paraissent de moins en moins irrésistibles.

Zurac fait parler sa raison : il écoute, comprend et s’étonne lors de sa catéchèse. Il constate que le révélé n’est pas seulement au-dessus de la raison (praeter rationem), mais qu’il est contre la raison (contra rationem)[21]. Il emboîte le pas de Pierre Bayle qui avait délimité le domaine de la Foi de celui de la Raison dans son iiieÉclaircissement sur les Pyrrhoniens, afin de dévoiler l’absurdité des dogmes de la religion chrétienne au regard des principes de la philosophie :

Il faut nécessairement opter entre la philosophie et l'Évangile : si vous ne voulez rien croire que ce qui est évident et conforme aux notions communes, prenez la philosophie, et quittez le christianisme : si vous voulez croire les mystères incompréhensibles de la religion, prenez le christianisme et quittez la philosophie ; car de posséder ensemble l'évidence et l'incompréhensibilité, c'est ce qui ne se peut; la combinaison de ces deux choses n'est guère plus impossible que la combinaison des commodités de la figure carrée et de la figure ronde[22].

 

Dans ses premières lettres (1-3), Zurac se présente comme le double d’Henriette de Marans[23] : il y dénonce l’irrationalité des articles de foi que lui enseigne le prêtre chargé sa conversion. Guidé par sa raison, il égrène les apories dogmatiques du catholicisme, comme le fera plus tard Diderot dans l’Addition aux Pensées philosophiques ou objections diverses contre les écrits de différents théologiens (1762). Zurac comprend que le contenu du dogme de la Trinité (Trois en est Un) contient une contradiction sur le plan des « vérités géométriques», puisqu’il représente, en un Dieu unique, l’union de trois personnes consubstantielles, le Père, le Fils (Jésus-Christ) et le Saint- Esprit. Mais, Zurac pouvait-il spéculer longtemps sur le corpus doctrinal de l’Église sans mettre à mal tôt ou tard l’existence de Dieu ? Or, dans la perspective logique qu’il adopte, aucun argument validé par l’expérience n’est là pour accréditer la divinité du Christ mort sur la croix : « Sais-tu, cher Zégri, ce que c’est qu’embrasser la foi ? C’est croire des choses incroyables : par exemple que trois ne font qu’un ; que Dieu est devenu un homme ; que l’Immortel est mort[24] ». Soutenu par le principe de non-contradiction, destiné à distinguer ce qui peut être ou ne peut pas être d’après l’entendement humain, Zurac refuse d’adopter la pieuse résignation exigée par les défenseurs des mystères de la foi. Comme en écho, le héros de Voltaire dans le Catéchisme de l’honnête homme (1763) dira : « Je donne la torture à mon esprit pour comprendre comment un Dieu est mort[25] ».

Les doutes de Zurac ont pour effet de renvoyer le lecteur à des questions insolubles qui aboutissent dans le meilleur des cas à un mystère. Or, l’Indien montre qu’il faut refuser de déléguer son pouvoir de réflexion à un prêtre (« celui qui prétendait tyranniser ma pensée[26] »). Au nom de la liberté de conscience, l’esclave royal fait preuve dès lors de toutes les audaces. Il se laisse guider par sa raison jusqu’à ses ultimes développements : spéculant sur l’histoire des religions et comparant ses croyances à celles des catholiques, il conteste la prétention du christianisme à posséder la Vérité et démontre que le canon des Écritures a hérité son dogme trinitaire des fables populaires de l’Inde.

Va, je vois la source de leurs erreurs, c’est quelques-uns de leurs ancêtres qui ont voyagé dans l’Inde et qui en ont rapporté l’opinion du peuple, pour en composer ici la religion des Grands. Je vais t’en donner une preuve. Tu sais ce que je t’ai conté bien des fois et, comme on fait croire au vulgaire, que Parabram est le Dieu Créateur de l’Univers, qu’il a eu trois fils qui ne sont qu’une seule Divinité ? Eh bien mon cher Zégri, ce sont ces trois Fils qu’ils prennent ici pour le Souverain du Ciel et de la Terre. Un des trois, disent-ils, s’est détaché des autres pour se faire homme et mourir au gibet afin de sauver tout le genre humain que le premier des hommes avait perdu par une faute énorme qu’il a commise : voilà ce que je sais des erreurs de ce peuple-ci[27].

La foi chrétienne heurte in fine les principes moraux de Zurac, puisque les prêtres lui ont appris que l’homme souffre à cause d’une faute qu’il n’a pas lui-même commise (le péché d’Adam). En conséquence, Zurca met la Crucifixion du Christ, qui scelle la réconciliation de Dieu et des hommes, au rang des superstitions de l’Occident et nie toute valeur sotériologique à ce Sacrifice.

Échanges & mouvement oscillatoire des pensées

Dans les Lettres d’un Indien, la relation de voyage obéit à une logique supérieure à celle qui consiste à décrire un périple par ses étapes ou à dessiner l’évolution d’un personnage par la somme des expériences acquises dans un monde qu’il visite ou explore. On voit d’ailleurs Zurac se débarrasser assez vite du pensum narratif, en déléguant cette responsabilité à Dom César, fils cadet de son ancien maître : « Tu verras dans la relation de Dom César, comment nous sommes venus par mer en Italie et les différentes villes où nous avons séjourné[28] ».

Vu que le triptyque des découvertes chez Zurac correspond à un itinéraire intellectuel, les personnages qui y prennent part ne sont pas étrangers au monde d’Henriette de Marans. Mieux, ils en sont des émanations personnelles, issues de son théâtre intérieur qui joue en continu. Les Confidences générales et particulières, au chapitre 13 Incertitudes fixées, s’animent du rabâchage philosophique des voix qui envahissent son cerveau :

Pourquoy irai-je me persuader que ce Dieu redoutable a envoyé une portion de luy-même dans le sein d’une femme, pour la faire détruire avec ignominie par d’autres humains, qui se sont ainsi rendus coupables de nouveau envers la divinité, et que ce soit cette mauvaise action qui soit le sçeau du Salut de toutte lespece humaine, mais d’un salut invisible, pendant que la loy de mort subsiste en son entier, et puis que cette même portion de la divinité se transforme en pain tous les jours, pour se faire dévorer par une multitude de gens tres indignes d'une si grande faveur ; non, non, je ne puis me plier à ce joug ny prendre pour des verités quelque chose de si absurde, la seule volonté de l’Estre souverain decide de notre destinée, tout cet appareil et sans  la moindre vraisemblance…

Écoute, écoute, reprend cette voix interieure qui a esté interrompüe par ma pretendüe raison, de quoy te sert de contester touttes ces choses-là ? Puisque la croyance ne t'en peut nuire ? Ne vas point t’embarquer dans des contestation[s] infructueuses, ne considere que toy, et tourne ton attention sur une chose qui ne souffre point de doute, tu sçais que tu dois mourir, cette inévitable necessité est connüe de toy, et les approches de cette heure fatale te feront eprouver mille et mille horreurs, il est une seule chose qui peut adoucir ce moment funeste, et nous le faire attendre en paix, c’est l'amour et la pratique de la religion[29].

La métamorphose des voix qui la hantent en personnages participe à la manière d’examiner, d’interroger, de mettre en doute les doctrines philosophiques et les dogmes religieux dans les Lettres d’un Indien. Si l’une des voix est présente, les autres suivent selon la logique philosophique en action chez Mme de Marans. Ainsi, dans la lettre XIII, la démarche qui consiste à interroger un objet, comme la Providence ou la nature de l’âme, aboutit à la mise en place d’une conversation centrée autour de la question ou du problème. Le dialogue implique un lieu, une rencontre, une scène où s’expriment les personnages aux contours philosophiques et religieux bien distincts[30]. Cette manière de procéder est le contre-modèle des constructions théologiques, puisqu’elle admet l’expression de multiples points de vue. S’il n’entre que très peu d’exotisme ou de couleur locale dans la lettre 13, le décalage des points de vue est obtenu par la présence de Zurac qui conserve son ingénuité et sa capacité d’étonnement face à l’Occident. Par ailleurs, le dialogue mis en scène échappe au modèle d’échange sceptique des Confessions générales et particulières, car il se transforme en saynète plus vivante : la conversation se déroule entre gens de bonne compagnie, bien que les opinions doctrinales s’affrontent sans concession.

 On y voir intervenir Zurac, nouvellement converti, qui est ébranlé dans sa foi après le spectacle de l’autodafé romain auquel il a assisté (Lettre 11) ; il achoppe désormais sur la difficulté d’admettre qu’on tue son prochain au nom du Christ d’amour : « Croyez-vous, lui dis-je, que ce Dieu, dont la bonté est infinie, se trouve glorifié par les meurtres et les violences ? Vous me prêchez, tous les jours, que la religion de J.-C. est une loi de douceur et cependant, où les Chrétiens sont les plus forts, ils deviennent persécuteurs[31] ». À ses côtés, se trouve Dom Sanche de Simiera, son grave mentor dans ses voyages (« il veut bien se charger de me donner des avis, je tâcherai d’en profiter, c’est un homme vraiment estimable[32] »). Cet Espagnol est un chrétien convaincu, qui place la finalité dans la transcendance de Dieu, conformément à la Bible et les Évangiles. Selon lui, le plan de Dieu était de créer la nature et l’homme à son sommet par amour, afin de le tirer du Néant, de l’inscrire dans l’Être[33] pour l’accueillir dans l’Éternité :

Après avoir disserté longtemps sur toutes nos misères, il n’y a qu’à lever les yeux en haut et se souvenir que nous sommes des voyageurs sur la terre ; que le Ciel est notre patrie et que c’est là où nous devons rencontrer la véritable liberté avec le suprême bonheur : alors toutes les difficultés sont résolues ; il n’y a plus qu’à bénir la Providence qui nous donne des raisons de nous détacher de cette vie périssable, pour nous faire aimer et souhaiter celle qui ne doit point finir[34].

Le troisième personnage est Dom Salviati dont l’argumentaire est tiré d’un fragment des Réflexions de 1754. Il intervient sur la question de la Providence pour démontrer à Zurac que sa volonté de rationaliser les vérités de la foi est une impasse. Il constate que l’existence du mal sur terre sous un Dieu juste et bon entraîne l’échec du rationalisme théologique. Et que rien ne saurait plaider la cause d’un Dieu tout-puissant qui cause le malheur de ses créatures :

Le Créateur s’est servi de nous comme d’un instrument qu’il avait dans sa main ; ainsi nous sommes placés sur la terre pour y occuper un espace, pour y être et y avoir été ; car nous finissons comme nous avons commencé et même encore plus mal, puisque nous sommes nés sans le savoir et que nous mourons malgré nous […] Voilà justement de quoi composer des créatures fort misérables, comme nous le sommes en effet[35].

Salviati ajoute qu’il existe des déterminismes façonnant l’« homme-machine » et qu’aucun raisonnement ne peut dépasser les nécessités causales pour établir l’existence d’une liberté humaine. Nul être sur terre n’échappe aux lois de son tempérament, aux contingences qui entourent son éducation.

Le dialogue est l’occasion d’avancer toutes sortes d’arguments, sans que rien de définitif ne puisse l’emporter. Même la solution qui consiste à passer du scepticisme à un fidéisme, qui proclamerait la raison impuissante à établir la vérité (« La philosophie doit plier sous l’autorité de Dieu et mettre pavillon bas à la vue de l’Écriture[36] ») ne convainc pas les comparses.

Qui gagne au final, des lumières naturelles ou de celles révélées ? L’inachèvement des Lettres d’un Indien prend ici tout son sens, car l’auteure laisse la question en suspens (épochè). Le lecteur dont les certitudes sont ruinées se trouve désormais, face à lui-même, confronté au silence de l’auteur.

Conclusion

En exploitant les lieux communs du genre viatique, facilement reconnaissables par le lecteur, l’auteure des Lettres d’un Indien suggère plus qu’elle ne développe, comme les étapes du voyage ou le hasard des rencontres. La relation de voyage devient sous sa plume un champ littéraire d’expérimentation et de validité d’idées philosophiques ou théologiques. Le recours à des personnages emblématiques, voire doctrinaires, le confirme. Il rapproche le genre viatique du conte philosophique, tel que le pratiquera Voltaire, sans que les Lettres d’un indien ne versent pour autant dans la parodie. L’esclave royal qu’est Zurac construit son exotisme par l’étrangeté de ses manières : il n’accepte ni l’ordre du monde voulu par l’Église de Rome ni le joug imposé par la colonisation portugaise. Il franchit les interdits en évaluant l’incohérence des dogmes catholiques et fait scandale en démontrant que l’Église et l’apologétique chrétienne ont perdu la puissance de l’absolu. La distribution des rôles entre les différents personnages du roman, quant à elle, trouve sa source dans les dialogues d’idées transcrits au quotidien par Henriette de Marans dans ses Réflexions journalières et ses Confidences générales et particulières. On constate qu’à l’inverse de la pensée dogmatique et sa logique d’exclusion, les idées, les préjugés ou la folie s’incarnent dans de multiples voix qui, dans les fragments, pensent, parlent, posent des questions, controversent et doutent.

Certes, les Lettres d’un Indien ont ouvert un espace de rencontre entre la relation viatique et la philosophie, mais elles n’ont pas trouvé l’alchimie pour les rendre compatibles. Comment Henriette de Marans, accablée par ses doutes, aurait-elle pu guider son lecteur dans « l’allée des Idées[37] » ?

Qu'est devenu mon âme ? Puis-je retrouver encore des idées ? Pourquoy cet accablement ? Cette fuitte de moy-même ? Je n'ose jetter les yeux sur moy : je ne suis point contente de mes pensées ; jai voulu me fortifier dans ma religion, et repousser les impressions que lon ma données, et celles que jai prises moy-même, dans des livres hazardés, qu'ai-je fait ? Hélas rien de bon[38]

Huguette Krief

Aix-Marseille Université

 

Notes

L'expression "Romancie" du titre est empruntée au roman satirique du père jésuite G-H. Bougeant, Voyage merveilleux du prince Fan-Férédin dans la Romancie. contenant plusieurs observations historiques, géographiques, physiques, critiques et morales, Paris, Le Mercier, 1735.

[1] Voltaire, La Pucelle, xv, dans Œuvres complètes, éd. Beuchot, Paris, Lefèvre, 1829, t. 11, p. 238.

[2] Selon saint Thomas, la vérité est adæquatio intellectus ad rem (Summa, Rh., I, q. 16, a. 2), c’est-à-dire qu’elle est une vérité ontologique, résultant de la conformité des choses de la nature avec l’intelligence divine. Voir D. Mercier, « La Notion de la Vérité (à propos d'un article de la Revue Thomiste, intitulé : "Jugement et vérité") », Revue néo-scolastique, 6ᵉ année, n° 24, 1899, p. 379 – J. Van de Wiele, « Le problème de la vérité ontologique dans la philosophie de saint Thomas », Revue Philosophique de Louvain, Troisième série, tome 52, n° 36, 1954, p. 547.

[3] Mme de Marans, Confidences générales et particulières, dans Une Femme d’encre et de papier à l’époque des Lumières. Henriette de Marans (1719-1784), éd. critique Mathilde Chollet et Huguette Krief, Rennes, PUR, 2017, chap. 32 « Oh bien lis-donc », p. 399.

[4] Malebranche, Recherche de la vérité, dans Œuvres complètes, éd. G. Rodis-Lewis, Paris, Vrin, 1977-1994, t. II, p. 38.

[5] Voir Une Femme d’encre et de papier, op. cit.,  « Une composition à quatre mains », p. 105-106.

[6] Abbé Prévost, Histoire des voyages, Avertissement du tome VIII, n. p. [p 3].

[7] À l’opposé du plaisir qu’elle éprouve à lire Malebranche : « Me voila donc embarquée dans la metaphisique ? Javoüe que je suis fort aise d'avoir trouvé dans mon chemin, le monde intelligible du p. Malebranche. […]  Il dit des choses dont la force et la vérité me frappent et dont les consequences me plaisent. Par exemple il ma debroüillé les idées sur lexistence de lestre, et des simples modifications de la substance », (Mme de Marans, Réflexions journalières en 1753-1754, dans Une Femme d’encre et de papier, op. cit., p. 318).

[8] Lettre à Angran, 18 décembre 1754. Correspondance active aimablement transmise par Martine Chollet.

[9] Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, dans Œuvres complètes, éd. B. Gagnebin et M. Raymond, Paris, La Pléiade, 1964, t. 3, p. 212.

[10] Bonne-Charlotte Benouville, Pensées errantes, avec des Lettres d’un Indien, éd. critique H. Krief, Paris, Garnier, 2014, p. 75.

[11] Montaigne, Les Essais, éd. Pierre Villey, Paris, PUF, 1992, t. 3, essai 9, p. 994.

[12] Mme de Marans, Réflexions, 1753, dans Une Femme d’encre et de papier, op. cit., p. 35.

[13] « Je me suis jettée dans cet esprit des loix, je m'en fais une occupation que ne me laisse pas de me plaire, je l'ai d'abord attaqué dans plusieurs de ses principes, j'ai critiqué, blâmé, frondé, et puis j'ai mis tout cela dans mon sac aux réflextions », Mme de Marans, Lettre à Angran d’Allerai, 5 juin 1754.

[14] Galilée, lettre du 1er décembre 1612 : « Salviati, chez lequel, dans sa très agréable villa, et en sa compagnie, je continue mes observations célestes », reproduite par M. Clavelin, Galilée copernicien, Paris, Albin Michel, 2004, p. 341.

[15] Mme de Benouville, Pensées errantes avec quelques Lettres d’un Indien, op. cit., p. 177.

[16] Franck Salaün, Besoin de fiction, Paris, Hermann, coll. « Fictions pensantes », 2010, p. 22. 

[17] Mme de Benouville, Pensées errantes avec quelques Lettres d’un Indien, op. cit., p. 158.

[18] Ibid., p. 162. 

[19] « Tout ce grand pays […] était il y a deux cens ans sous la domination d’un seul roi, qui était un puissant souverain : mais à présent, il est divisé entre plusieurs Princes, qui s’en sont emparés. La cause de cette division fut que le Raja ou Roi Ram-Ras, le dernier de ceux qui ont possédé cet État tout entier, éleva inconsidérément trop haut trois esclaves Gurgis qu’il avait, jusqu’à les faire gouverneurs. […] Ces trois gouverneurs se révoltèrent d’un commun accord, tuèrent Ram-Ras leur souverain […]. Les descendants de Ram-Ras ne se sentant pas assez forts, pour empêcher cette usurpation, se retranchèrent dans le pays, qu’on nomme vulgairement Karnatek, et que les géographes appellent Bisnagar », (Louis Moreri, Le Grand Dictionnaire historique ou Le Mélange curieux de l'histoire sacrée et profane, Le tout enrichi de remarques et de recherches curieuses pour l’éclaircissement des difficultés de l’Histoire, de la Chronologie et de la Géographie, Utrecht, F. Halma et G. Vande Water, 1692, t. 3,  G‑M, p. 245).

[20] Voir Sylviane Albertan-Coppola, « Les voyages portugais dans l'Histoire générale des voyages de l'abbé Prévost », Dix-huitième Siècle, n°31, Mouvement des sciences et esthétique(s), (dir.) C. Rolland, F. Azouvi et M. Baridon, 1999, p. 491-495.

[21] Position classique défendue par Bayle, à laquelle riposte Leibniz : « Les Mystères de l’Évangile sont au-dessus de la Raison, dit-on ordinairement, mais ils ne sont pas contraires à la Raison. Je crois qu’on ne donne pas le même sens au mot Raison dans la première partie de cet axiome que dans la seconde, et qu’on entend dans la première, la Raison de l’homme, et dans la seconde, la Raison en général. Car supposé que l’on entende toujours la Raison en général, ou la Raison suprême, la Raison universelle qui est en Dieu, il est également vrai et que les Mystères évangéliques ne sont point au-dessus de la Raison, et qu’ils ne sont pas contre la Raison. Mais si l’on entend dans l’une et dans l’autre partie de l’axiome la Raison humaine, je ne vois pas trop la solidité de la distinction ; car les plus orthodoxes avouent que nous ne connaissons pas la conformité de nos Mystères aux Maximes de la Philosophie », (Leibniz, Œuvres philosophiques, éd. Paul Janet, Paris, De Ladrange, 1866, t. 2, p. 81).

[22] Pierre Bayle, Éclaircissement sur les pyrrhoniens, dans Dictionnaire historique et critique (1702), 5e éd. d’Amsterdam , Brunel et alii, 1740, t. 4, p. 644.

[23] Surtout quand Mme de Marans dénonce de semblabes apories de la théologie chrétienne : « À ce mot, ce quon appelle la raison vient aussi plaider sa cause ; quoy, dit-elle, je croirai, que trois font un, quune femme conçoit toutte seule, quun Dieu est crucifié, et quil se transforme en pain pour se faire manger par nous ? Je ne puis me repaitre de cela », (Confidences, dans Une Femme d’encre et de papier, op. cit., p. 360.

[24] Mme de Benouville, Les Pensées errantes avec Quelques Lettres d’un Indien, op. cit., p. 152.

[25] Voltaire, Catéchisme de l’honnête homme ou Dialogue entre un caloyer et un homme de bien traduit du grec vulgaire par D.L.F.R.C.D.C.G. (1763), dans Œuvres complètes, éd. Beuchot, Paris, Lefèvre, 1831, t. 41, p. 106. Il précisait : « Je me suis demandé pourquoi, étant Dieu, il n’a pas usé des droits de la divinité ; pourquoi, en venant nous délivrer du péché, il nous a laissés dans le péché ; pourquoi, en venant éclairer tous les hommes, il a laissé presque tous les hommes dans l’erreur. Je sais que je ne suis rien ; je sais que du fond de mon néant je ne dois pas interroger l’Être des êtres; mais il m’est permis, comme à Job, d’élever mes respectueuses plaintes du sein de ma misère ».

[26] Mme de Benouville, Les Pensées errantes avec Quelques Lettres d’un Indien, op. cit., p. 152.

[27] Ibid., p. 155.

[28] Ibid., p. 171.

[29] Mme de Marans, Confidences, dans Une Femme d’encre et de papier, op. cit., p. 360-361.

[30] Sur la poétique du dialogue, voir John Pedersen, « Le dialogue – du clacissisme aux Lumières. Réflexions sur l’évolution d’un genre », Studia neophilologica, Stockholm, 51 (1979), p. 305-313.

[31] Mme de Benouville, Les Pensées errantes avec Quelques Lettres d’un Indien, op. cit.,

[32] Mme de Benouville, Les Pensées errantes avec Quelques Lettres d’un Indien, op. cit.,

[33] Voir Solal Philippe, « Darwin et la question de la finalité », Revue Miranda, n°1, Variations sur Darwin, 2010, p. 3.

[34] Mme de Benouville, Les Pensées errantes avec Quelques Lettres d’un Indien, op. cit., p. 181.

[35] Ibid., p. 179.

[36] Pierre Bayle, Continuation des Pensées diverses à l’occasion de la comète § LVI, dans Œuvres diverses, éd. Pierre des Maiseaux, La Haye, P. Husson et alii, 1727-1731, t. III, p. 265b.

[37] Par référence au nom donné à La Promenade du sceptique de Diderot. Voir Alain Grosrichard, « Dans la nuit des Lumières », dans (dir.) A. Novaes, Les Aventures de la raison politique, Paris, éditions Métaillé, 2006, p. 149.

[38] Mme de Marans, Confidences, dans Une Femme d’encre et de papier, op. cit., p. 359.

Référence électronique

Huguette KRIEF, « La machine à douter : Quelques lettres d’un indien (1758), une relation de voyage en Romancie », Astrolabe - ISSN 2102-538X [En ligne], Géographies imaginaires, mis en ligne le 30/07/2025, URL : https://www.crlv.org/articles/machine-a-douter-quelques-lettres-dun-indien-1758-relation-voyage-en-romancie

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Table des matières

Présentation

2. L’imaginaire géographique dans la fiction viatique