Propulsé par Drupal
Résumé
Nous proposons ici une réflexion sur l’écriture du voyage à partir de la comparaison de récits de voyages hispaniques, aussi bien réels que fictifs, pour montrer l’effort vers la construction d’une image raisonnée et symbolique du monde et les modalités de mises en œuvre pour transmettre cette pensée de l’ailleurs aux lecteurs. La visée informative de prétention exhaustive est comblée par la nature de témoignage, qui situe le texte dans un certain rapport de référentialité au réel et détermine la dimension autobiographique. Cette dernière est décisive pour remporter l’adhésion du lecteur. Cependant ces descriptions didactiques sont subordonnées à l’itinéraire qui guide la narration et cette délicate imbrication détermine d’office une fictionnalisation des contenus dans l’artifice d’un parcours vivant, spatialisé, incarné, du voyage. Cela caractérise la nature de discours mixte de ces récits de voyages, incluant l’imagination et la fiction comme outils de connaissance du monde.
Introduction : De la prudence face à un discours mixte ; petit rappel théorique
Pourquoi lit-on encore des récits de voyages ? Pour Tzvetan Todorov, le récit de voyage est le produit d’une colonisation et leurs auteurs représentent les trois formes de colonialisme : conquérants, marchands et missionnaires. Les autres n’écriront pas des récits de voyages mais d’autres types de textes, en tant que littérateurs ils produisent de la poésie, ou bien de la science :
Le colonialisme est fini mais nous n’avons pas cessé de croire à la supériorité de notre civilisation sur la leur. Voilà ce qui pourrait expliquer la vogue dont jouissent encore aujourd’hui les récits de voyages de jadis. De la première ligne à la dernière, ces textes respirent le sentiment de notre supériorité [1].
Cette charge idéologique qui innerve les récits de voyages modèlerait donc les contenus didactiques qu’ils transmettent, leur prétention à la vérité rendant encore plus puissante la force de conviction de l’idéologie qu’ils véhiculent. Or la capacité de ces textes à nous faire croire qu’ils ne sont que des miroirs promenés le long du chemin fait perdre de vue à la fois cette dimension idéologique, mais aussi cette dimension littéraire et construite, ces procédés qui les rendent efficaces, séduisants. On n’en garde souvent que l’impression d’un témoignage sincère, peu retravaillé, au plus près du réel : pourtant ces textes déterminent effectivement une certaine façon de penser le monde.
Les récits de voyages sont en effet généralement écrits avec la prétention de restituer une vérité sur la réalité et cela détermine aussi la réception qui en est faite. Cette visée informative est comblée par leur nature de témoignage direct qui les situe dans un rapport de référentialité au réel et détermine la dimension autobiographique du récit. Cependant ces descriptions informatives et didactiques sont subordonnées à l’itinéraire que rapporte la narration et cette délicate imbrication détermine d’office une fictionnalisation des contenus dans l’artifice d’un parcours vivant, incarné, du voyage. Il s’agit bien d’un discours mixte et le recours à la fiction est omniprésent pour mettre en valeur le voyageur, ou encore pour convaincre ou captiver le lecteur.
Ce statut paradoxal du genre est compliqué à saisir alors même que ces textes nient leur nature fictionnelle et redoublent d’assertions de vérité et d’outils rhétoriques pour assoir leur légitimité à dire le vrai (multiplication des marqueurs d’authentification du récit, présence personnelle du narrateur voyageur, datations chronologiques, situation spatiale précise, unités de mesures, indications chiffrées de poids, distances, conversions monétaires…). Pourtant l’écriture et la construction même de la vraisemblance passent par des procédés stylistiques et une mise en forme de la narration de l’expérience : prolepses et analepses, ellipses narratives, passage au style direct, mentions des sources, parfois confession des doutes et insertion habile de passages didactiques à valeur de vérité générale. La mise en œuvre du partage de l’expérience par le récit passe bien par des procédés visant à convaincre le lecteur, à solliciter son approbation. L’exemple célèbre de la mise en texte chevaleresque du récit des voyages réels de Marco Polo à Rustichello de Pise nous révèle cette mise en texte fictionnalisante : l’auteur a bien transformé la matière qui lui était fournie ; sans doute Pero Tafur, peu éduqué, aussi a-t-il été aidé de la sorte dans sa rédaction. Ici je voudrai interroger ces procédés d’écriture en mettant en dialogue un corpus hispanique fait de récits de voyages réels et fictifs et de récits de pèlerinage.
La question fut posée par Tzvetan Todorov dans Les genres du discours : « y a-t-il une différence radicale, dans la systématicité du texte, entre un récit de voyage réel et un récit de voyage imaginaire ?[2]». Or, à mesure qu’on plonge dans les textes et qu’on tente de les confronter, on découvre qu’il s’agit d’une distinction inopérante. Pour reprendre les termes de Gérard Genette : comme le lion n’est guère, selon Valéry, que du mouton digéré, la fiction n’est guère que du réel fictionnalisé[3].
Définition du corpus d’étude
Suivant les analyses de Miguel Ángel Pérez Priego[4], nous retiendrons comme critères essentiels pour considérer comme récit de voyage la primauté que le texte accorde à l’espace parcouru au cours du voyage, le rôle central du personnage du voyageur narrateur et la structuration respectant la forme de l’itinéraire[5]. Cela nous amènera ici à traiter des textes produits en péninsule Ibérique mais des récits également traduits dans ces territoires pour y introduire les textes importants de ce genre dans l’Europe chrétienne médiévale.
Pour le corpus hispanique, notre noyau dur est constitué de récits de voyages réels :
- La Embajada a Tamorlán[6] : Ce récit constitue le compte rendu de la mission diplomatique réalisée entre 1403 et 1406 et envoyée par Henri III (1390–1406) à Tamerlan, souverain d’origine mongole, prétendant descendre de Gengis Khan ; au Turkestan, Timour Lang cherche, à partir de 1370, à reconstituer l’empire mongol unifié[7]. Cette ambassade était composée du professeur de théologie frère Alfonso Páez de Santa María et des chevaliers Ruy González de Clavijo et Gómez de Salazar. La diversité de cet équipage trouve une forme textuelle originale, avec la spécificité d’un narrateur collectif à la première personne du pluriel qui est peut-être le reflet des conditions de rédaction. Le trajet est jalonné par les habituelles escales de commerce sur cet itinéraire: depuis Sanlucar de Barrameda (Cadiz), Malaga, Ibiza, Majorque, Gaeta, Rhodes, Chio, Constantinople et Pera. Toutes ces îles ponctuent le parcours, condensé de la présence humaine en Méditerranée, tel un chemin guidant vers la Terre Sainte.
- Las Andanças e viajes de un hidalgo español : ce texte, rédigé après 1455, est le récit du voyage réalisé de 1436 à 1439, à titre strictement personnel, par un noble sévillan, Pero Tafur. Les informations biographiques qui ont pu être rassembléesindiquent que l’auteur serait né vers 1405–1409 à Séville[8]. Errance individuelle dont il est difficile de cerner le motif. Pero Tafur part de Venise sur un navire de pèlerins pour Jérusalem et fait escale à Corfou, en Crète, à Rhodes et Jaffa.
À ces textes j’ajouterai des récits de voyages fictifs qui articulent les descriptions plus ou moins fantaisistes des espaces lointains autour d’un héros voyageur :
Le Libro del conosçimiento de todos los reinos e tierras e señoríos que son por el mundo e de las señales e armas que han cada tierra e señorío por sy e de los reyes e señores que los proveen: ce voyage imaginaire prétexte à un traité d’héraldique a été rédigé vers 1385, à l’aide d’une carte aujourd’hui perdue (mais sans doute réalisée vers 1350).
Et El libro del Infante don Pedro de Portugal : le connétable don Pedro, alors exilé en Castille, en aurait fait la commande afin de réhabiliter la mémoire de son père, Pierre le Voyageur, duc de Coïmbre (1392–1449), mort lors d’un affrontement avec le roi Alphonse V de Portugal, son neveu[9]. Ce texte a pour caractéristique l’inclusion de la lettre du Prêtre Jean, seule version en castillan conservée ce qui donne lieu à la description d’un royaume fictif par son souverain même.
Dans ce corpus tardo-médiéval, les textes affirment leur vérité sur le monde, qu’elle soit issue d’une expérience réelle ou pas, elle s’appuie toujours sur un substrat de connaissances livresques ; ainsi ces récits n’échappent pas à un certain degré de fiction inhérent aux choix d’écriture et à la mise en texte.
Dire le vrai : le cas particulier du discours sur l’ailleurs
Comment définir la vérité d’un discours portant sur l’inconnu radical que sont les lointains ? Comment surtout la dire : « La vérité est moins une donnée naturelle que le produit de règles discursives, en quelque mesure aléatoires et soumises aux irrégularités de l’histoire. Le discours que tient le récit de voyage n’est jamais immédiatement prouvé : c’est là son trait propre, irrécusable parenté avec la fiction »[10].
La distance géographique de l’espace parcouru change donc la donne. Dans ces régions inaccessibles au lecteur, l’anormal est la norme, l’horizon d’attente du lecteur qui souhaite que le texte communique ce dépaysement. À cela s’ajoute l’importance du discours rapporté, du témoignage de seconde main que ne méprise pas l’auteur d’un récit de voyage, toujours prêt à enrichir son texte par ces ajouts, en raison de la rareté même de l’information, ou du désir de correspondre à l’horizon d’attente du lecteur.
Une autre dimension cognitive me paraît ici importante à considérer dans cette machine à penser le monde qu’est le récit de voyages, sa dimension symbolique ou allégorique, le fait que cet espace lointain soit d’office construit comme un texte à lire, décoder et interpréter :
The medieval tendency already noted among the geographers to regard all data as figurative and susceptible of allegorical understanding confounds the modern urge to categorize written works into literary and non literary, imaginative and factual[11].
« La tendance médiévale déjà notée parmi les géographes à considérer toutes les informations comme figurées et susceptibles d’une lecture allégorique plonge dans la confusion le besoin moderne de catégoriser les travaux écrits entre littéraire et non littéraire, entre imaginatif et factuel ».
On peut ici se saisir de l’exemple des descriptions et des images de l’arche de Noé, un symbole puissant présent dans une grande partie des récits de voyages, comme un marqueur symbolique de la répartition des terres habitées en trois continents pour les trois fils de Noé. Leur ascendance serait reflétée par la différenciation des peuples, tous descendants d’un même ancêtre commun Noé, mais structurés selon une hiérarchie qui plonge ses racines dans le mythe biblique. Contrairement aux Européens et aux Sémites, les Africains noirs descendaient d’un fils condamné par son irrespect pour son père lors d’un épisode d’ivresse et de nudité honteuse. Benjamin Braude a détaillé les liens profonds existant entre l’attribution d’une telle filiation et la consolidation d’une pensée raciste ainsi que la justification de l’esclavage :
The curse of Cham has constituted one of the standard justifications for the degradation and slavement of the African black.[…] the Sons of Noah have been major cultural symbols used in the complex, long and gradual process of constructing racism in Western society »[12].
« La malédiction de Cham a constitué une des justifications majeures de la dégradation et de l’esclavage des Noirs africains […] les fils de Noé ont été des symboles culturels majeurs utilisés dans un processus complexe, long et graduel de construction du racisme par la société occidentale ».
Cet exemple est révélateur de la puissance d’une fiction opérante, structurant le monde, de la performativité du texte utilisée à des fins idéologiques et concrètes.
Ces textes décrivant le monde incluent donc un ensemble de mythes et légendes qui en vérité lui donne sens, le structure, en permettent la lecture. Ils déroutent donc par ce mélange de mythes et de réalité qu’ils opèrent et qui est généralement lu sur le mode de l’opposition, une lecture qui paraît bien trop schématique pour rendre compte de la richesse de ces textes[13]. Les études tentant de démêler le vrai du faux, de trier les contenus de ces textes, n’aboutissent généralement qu’à une dissection peu fructueuse alors même qu’il s’agit d’un travail souvent titanesque pour démasquer les éléments d’invention et les contradictions perdues dans des preuves d’archives. Les recherches menées par Eugenia Popeanga[14]et Sofia Carrizo Rueda[15]s’en distinguent et s’attachent au texte dans son objectivité même, elles questionnent cette nature duelle de façon pertinente. Cependant, la focalisation des études ponctuelles sur les merveilles et les monstres a tendu à outrer généralement l’opposition entre le factuel et le fictif dans une vision téléologique condamnant le merveilleux médiéval au profit du progrès nécessaire d’une science rationnelle[16].
Comme l’écrivent Christian Jacob et Franck Lestringant: « toute perception de l’espace a à la fois une dimension cognitive et pragmatique[17]». Cette connaissance de l’autre et du monde implique une connaissance de soi et les auteurs des récits de voyages médiévaux développent ainsi un discours complexe au sujet de l’Occident chrétien dont ils sont issus. La dimension fictionnelle ou littéraire des textes ne les prive nullement d’une action historique et d’une portée idéologique majeure qu’il nous faut éclairer[18].
L’approche empirique ne s’affranchit donc pas de l’emprise des merveilles qui restent indissociables de la représentation de l’étranger. L’exploration ne chasse pas les merveilles du monde lointain ; au contraire, elle les y recherche et retrouve[19]. Cela conduit à un certain degré de transformation de la merveille, recyclée, multimorphe (selon l’exemple connu des Amazones en Amérique ou de la translation progressive du royaume du Prêtre Jean de l’Asie à l’Éthiopie ou l’Afrique orientale).
Je fournirai ici volontairement un exemple qui peut sembler trop enfoncé dans la fiction pour offrir une prise sur le monde. Le narrateur du Libro del conosçimiento (armorial rédigé vers 1375) décrit en Orient un peuple de Blemmyes, monstres dépourvus de tête. Sa description s’attache à retranscrire leur difformité identitaire en détaillant les différentes composantes anatomiques :
Dizen que son fallados en esta tierra ommes que han las cabeças pegadas sobre los ombros, que non han cuellos ningunos,e la barva tienen sobre los pechos,e las orejas d’ellos llegados a los ombros[20].
« On dit qu’on trouve dans ces terres des hommes qui ont la tête collée sur les épaules, qui n’ont pas de cou du tout, et leur menton est sur leur poitrine et leurs oreilles au niveau de leurs épaules ».
Le texte doit être mis en regard de la représentation qui en est faite par l’enluminure dans son manuscrit : on constate alors que se sont ajoutées la nudité, mais aussi la laideur, et la consommation de viande crue, dont la créature porte un morceau rouge à la main (Manuscrit N, ms. 9055, Biblioteca Nacional de Madrid f. 10V). Ces dernières caractéristiques viennent s’ajouter au portrait pour en confirmer la nature sauvage et monstrueuse. En effet, l’ethnocentrisme et la xénophobie paraissent imprimer fortement leur empreinte sur ces textes et déterminer le choix des anecdotes et détails décrits ou l’orientation des représentations.
Pourtant il ne s’agit pas uniquement de condamner ou diaboliser les figures de l’étranger en dépit des quelques personnages monstrueux qui jalonnent les confins pour mieux structurer l’image du monde. Bien d’autres facettes de la représentation de l’étranger trouvent aussi leur place dans ces textes. La constitution d’un ensemble de connaissances sur les lointains répond bien souvent au désir fondamental de ramener l’inconnu au connu, et pour cela de lui appliquer les catégories de l’espace proche, il s’agit de peupler ce vide par des notions, fussent-elles imaginaires, car rien n’est plus effrayant que cette ignorance, cette vacuité d’un néant du savoir[21]. En quelque sorte en dépit des biais soulignés ci-dessus, il me parait que ces textes relèvent d’une forme de connaissance basée sur l’imagination et donc ayant recours à la fiction. La fiction y est bien un outil de connaissance sur le monde.
Les textes débouchent ainsi sur la constitution de topoï permettant de parler de l’étranger, de le décrire et de le comprendre, même dans des catégories fallacieuses ou simplement inadéquates. Ce qui prime c’est l’urgence du discours sur le monde. Ces récits de voyages mêlent donc les topoï et des éléments originaux, le vrai et le faux, le témoignage et l’érudition, la merveille et le trivial dans un effort toujours illusoire de circonscrire la réalité de l’étranger. Le développement de la littérature de voyage est ainsi le fruit d’une intense curiosité pour l’étranger qui vise un savoir total et poursuit l’accumulation de multiples représentations et la compilation de divers types de connaissances.
La fiction fournit alors la connaissance et la possibilité de la maîtrise de l’espace à travers la création d’un discours mixte, un essai de discours total, comme le souligne Sofía Carrizo Rueda au sujet du récit de Jean de Mandeville :
En primer lugar, los rasgos que lo acercan a un relato de entretenimiento y los aspectos documentales, como dicha cuestión de la redondez del globo, no pueden considerarse por separado porque constituyen las dos caras de una misma moneda. El relato de viajes propiamente dicho es un relato bifronte que posee una inescindible estructura literariodocumental, la cual deriva de la necesidad primaria del discurso que es la construcción de la imagen del mundo recorrido[22].
En premier lieu, les traits qui le rapprochent d’un récit de divertissement et les aspects documentaires, comme cette question de la rotondité de la terre, ne peuvent être considérés séparément car ils constituent les deux faces d’une même monnaie. Le récit de voyage proprement dit est un récit bifront qui possède une indivisible structure littérario-documentaire, cette dernière dérivant de la nécessité première d’un discours qui est la construction de l’image du monde parcouru.
Le voyageur : un personnage d’encre et de papier
Dans la composition de ce personnage vivant par les mots, un auteur/voyageur et héros, trois temps se superposent : voyage, écriture et lecture.
L’autorité du héros voyageur ? Un régime fictionnel
Le récit de voyage combine un très fort degré de personnalisation de l’image du monde et un projet didactique généralisant qui semblent a priori conflictuels. L’affirmation de l’authenticité du témoignage passe en particulier par la présence constante du voyageur dont il s’agit bien de faire partager le point de vue spécifique sur l’étranger. Tzvetan Todorov souligne en effet que le récit de voyage se construit dans une tension entre subjectivité et objectivité dont la conjonction lui est consubstantielle ; ce discours référentiel se construit au croisement de la science et de l’autobiographie[23].
El Libro del conosçimiento et El tratado de Pero Tafur sont deux textes écrits à la première personne où le héros du voyage en est également le narrateur mais ces deux narrateurs sont pourtant bien distincts. La Embajada a Tamorlán est ainsi rédigée dans sa majeure partie à la troisième personne du pluriel. Certains passages sont toutefois à la première personne du singulier, ce qui marque la présence personnelle du narrateur (« comencé a escribir »[24]). On peut toutefois retrouver ce même recours au pluriel dans un texte fictif, comme un écho ou effet de miroir (La Embajada a Tamorlán a-t-elle eu une diffusion suffisante pour cela?).
La spécificité du Libro del Infante don Pedro de Portugal réside dans le fait que le narrateur n’est pas le voyageur héros du récit mais un des membres de sa suite. Il emploie donc la troisième personne du singulier aussi bien que la première personne du pluriel. On retrouve dans ce cas la stratégie du personnage collectif qui permet au narrateur de mieux garantir l’objectivité et la véracité de son récit. Le narrateur s’efface derrière la supériorité hiérarchique de l’infant et s’exprime au nom d’un groupe dont l’existence collective est la meilleure garantie de la réalité du voyage accompli.
D’autres éléments amènent à interroger la démarcation entre récit de voyage et fiction de voyage.
La primauté du voyageur ? L’itinéraire comme prétexte à la compilation.
Le prologue des Viajes escritos para el conocimiento de la comunidad del Monasterio de Guadalupe, le manuscrit 10.883 de la BNM[25], contenant, entre autres, le récit du hiéronymite fray Antonio de Lisboa nous éclaire sur la perception de ce type de texte. En effet, le copiste annonce avoir complété le récit de pèlerinage par des citations multiples. Il contient en particulier des extraits des récits de Fray Antonio Cruzado (Séville, 1483), de Bernard de Breidenbach[26] et du Marquis de Tarifa[27]. Le scripteur développe les points susceptibles d’intéresser le lecteur et qu’avait pu omettre ou évacuer un peu rapidement l’auteur, ceci afin que l’ouvrage soit « complet » et puisse satisfaire pleinement la curiosité du lecteur sans qu’une lacune ne le prive d’une information intéressante. Ce récit de pèlerinage apparaît bien comme un support à la transmission de savoirs sur l’étranger dont la richesse prime sur l’authenticité et la personnalité du témoignage, et ceci en accord avec une tendance propre aux récits de voyages. Les informations absentes sont systématiquement vues comme des lacunes, des oublis de la part de l’auteur qu’il convient de combler. Le fil narratif du voyage effectué par le pèlerin peut s’enrichir, au gré du bon vouloir du scripteur, de contenus annexes qui viennent s’y greffer indépendamment du message communiqué par l’auteur[28].
La fiction est contagieuse ; un discours performatif
À la lecture de ces textes intriquant de façon complexe l’imaginaire et le réel, il faut se garder de juger ces constructions d’un savoir sur l’étranger selon les critères issus de la modernité scientifique et de ne valoriser que les éléments en accord avec les découvertes empiriques. La force et l’influence des représentations pesaient sur les esprits comme les actions et elles eurent une influence fondamentale à l’âge des Découvertes et dans les entreprises d’exploration[29].
Pero Tafur se construit en particulier dans son récit comme personnage chevaleresque, mettant en scène ses prouesses comme preuve de sa valeur nobiliaire, de la grandeur de son lignage. L’exemple de Pero Tafur nous révèle que l’image fictive du monde qui est construite est celle du monde tel que l’auteur le veut, le narrateur étant dépeint tel qu’il veut être vu. C’est une image du désir qu’offre le texte qui en réalité vise une certaine performativité : s’affirmer comme élite côtoyant les plus grands étant ici l’outil pour parvenir à une certaine ascension ou reconnaissance. Ainsi c’est un texte dont il faut prendre le récit avec le recul et la prudence nécessaires. S’il nous faut parler de fidélité, nous verrons que c’est à juste titre mais moins à la vérité de l’évènement, qu’une fidélité à des valeurs, à un idéal, à une idée du monde et de soi.
Par conséquent on doit se garder de vouloir appliquer les critères inadaptés d’une recherche de rationalité, ou de rationalisation de l’image donnée du monde :
L’apparition d’une problématique du vrai et du faux, du possible et de l’impossible, essentielle dans l’art fantastique, coïncide avec le développement de l’historiographie, la laïcisation de la culture qui a dégagé des productions merveilleuses étrangères aux modèles hagiographiques et sacrés ; la naissance du roman enfin par lequel s’inaugure une stratégie visant à faire admettre la réalité d’une fiction qui parfois se donne à lire comme une estoire[30].
Donner à imaginer : une fiction source de savoirs
La comparaison est donc l’outil essentiel qui traverse l’art d’écrire les récits de voyages pour mieux comprendre le monde, en permettre l’expression sous une forme accessible au lecteur. La comparaison est une figure qui utilise le fictionnel pour donner à voir, pour permettre d’imaginer (voir l’usage de la figure de paradis pour exprimer le confort et l’abondance alimentaire), mais qui comporte aussi une force idéologique. C’est ce que dénote en particulier le double mouvement contradictoire qui préside à l’écriture du voyage selon Roland Le Huenen :
Une ouverture vers le réel, vers la nouveauté qui constitue le principe moteur du voyage, et une appropriation du réel par voie d’analogie qui en est le principe régulateur. S’il affecte de s’ouvrir à l’inouï, à l’étrangeté du référent, le discours du voyageur s’empresse de reconstruire le monde selon un modèle connu, de réduire les écarts et les différences et de projeter sur la réalité nouvelle le moule d’un sens déjà connu[31].
La comparaison permet donc une sorte fictionnalisation de l’imaginaire géographique en connectant des réalités ou objets distincts pour le profit de l’expression de la vérité de la realia étrangère décrite. Ces comparaisons revêtent des formulations s’échelonnant du rapport d’équivalence totale au simple rapprochement de deux réalités afin d’en souligner les dissemblances. Certaines comparaisons soulignent la grande similarité de deux réalités, l’une connue du lecteur, l’autre appartenant à la sphère étrangère. Dans ces cas de comparaison, le narrateur fait apparaître que seule la différence d’appellation distingue ces deux réalités si distantes.
Prenons quelques exemples chez Pero Tafur : l’auteur peut se permettre de calquer un élément connu sur la réalité étrangère dont seul le nom diffère. C’est ainsi que Pero Tafur retrouve la hiérarchie religieuse catholique romaine dans l’église grecque[32]. Il compare aussi, dans le récit rapporté de Niccolo de Conti, la Mecque à Séville pour sa taille, les bateaux utilisés dans l’océan Indien à des maisons[33] ; ailleurs il compare Ferrare à Valladolid[34]. De façon anecdotique, il souligne la ressemblance des coiffes en vogue à la cour ottomane de Murad II et celles des nonnes cisterciennes du monastère de Santa María la Real de las Huelgas à Burgos, composées d’une bande de tissu de plus de six mètres[35]. Nous pourrions multiplier les exemples ou les tirer aussi du récit de l’ambassade à Tamerlan. Le narrateur de La Embajada trouve, quant à lui, qu’il est possible de traduire par un mot castillan la signification du terme de caravane ou de caravansérail[36]. Dans le récit de Mandeville, l’ibis égyptien et la cigogne ne se distingueraient que par leur nom[37]. Toutes ces équivalences lexicales tendent à révéler certaines similarités profondes entre l’espace familier et l’espace étranger et permettent de donner à voir la réalité étrangère au lecteur en un minimum de mots, l’assimilation à un élément connu remplaçant avec profit une description détaillée.
Le narrateur du Libro del Infante don Pedro utilise un procédé similaire lorsqu’il indique que Saint-Jean de Latran et la Mecque sont analogues en taille. Cependant le choix de comparer ces deux monuments établit un parallèle éloquent entre les centres de ces deux religions monothéïstes :
allí hallamos en el gudín, que es como alcáçar, una sala y una silla en que él comía por las fiestas[…] e demandamos licencia para ir a ver la casa de Meca. Esta casay la yglesia de Sant Juan de Letrán de Roma son comparadas a un tamaño,cada una destas dos casas tienen tanto circuito en claustra y en capillas como podrá tener un lugar de hasta mil vezinos[38].
Là nous trouvâmes dans le gudín, qui est un genre d’alcazar, une salle et un trône sur lequel il s’asseyait pour manger les jours de fête […] et nous demandâmes permission pour aller voir le palais de la Mecque. Ce palais et l’église de Saint Jean de Latran à Rome sont comparables en taille, chacun de ces deux palais a autant en périphérie de cloitres et de chapelle qu’une ville de mille habitants.
Au-delà des monuments, le narrateur compare selon le même principe les religieux des deux religions afin de permettre à son lecteur de comprendre le rang et l’importance des personnages rencontrés par l’Infant[39]. En mettant faussement sur un terme d’égalité deux réalités considérées comme profondément distinctes, la comparaison permet paradoxalement de souligner à la fois ressemblances et dissemblances entre ces deux phénomènes. Ainsi, Odoric compare-t-il la révérence des habitants de Malabar pour leur idole à celle des chrétiens pour le Saint Sépulcre[40] et la personne de Loabasy au Tibet au pape[41].
De même, lors d’une cérémonie en l’honneur de Tamerlan, le narrateur compare-t-il terme à terme éléments et personnages constituant sa suite avec leurs équivalents chrétiens, les gardes étant comparés à des pages, le muezzin (el almuédano en castillan actuel), à un archevêque, l’alfaqui, docteur de la loi musulmane, à un évêque :
delante de cada infante iva un moro negro son sendas lanças altas las puntas hazia arriba, éstos son como pajes e detrás déstos salió el almuedán que es como arçobispo con hasta dozientos alfaquíes como a manera de abades, cantando sus horas con gran solenidad. Tras éstos salieron doze moras […] éstas eran juglares.[…] cuatro alfaquíes que son como obispos[42].
Devant chaque infant était un maure noir avec deux hautes lances aux pointes dressées, ils sont comme des pages et derrière eux arriva le muezzin, qui est comme un archevêque, avec environ deux cents alfaquis, qui sont des sortes d’abbés, qui chantaient les heures avec une grande solennité. Derrière eux vinrent douze femmes maures […], c’était des ménestrels […] quatre alfaquis qui sont comme des évêques.
On voit que le système d’équivalence n’est pas totalement fixé dans l’esprit du narrateur avec certaines variations. Le modèle de la société occidentale est toutefois le référent systématiques, commun à l’auteur et au lecteur qui permet de décoder le spectacle offert au voyageur par la cour de Tamerlan à Samarcande. Les religieux égyptiens sont donc assimilés aux fonctions chrétiennes correspondantes. Le possessif « sus horas » rappelle ici la différence essentielle, le culte et les prières ne sont pas les mêmes entre les deux termes de la comparaison. À ce possessif de l’altérité tenue à distance correspond donc implicitement un possessif de l’identité commune, un « nos ». La comparaison établissant l’équivalence des hiérarchies religieuses est reprise par la suite dans la description de l’entourage du Prêtre Jean.
Comment décrire et faire comprendre l’expérience de l’étranger, mais aussi échapper au lieu commun ? Il faut échapper au silence et à l’ignorance surtout, permettre de penser l’ailleurs. L’imaginaire est donc bien nécessaire car il offre la liberté au lecteur pour construire une image mentale à partir du texte. L’espace créé dans l’esprit de chaque lecteur relève bien d’une virtualité, la fiction d’un espace imaginé mais toujours construit sur la référentialité normative de l’espace chrétien et hispanique.
Dans le récit de pèlerinage déjà cité plus haut, El Viaje a Oriente de fray Antonio de Lisboa (p. 53), c’est l’horloge de Salamanque qui sert de support à l’imaginaire du lecteur afin qu’il puisse se représenter mentalement celle de Venise : « en raison du fait que celui qui a vu l’horloge de Salamanque pourra imaginer la forme et la manière de celle de Venise, je ne dirai rien de plus ici à son sujet, hormis que c’est une chose admirable et merveilleuse à voir » (« e porque quien a visto el relox de Salamanca podrá conjeturar la forma e manera deste de Venecia no digo aquí otra cosa más dél salvo que es cosa admirable e maravillosa de ver »). Avec une grande économie de mots, le narrateur essaie de partager une expérience en la rendant saisissante, plus frappante que ne le serait une simple description. Ce jeu avec l’imaginaire pour seconder le texte et vivifier la lecture, passe aussi par la rhétorique de l’ineffable qui anticipe les futures méfiances ou réticences du lecteur (c’est si beau que cela ne pourra être cru), habile moyen de convaincre de la véracité de sa description.
Ainsi le territoire depuis le Dauphiné français jusqu’à Venise est-il l’objet d’une louange qui en résume l’attrait par la comparaison avec le Paradis terrestre (p. 47) : « c’est une chose qu’on ne pourrait croire si on la décrivait tout entière et je peux dire en vérité que je crois pour sûr qu’il n’y a pas sur toute la terre habitée de pays semblable dont on puisse dire que c’est un paradis terrestre » (« es cosa para no creer si particularmente se dixese todo i puedo dezir con verdad que creo de cierto que no hay tal tierra en todo lo poblado del mundo porque se puede dezir ser otro paraiso terrenal »). La comparaison et la métaphore fonctionnent comme des outils d’appel à l’imagination du lecteur.
De même fonctionnent aussi les exclamations qui interpellent le lecteur, comme pour souligner la vitesse des barques à Venise (Viaje a Oriente de fray Antonio de Lisboa, p. 48) : « ¡cosa maravillosa de ver es el ímpetu con que van las barcas ! », c’est une chose merveilleuse que de voir l’élan avec lequel vont les barques!
L’implication du lecteur
Parmi les procédés permettant de conférer vivacité et attrait au récit, figurent en bonne place l’instauration d’un dialogue fictif avec les lecteurs, la prise en compte de leurs opinions et de leurs réactions au cœur même du texte. Le narrateur dirige des adresses directes au lecteur, parfois même des injonctions à l’impératif, qui impliquent le lecteur au sein du texte et anticipent ses réactions. Cela souligne la dimension didactique du texte et le souci de prendre en compte le lecteur en éveillant son attention lorsqu’il s’agit d’un passage important. Ces interpellations abondent déjà vers 1375 dans El Libro del conosçimiento[43]. Marco Polo s’adresse aussi à ses lecteurs comme à de futurs voyageurs à qui il convient de communiquer les informations dont ils auront très prochainement besoin[44].
Jean de Mandeville est lui aussi particulièrement friand des interpellations faites aux lecteurs au style direct[45]. Ce jeu de questions et réponses souligne la dimension didactique du texte mais également le souci de l’auteur de maintenir constamment l’attention de ses lecteurs et de les entraîner à sa suite dans les démarches argumentatives qu’il entreprend fréquemment. Mandeville décrit l’étranger mais cherche également à convaincre et à transmettre des savoirs utiles à ses lecteurs ce qui le place fréquemment dans une position d’énonciateur savant transmettant son savoir. Le texte est donc souvent marqué par cette dynamique didactique et la relation maître-disciple. Les passages les plus directement didactiques soulignent auprès du lecteur l’intérêt des savoirs transmis et leur utilité pragmatique. Lorsque Mandeville décrit le vrai baume d’Égypte ainsi que les contrefaçons vendues par les apothicaires, il invite ses lecteurs à réaliser par eux-mêmes certaines expériences dont il détaille la procédure afin de se garder des contrefaçons. La fréquence des verbes à l’impératif formulant ces injonctions sollicite fortement l’attention du lecteur[46]. Parfois, le narrateur donne même l’impression de solliciter et de prendre en compte l’opinion du lecteur afin de ne lui décrire que ce qui l’intéresse effectivement : « si vous voulez savoir comme on fait cette farine à partir des arbres, moi je vais vous le dire »[47].
Conscience métatextuelle : l’action auctoriale
De nombreux traits d’écriture témoignent de la conscience qu’a l’auteur d’écrire pour un public et de sa volonté de faire en sorte que la lecture soit, non seulement profitable, mais aussi agréable. Le narrateur guide la lecture et souligne l’organisation du texte car ce plaisir de la lecture est essentiel pour que le lecteur se laisse entrainer dans ce voyage textuel. Le narrateur cherche à divertir son lecteur, à maintenir son attention. Cela nécessite la mise en œuvre d’un art de narrer, d’une économie narrative contrôlée. Dans le Tratado de Pero Tafur, la volonté que la lecture soit plaisante est exprimée à de nombreuses reprises. Ce sont des témoignages de la préoccupation de l’auteur pour la réception de son texte et donc de sa conscience d’être un auteur, de réaliser une œuvre qui sera lue.
Les remarques du narrateur s’effrayant de la longueur du texte se multiplient dans le dernier quart du récit. Il semble bien conscient que son texte est long et tient à préserver l’intérêt de ses lecteurs, tout en prévenant leurs éventuelles critiques :
Me mostró muchas cosas, tales y tantas que seríe largo de escrevir ; e de aquí no conviene más escribir porque sería alargar mucha escritura ; [...]; Bien avríe que decir de esta cibdad, sino por no alargar e enojar con escritura ; serie largo de escrevir ; Esto seríe un largo cuento de contar como acaeció » [48].
« Il me montra beaucoup de choses qu’il serait bien long d’écrire ; […]maintenant il ne convient pas d’écrire davantage à ce sujet, car cela allongerait beaucoup l’écriture ; […] Je pourrais bien énumérer, mais je n’écrirai pas plus longuement là-dessus; il y aurait bien des choses à dire de cette ville, mais il faut pas faire trop long pour ne pas ennuyer par l’écriture Il ne convient pas que j’écrive davantage à ce sujet, car cela allongerait beaucoup l’écriture ; Il serait long de raconter tout ce qui se passa alors ».
Tout comme Pero Tafur, le narrateur de La Embajada s’inquiète de la longueur de son texte et exprime sa conscience de l’économie narrative. En effet, contrairement au voyage de Pero Tafur qui emprunte des itinéraires différents, les ambassadeurs reviennent de Samarcande par la même route qu’ils ont décrite lors de leur voyage aller. Seules les violences entraînées par la nouvelle de la mort du grand Tamerlan les obligent à modifier leur itinéraire pour éviter les zones les plus dangereuses. Mais, lorsqu’ils retrouvent des lieux déjà décrits, le narrateur l’indique très clairement pour justifier le fait de ne pas s’attarder à nouveau sur leur description. Cela démontre sa maîtrise de l’organisation du récit, sa volonté d’être concis et de ne pas se répéter: « No vos escrivo largamente de las cosas deste camino salvo de ciudad en ciudad porque a la ida hice relación de todo largamente ; No cuento mas desta ciudad porque ya escriví de ella »[49] (je ne vous écris pas longuement sur les choses de ce chemin, si ce n’est pour quelques villes, car j’en ai déjà fait longuement le récit lors du trajet aller ; je ne raconte rien de plus sur cette ville parce que je l’ai déjà décrite).
Cette conscience de l’auteur de faire œuvre et cette tactique d’écriture transparait dans les affirmations répétées de la volonté de lutter contre la prolixité, d’éviter les répétions, d’organiser les descriptions de façon claire. Cette mise en texte calculée du récit et des efforts pour le rendre plus agréable au lecteur fait aussi partie des stratégies visant à capter son attention et sa bienveillance et donc à faciliter son acceptation des contenus transmis.
Conclusion : la conjonction des formes de savoirs
Nous avons souligné ici les stratégies d’écriture du voyage et de transmission de son expérience qui permettent aux récits de voyages de relever un défi herméneutique complexe : la conciliation des découvertes tirées de l’expérience et des savoirs anciens et légendaires. Leur discours spécifique sur l’étranger, en dépit de ses constantes allégations de véracité, est bien une construction littéraire puisqu’il incorpore ces savoirs à une forme narrative.
Les auteurs de littérature de voyage portent sur l’étranger un regard héritier de longues traditions érudites. Ces textes témoignent du réemploi des sources érudites et de la circulation des représentations. L’érudition des auteurs confère à la représentation de l’étranger une importante épaisseur historique en l’enrichissant des imaginaires hérités de l’Antiquité grecque et latine. Le Moyen Âge s’est emparé de cet héritage en opérant une véritable ré-élaboration des savoirs. L’étude des récits de voyages donne à voir la conjonction des sources et des cultures dans la construction de l’objet intellectuel qu’est l’étranger. Cette riche présence intertextuelle s’explique par le projet didactique et la volonté de composer un texte d’une grande richesse informative. Afin d’assurer au texte la force de conviction nécessaire à ce projet didactique, les auteurs mettent en œuvre des stratégies d’écriture permettant de lui conférer l’autorité du témoignage, la plus grande vraisemblance, mais aussi les qualités propres à en faire une lecture plaisante, captivante. L’intime intrication du merveilleux et du référentiel témoigne de la continuité entre le Moyen Âge et la modernité. Il n’y a pas de rupture dans le témoignage sur l’étranger, ni d’évolution linéaire vers une vérité envisagée comme un progrès, mais le mélange et les subtils arrangements avec le réel d’une imagination toujours active pour intégrer les apports de l’expérience au système de représentations[50]. L’imagination permettait ainsi de compléter l’image du monde, de l’enrichir pour affranchir l’esprit des bornes de l’inconnu en les étendant par l’invention[51].
Les récits de voyages hispaniques de la fin du Moyen Âge sont donc un discours mixte et incarnent un ultime effort pour concilier les diverses sources de savoirs et réunir les différents modes de considération de l’étranger en un regard unique. Leur évolution postérieure témoigne de l’éclatement des modes de pensée de l’étranger qu’ils ont su conjuguer, le narratif et la fantaisie s’épanouissant dans le roman et l’affirmation d’une littérature ludique ; l’objectivité descriptive et l’empirisme s’acheminant vers l’affirmation d’un discours scientifique. Cet éclatement permet d’expliquer le rôle joué par les récits de voyages médiévaux comme véritable matrice générique portant ses fruits à l’époque Moderne. En effet, ces textes sont caractérisés par l’insertion des contenus informatifs dans une forme narrative qui réalise l’alliance du didactisme et du divertissement. La mise en scène des épisodes narratifs et les narrations interpolées, les errances et digressions venant compliquer le cheminement du récit, l’enchaînement des péripéties, l’humour et la théâtralité de certains passages sont autant de traits qui révèlent la préoccupation des auteurs pour la constitution d’une forme distrayante dans laquelle nous avons discerné les prémices du roman.
Ces récits de voyages furent ainsi les ferments du développement de l’imagination, un espace de liberté ouvrant vers les territoires lointains[52]. L’étude des récits de voyages donne à voir la conjonction des sources et des cultures dans la construction de l’objet intellectuel qu’est l’étranger. Les récits de voyages médiévaux ont ainsi rendu possible une amplification de la capacité imaginative au sujet de l’étranger[53]. Ces récits sont donc le lieu de la confluence entre ces deux forces que Claude Kappler désigne comme « l’objectivité et le substrat mythique »[54]. Les récits de voyages médiévaux partageraient donc avec le roman la spécificité d’être dialogiques et cela en raison de leur aspiration à la totalité par l’inclusion du soi et de l’autre et par la conciliation des discours. Cette caractéristique les place dans une continuité avec les récits de voyages contemporains tels que les décrit Geneviève Champeau : « Ce genre qui aspire à sa manière à la totalité en proposant une mise en mots du moi et du monde, du même et de l’autre, partage le dialogisme du roman, au sens bakhtinien du mot, en mobilisant, ensemble ou séparément différents types de discours et de genres » (« Este género que aspira a su manera a la totalidad proponiendo una dicción del yo y del mundo, de lo mismo de lo otro, comparte el dialogismo de la novela, en el sentido bakhtiniano de la palabra, al movilizar separada o conjuntamente diferentes tipos de discursos y géneros »)[55].
La jonction opérée par ces textes entre les savoirs antiques et érudits, les fictions et les expériences authentiques de l’étranger constitue l’étranger en une figure unifiée mais plurivoque, plus facile à incorporer à l’imaginaire collectif occidental et apte à nourrir des représentations source d’actions. Le nom même qui fut finalement attribué au continent américain révèle la prééminence de la dimension littéraire de la description de l’étranger puisque la seule supériorité d’Amerigo Vespucci a été de mieux écrire, en maniant plus de références et de façon plus littéraire[56].
On ne peut donc considérer les représentations médiévales de l’étranger que proposent les récits de voyages hispaniques dans une discontinuité historique qui ferait de la Modernité un fallacieux surgissement de nouveautés. Les récits de voyages hispaniques révèlent, au contraire, par de nombreuses caractéristiques, tant formelles que thématiques, l’émergence d’une herméneutique moderne dans la constitution d’un savoir sur l’étranger, mais aussi dans la rédaction d’une forme narrative littéraire. Celle-ci tend à cultiver l’intérêt du lecteur et à dessiner une image riche et dialogique de l’étranger, tant dans sa forme réelle que dans sa dimension idéologique. La recherche d’une exhaustivité du savoir amène alors leurs auteurs à l’acceptation de la spéculation et de pans imaginaires du savoir aux côtés des informations les plus pragmatiques. Ils démontrent ainsi que l’imagination fait pleinement partie du processus intellectuel permettant de concevoir les lointains. L’imagination permettait ainsi de compléter l’image du monde, de l’enrichir pour affranchir l’esprit des bornes de l’inconnu en les étendant par l’invention. Ces récits parviennent à cette construction dialogique au travers de l’insertion innovante des savoirs sur l’étranger à une forme narrative. Ainsi ces textes purent-ils établir la jonction entre rêves et réalités, fiction et empirisme, permettant ainsi l’audace.
Julia Roumier
Université Bordeaux Montaigne
Notes
[1] Tzvetan Todorov, Les morales de l’histoire, Le collège de philosophie, Paris, Grasset, 1991, p. 106.
[2] Tzvetan Todorov, Les genres du discours, Paris, Seuil, 1979, p. 22.
[3] Gérard Genette, Fiction et diction. Précédé de l’introduction à l’architexte, Paris, Points, 2004 (première édition : 1979), p. 136.
[4] Pérez Priego, « Estudio literario de los libros de viajes españoles », Epos, 1, 1994, p. 216–239. Voir aussi Anca Crivat Vasile, Los libros de viajes de la Edad Media española, Bucarest, Editura Universitatii, 2003.
[5] Ces critères sont souvent retenus comme les plus pertinents. Cf. J. J. Ortega Román avec trois critères de définition : le « Je » voyageur, la simultanéité de l’espace et du temps et, en dernier lieu, la description. Juan José Ortega Román, « La descripción en el relato de viajes : los tópicos », Revista de Filología Románica anejo, IV, 2006, p. 217.
[6] Miguel Ángel Pérez Priego, Viajes medievales II, Madrid, Biblioteca Castro, 2006, p. 1-209.
[7] José Ignacio Gracia Noriega, « Una misión diplómatica : la embajada de Enrique III al Gran Tamorlán », Torre de los Lujanes: Boletín de la Real Sociedad Económica Matritense de Amigos del País, 53, 2004, p. 45–55.
[8] Rafael Rámirez de Arellano, « Estudios biográficos : Pero Tafur », Boletín de la Real Academia de la Historia, 41, 1902, p. 273–293. Traduction et édition commentée du récit de voyages castillan : Aventures et voyages de Pero Tafur. Un hidalgo du XVe siècle. Jacques Paviot, Julia Roumier et Florence Serrano, Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2022.
[9] Harvey L. Sharrera mis en évidence l’influence de ce récit sur la chronique universelle de Lope García de Salazar, rédigée entre 1471 et 1476, El Libro de las bienandanzas y fortunas : L. Sharrer Harvey, « Evidence of a Fifteenth Century Libro del Infante don Pedro de Portugal and its Relationship to the Alexander Cycle », Journal of Hispanic Philology, 1.1, 1976, p. 85–98. Voir aussi sur ce texte : María Victoria Sánchez-Elez, « Falsos amigos y verdaderos amigos en el Livro do Infante D. Pedro de Portugal (1644) », Revista de Filologia Románica, 22 ; 2005, p. 59–95. cf. également Julia Roumier, « El Libro del Infante don Pedro de Portugal : vers une moralisation du récit de voyage. Un voyage fictionnel comme prétexte à la réhabilitation d’un personnage historique et à l’édification du lecteur », Exemple et exemplarité en péninsule Ibérique, Bordeaux, PUB, 2011, p. 167-188. https://www.pub-editions.fr/en/ouvrages/2065-exemple-et-exemplarite-en-…
[10] Zumthor, La mesure du monde : représentation de l'espace au Moyen Âge, Paris, Seuil, 1993, p. 303.
[11] Campbell, The Witness and the Other World: Exotic European Travel Writing, 400—1600, 1988, Ithaca : Cornell University Press, 1988, p. 59.
[12] Benjamin Braude, « The Sons of Noah and the Construction of Ethnic and Geographical Identities in the Medieval and Early Periods », in : The William and Mary Quarterly 54.1(1997), p.103–142.
[13] Charles Fraser Beckingham, Between Islam and Christendom : Travelers, Facts and Legends in the Middle Ages and the Renaissance. Londres : Variorum reprints, 1983.
[14] Eugenia Popeanga Chelaru, « Mito y realidad en los libros de viajes medievales », Historias y ficciones : coloquio sobre la literatura del siglo XV : actas del coloquio internacional, sous la dir. de José Luis Canet Vallés, Rafael Beltrán Llavador et Josep Lluís Sirera Turo, València, Universitat de València, 1992, p. 73–81
[15] Sofía Carrizo Rueda, « Símbolos, mitos y prodigios en el horizonte de los viajeros medievales », Quimera, 246-247, 2004, p. 12–20.
[16] On observe la même tendance téléologique erronée dans les études cartographiques : Patrick Gautier-Dalché, « Remarques sur les défauts supposés et sur l’efficacité certaine de l’image du monde au xive siècle », La géographie au Moyen Âge, Espaces pensés, espaces vécus, espaces rêvés. Perspectives médiévales, 24 (supplément), 1998, p. 43–55.
[17] Christian Jacob et Franck Lestringant, Arts et légendes d’espace : figures du voyage et rhétorique du monde, lieu ?Presses de l’Ecole normale supérieure, 1981, p. 14.
[18] Norman Daniel considère les sarrasins des chansons de geste comme de pures fictions sans lien avec la réalité de l’Islam. Ces représentations nous paraissent pourtant riches en implications idéologiques et en phase avec l’ensemble des discours construits sur l’Islam par le Moyen Âge chrétien dans une perspective polémique. Norman Daniel, Héros et sarrasins : une interprétation des chansons de geste, Paris,Cerf, 2001.
[19] En témoignent les récits d’exploration et de conquête de l’Époque Moderne, en particulier pour le continent américain : Stephen Greenblatt, Marvelous Possessions, the Wonder of the New World, Chicago,The University of Chicago Press, 1991 ; Alicia Martínez Crespo, « Los libros de viajes del siglo XV y las primeras crónicas de Indias», Literatura hispánica,Reyes Católicos y descubrimiento: actas del Congreso Internacional sobre literatura hispánica en la época de los Reyes Católicos y el descubrimiento (1989), sous la dir. de Manuel Criado de Val, lieu ? éditeur ?p. 423–430; Alain Deyermond et Ralph Penny, éds., Libros de viajes y crónicas del Nuevo Mundo, Paris,Castalia, 1993.
[20] Rubio Tovar, Viajes medievales, t.1, Madrid, Fundación José Antonio de Castro, 2005, p. 403.
[21] Dans cet effort pour s’approprier l’étranger, on peut reconnaître le recours aux catégories métaphysiques, aux concepts, aux croyances et aux formes du discours, propre à l’attitude des historiens face à des évènements ou objets mystérieux, selon Hayden White : « [the way in which historians seek to make sense out of events that are] strange enigmatic or mysterious in their immediate manifestations, is to encode the set in terms of culturally provided categories such as metaphysical concepts, religious beliefs or story forms. The effect of such encodations is to familiarize the unfamiliar ». Tropics of Discourse : Essays in Cultural Criticism, Baltimore, John Hopkins University Press, 1985, p. 86.
[22] Carrizo Rueda, Sofía, Poética del relato de viajes, Kassel, Reichenberger, 1997, p. 32.
[23] […] « une certaine tension ou un certain équilibre entre le sujet observateur et l’objet observé. C’est ce que désigne, à sa manière, cette appellation « récit de voyage » : récit, c’est-à-dire narration personnelle et non description objective ; mais aussi voyage, donc un cadre et des circonstances extérieures au sujet. Si l’un des deux ingrédients est seul en place, on quitte le genre en question pour se glisser dans un autre »: Todorov, Tzvetan, Les morales de l’histoire, Paris, Grasset, 1991, p. 133.
[24] Pérez Priego, Miguel Ángel, Viajes medievales, p. 7.
[25] En raison de son mauvais état, il n’est accessible que sous microfiches, sous la côte 11611. Nous recommandons la lecture de : Escalante Varona, Alberto La función de la ciudad en un libro de viajes medieval: El Viaje a Oriente de Fray Antonio de Lisboa Roda da Fortuna. Revista Eletrônica sobre Antiguidade e Medievo 2015, Volume 4, Número 1-1 (Número Especial), pp. 211-235. ISSN: 2014-7430.
[26] Il réalisa un pèlerinage en Terre Sainte entre 1483 et 1484 en compagnie d’un groupe d’amis, parmi lesquels Johanes von Solms, Philipp von Bickenle, Félix Fabri, ainsi que le peintre Erhard Reuwich. Avec ce dernier, il réalisa le récit en latin de leur voyage en 1486, la Peregrinatio in Terram Sanctam. Le texte fut rapidement traduit en castillan sous le titre Viaje de Tierra Santa,1498 Breydenbach, Bernard de, Viaje de la Tierra Santa, éd. Pedro Tena Tena, Zaragoza, Institución Fernando el Católico, 2003.
[27] Le récit du pèlerinage effectué par don Fadrique Enríquez de Ribera en 1518–1519 a longtemps circulé sous forme manuscrite avant de connaître une première édition en 1580. Le manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale de Madrid (R-9355) date de 1519; on conserve également des éditions de 1606 (Séville) et 1608 (Lisbonne). Pedro García Martín, La cruzada pacífica, Barcelone, Serbal, 1997. Antonio Rodríguez Moñino, « Viaje a Oriente de fray Antonio de Lisboa », in : Revista de Estudios Extremeños 5 (1949), p. 31–104.
[28] « E porque tocó brevemente en la dicha epístola algunas cosas e en otras dexó de dezir,por olvido o inadvertencia, algunas notables particularidades, porque este devoto tractado no quedaxe coxo,lo que en breve e sucintamente tocó o por inadvertencia dexó de decir,se toma e añade », Rodríguez Moñino, Ibid., p. 34–35.
[29] John L. Allen, « Lands of Myth, Waters of Wonder: The Place of the Imagination in the History of Geographical Exploration », Geographies of the Mind. Essays in Historical Geosophy, sous la dir. de D. Lowenthal et M. J. Bowden, New York: Oxford University Press, 1976, p. 41-62.
Francis Dubost, Aspects fantastiques de la littérature narrative médiévale (xii-xiiie siècles) : l’autre, l’ailleurs, l’autrefois, t.I-II, Paris, Honoré Champion, 1991, p. 148.
[31] Roland Le Huenen, « Qu’est-ce qu’un récit de voyages ? », Les modèles du récit de voyages. Litterales, 7, 1990, p. 18.
[32] Cf. « calogueros de San Basilio que nosotros los latinos llamamos monges » : Pérez Priego, Miguel Ángel (éd.), Andanzas y viajes, Madrid, Cátedra, Letras Hispánicas, 2018, p. 230. Jacques Paviot, Julia Roumier et Florence Serrano, op. cit., p. 85 : « un monastère très remarquable de caloyers 26 de saint Basile, que nous, les Latins appelons moines ». καλόγερος, caloyer désigne un moine grec catholique.
[33] Idem, p. 165. Jacques Paviot, Julia Roumier et Florence Serrano, op. cit., p. 115.
[34] Idem, p. 258. Jacques Paviot, Julia Roumier et Florence Serrano, op. cit., p. 169.
[35] « Muchos de ellos se cubren las cabeças con lienços e otros con sombreros fechos al modo del tocado de las Huelgas de Burgos ». Pérez Priego, Viajes medievales II, Biblioteca Castro, Madrid, 2006, p. 299. Jacques Paviot, Julia Roumier et Florence Serrano, op. cit., p. 136 : « Beaucoup de ces hommes se couvrent la tête d’un tissu 338 et d’autres d’un chapeau qui ressemble aux coiffes des nonnes du monastère de las Huelgas de Burgos ».
Pour l’aspect des coiffes de Burgos cf. Gonzalo Menéndez Pidal, La España del siglo XIII : leída en imágenes, Madrid,Real Academia de la Historia, 1986, p. 92.
[36] « Caravanas dizen ellos así como nos dezimos por recua de bestias ; una gran casa como mesón que ellos llaman caravansaca ». Ibid., p. 100, 121.
[37] « Cigueynnas que eillos claman ybes » ; Mandeville, Viajes medievales, Pérez Priego, Miguel Ángel (éd.), I, 2018, p. 18.
[38] Elena Sánchez Lasmarías, « Edición del Libro del Infante don Pedro de Portugal », Memorabilia, 11, 2008, p. 22–23.
[39] « El Gran Roboán moro que es como cardenal en la casa de meca […] gran gudilfe de baldaque,señor de la casa sancta de Jerusalem y señor de la casa de meca ». Ibid., p. 22.
[40] Popeanga Chelaru, op. cit., p. 84.
[41] « Loabasy, que enla tierra suya es interpretafo papa suyo. El qual es cabeça de todos aquellos ydolatras, alos quales el da ofiçios e benefiçios segunt la costumbre suya ». Ibid., p. 138. Marco Polo et Riccoldo de Monte Croce le nomment « Baxitae », c’est-à-dire pape des idolâtres.
[42] Elena Sánchez Lasmarías, op. cit., p. 19.
[43] « E sabed que ». Rubio Tovar, op. cit., p. 368, 376, etc.
[44] « Hallaréis ». Rubio Tovar, op. cit., p 91.
[45] « Agora podría demandar alguno pues que la mar está de un costado ¿ por qué ellos no salen por aquella mar para donde quieren ? A lo cual vos respondo : porque esta mar sale fuera de la tierra ». Rubio Tovar, op. cit., p. 321.
[46] « Y assí mesmo los boticarios lo falsifican hartas vezes, según lo he yo visto,y después lo embían por diversas partes, mas yo vos avisaré cómo lo podáis conoscer y provar de manera que no seáis engañados […] Assí mesmo, si vos ponéis un poco de bálsamo en la palma de la mano y lo ponéis cara al sol, no podréis soportar el calor y quemadura de la mano,e assí podréis conocer que el bálsamo es fino. Ítem, poned una gota de bálsamo en la punta del cuchillo y tocar con él en las brasas, y si quema él es bueno ». Ibid., p. 184–185. « En effet, les apothicaires le falsifient bien souvent, comme j’en ai été témoin moi-même, et après ils l’envoient dans divers endroits, mais moi je vais vous expliquer comment vous pouvez le reconnaître et le tester de sorte que vous ne serez pas trompés […]. Ainsi si vous mettez un peu de baume sur la paume de la main et vous le mettez au soleil, vous ne pourrez pas supporter la chaleur et la brulure de votre main et ainsi vous connaitrez qu’il s’agit de baume fin. De même, mettez une goutte de baume sur la pointe d’un couteau et touchez avec celui-ci des braises et s’il brûle, c’est qu’il est bon. »
[47] « E si queréis saber cómo se faze la farina de los árboles, yo vos lo diré ». Ibid., p. 276.
[48] Miguel Ángel Pérez Priego, (éd.), Andanzas y viajes, Madrid, Cátedra, Letras Hispánicas, 2018, p. 259, 241, 259, 271, 290. Jacques Paviot, Julia Roumier et Florence Serrano, op. cit., p. 102 ; 132 ; 158 ; 170 ; 181.
[49] Miguel Ángel Pérez Priego, Viajes medievales II, Biblioteca Castro, Madrid, 2006, p. 187, 191.
[50] Cf. Sylvie Bazin-Tacchela, « Les mongols dans les récits de voyages de la seconde moitié du xiiie siècle : démythification et utopie », En quête d’utopies, sous la dir. de Claude Thomasset et Danièle James-Raoul, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2005, p. 251-275, p. 275.
[51] « Paradoxalement, les évocations légendaires et monstrueuses ne procèderaient pas toujours d’un excédent verbal, mais pourraient aussi résulter d’un « déficit du langage sur la réalité ». Quand l’observateur ne parvient pas à exprimer exactement les propriétés d’une plante ou d’un animal et les particularités d’un pays ou d’un groupe humain, il donne facilement libre cours à son imagination. L’écart entre le vu et le dicible laisse sourdre le fantastique. Dans cette opération, « le langage affirme son autonomie par rapport au monde perçu » (G. Lascault) » ; Hervé Martin, Mentalités médiévales XI-XVe siècles ; deuxième édition corrigée, Paris, resses universitaires de France, Nouvelle Clio, 1998, p. 211.
[52] « Los relatos de los viajeros y peregrinos medievales pueden considerarse como un fermento potenciador de la capacidad imaginativa del hombre y del creador medievales », Eugenia Popeanga Chelaru, « Realidad y ficción en los libros de viajes medievales », Literatura y fantasía en la Edad Media, sous la dir. de Juan Paredes Nuñez, Grenade,Universidad de Granada, 1989, p. 67.
[53] « Los relatos de los viajeros y peregrinos medievales pueden considerarse como un fermento potenciador de la capacidad imaginativa del hombre y del creador medievales,propensos ya a moverse sin demasiadas barreras y a convertirse en lo que Le Goff llama “homo viator » ; Eugenia Popeanga Chelaru, « Realidad y ficción en los libros de viajes medievales », op. cit., p. 67.
[54] Claude Kappler, Monstres, démons et merveilles à la fin du Moyen Âge, Paris,Payot, 1999, p. 58. L’attitude rationnelle rejetant le merveilleux et celle lui prêtant foi coexistent et perdurent conjointement tout au long du xvie siècle en Espagne comme l’indique Julio Caro Baroja : , Las brujas y su mundo, Madrid,Alianza Editorial, 1995, p. 86.
[55] Geneviève Champeau, Relatos de viajes contemporáneos por España y Portugal, Madrid,Verbum ensayo, 2004, p. 24.
[56] Pour Todorov, le terme d’Amérique constitue « une victoire de la fiction » et indique que l’œuvre d’Amerigo constituait un dévoilement, non de la vérité américaine, mais de la vérité européenne. « Fictions et vérités » : Tzvetan Todorov, Les morales de l’histoire, Le collège de philosophie, Paris, Grasset, 1991, p. 129.
Référence électronique
Julia ROUMIER, « Un monde d’encre et de papier ? La part de la fiction dans la description géographique », Astrolabe - ISSN 2102-538X [En ligne], Géographies imaginaires, mis en ligne le 02/03/2025, URL : https://www.crlv.org/articles/monde-dencre-papier-part-fiction-dans-description-geographique
Géographies imaginaires
Table des matières
1. L’imaginaire géographique dans les écrits de voyages réels
Un monde d’encre et de papier ? La part de la fiction dans la description géographique
Du haut de la tour : le voyage vertical dans la littérature moyen-anglaise
Le récit de voyage comme forme d’expérimentation historiographique. Missions d’ambassade et expériences hodéporiques sous la première République florentine (1494-1512)
Les scènes de sérail de Bernier et Tavernier : d’une esthétique de la turquerie à un laboratoire de pensée politique
La figure du Derviche dans les Mémoires du chevalier d’Arvieux : l’altérité religieuse en question
Flaubert, Vie et mort de l’exotisme
Voyage physique en Italie, voyage mental dans la littérature, ou comment penser l’altérité (Eraldo Affinati, Peregrin d’amore, 2010)
2. L’imaginaire géographique dans la fiction viatique
Le voyage merveilleux de Jacopo da Sansoverino (1416-1418)
Voyage entre la Baie d’Antongil et le Royaume d’Antangil. Les relations entre la littérature viatique et la première utopie française
Le voyage imaginaire aux XVIe et XVIIe siècles : un genre littéraire en construction
La folie de l’imaginaire comme projection utopique au théâtre : Les Folies amoureuses de Jean-François Regnard
La machine à douter : Quelques lettres d’un indien (1758), une relation de voyage en Romancie
Le genre viatique au défi de Munchausen : tribulations d'un voyageur atypique
Promenade à fenêtre au clair de lune : l’Expédition nocturne de Xavier de Maistre
Voyage au paradis des pièges : Espaces géographiques et oniriques chez Cazotte, Nerval et Baudelaire
« Une autre Terre, autour / de cette Terre » : Giovanni Pascoli, Gli emigranti nella luna (1903-1909)
Entre utopie scientifique et pays de Cocagne : un voyage dans le monde spectaculaire de la science dans Orkinzia o Terra del « radium » (1908) d’Amos Giupponi
La géographie imaginaire comme seuil de la fiction romanesque : le territoire poétique des Jardins statuaires
Un sillon tracé dans les airs : formes et enjeux de la cartographie dans les fictions de l’imaginaire
Le dialogue entre cultures à partir du roman Boussole de Mathias Énard (Prix Goncourt 2015)