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Eraldo Affinati, finaliste à plusieurs reprises des prestigieux prix littéraires italiens Strega et Campiello, incarne à la fois une version contemporaine de la figure de l’homo viator et du pédagogue-passeur de culture. Grand voyageur, il n’a cessé de se mettre à la recherche des strates du passé dans plusieurs lieux du monde, comme le montre par exemple son ouvrage de 2006 Compagni segreti. Storie di viaggi, bombe e scrittori[1] dans lequel il passe par des lieux emblématiques des conflits du XXe siècle tels que Hiroschima, Stalingrad, Cassino, Asiago, la Normandie. Pédagogue, écrivain et enseignant, il a fondé l’école Penny Wirton (du nom d’un personnage créé par Silvio d’Arzo, auteur qui fut le sujet de son mémoire de fin d’études), une école qui dispense un enseignement gratuit de la langue italienne aux immigrés. Il a également publié un manuel pédagogique intitulé Italiani anche noi, à partir de 2011[2], pour appuyer son enseignement de la langue aux étrangers.
Dans son livre Peregrin d’amore[3], l’objet de notre contribution, l’écrivain se présente tour à tour comme un voyageur, un professeur, un lecteur, un reporter et un rêveur. Il s’inscrit dans une longue tradition des voyages en Italie, notamment sous ses formes italiennes modernes[4]. Un premier modèle de voyage à vocation pédagogique serait la série de Giannettino écrite par Carlo Collodi, l’auteur de Pinocchio, au XIXe siècle[5], dans laquelle une description des merveilles de la Péninsule contribue à l’édification d’un jeune garçon par son maître et guide, dans le sillage du message éducatif et moral véhiculé par les nombreux exemples européens de voyages initiatiques et pédagogiques d’enfants. Cependant, dans Peregrin d’amore, il s’agit d’un professeur qui rencontre des enfants et des adolescents sur sa route et qui les associe – de manière explicite ou analogique – à des passages ou des personnages de la littérature italienne. Un autre exemple littéraire plus contemporain nous est offert par le Viaggio in Italia[6] de Guido Piovene, dans lequel l’auteur et voyageur décrit la Péninsule à un moment clé de son histoire récente, en montrant les transformations spatiales, sociales, culturelles, linguistiques liées au miracle économique dans les années 1950 et 1960. Enfin, dans un autre domaine, le cinéma, comment ne pas citer le film Viaggio in Italia de Roberto Rossellini[7], itinéraire de la prise de conscience d’un couple au cours d’un voyage en Campanie, jusqu’aux fouilles émouvantes de Pompéi. ?
Dans ces trois exemples, loin d’épuiser la richesse du sujet, on retrouve un besoin de contact avec la réalité idéalisée ou brutale d’une Italie en train d’évoluer au cours d’un voyage. Chez Affinati il s’agit d’articuler ce voyage sur une activité professionnelle d’enseignant de littérature et sur le reportage visant à montrer ce qu’est l’Italie actuelle et mondialisée, à travers les questions de l’immigration et de ses effets sociétaux, économiques, culturels, linguistiques. Ainsi, a-t-on assisté, dans la production narrative italienne des années 2000-2010, à un « retour à la réalité[8] », bien présent dans le livre que nous prenons en examen, et dont le voyage constitue le moteur aussi bien narratif que spirituel.
La forme hybride du livre d’Eraldo Affinati se fonde sur des épiphanies suscitées par le voyage, la lecture et les situations du réel qui fondent une observation sans cesse confrontée à l’imagination artistique et à la rêverie viatique[9]. Dans ce cas, les deux formes du récit de voyage et de l’anthologie se mêlent à la mémoire intellectuelle et historique, voire sociologique. De plus, l’appareil paratextuel de l’ouvrage souligne un itinerarium mentis, avec des fragments de citations en exergue, qui sert de cadre à la macrostructure complexe des intertitres. En effet, la suite des chapitres obéit à la série suivante : un chapitre sur un lieu de voyage authentique – qui constitue une étape (en Italie ou ailleurs dans le monde, au Japon, en Allemagne, en Amérique, en France, en Inde, en Russie) –, puis un chapitre sur un écrivain italien introduit par un extrait complété par un titre choisi par Affinati, ou non. Ce chapitre est intitulé par une périphrase explicative du texte, un nom de lieu entre parenthèses (le plus souvent le lieu d’écriture ou de résidence réel ou imaginaire de l’écrivain en question). Pour être plus précis, disons que la trame narrative des chapitres varie suivant trois types d’instances où l’on distingue les suites : a) lieu traversé par le narrateur, extraits de l’œuvre d’un écrivain italien, rencontre(s) avec les Italiens d’aujourd’hui, commentaire des extraits ; ou bien b) extraits de l’œuvre, récit de voyage par le narrateur, commentaire des extraits ; ou encore c) extraits de l’œuvre suivis d’une prosopopée de l’auteur disparu, sans commentaire.
Nous chercherons à analyser et à interpréter la nature d’un double voyage effectué dans ce livre. Un voyage à la fois physique (le narrateur se déplace de lieu en lieu) et mental (le narrateur navigue dans l’océan de la littérature), réel (le narrateur rencontre des personnages authentiques) et imaginaire (le narrateur se déplace librement suivant les méandres d’une rêverie parmi les auctores, leurs œuvres et leur géographie imaginaire), de manière à dégager une réflexion – une “machine à penser” – sur l’altérité, précisément révélée et actualisée par ce double voyage.
Le voyage physique et le voyage mental
Comme nous venons de le remarquer, le système narratif de Peregrin d’amore fonctionne selon l’association entre un lieu traversé intentionnellement ou non, un souvenir littéraire qui s’y rapporte puis l’évocation d’un auteur à travers des extraits de son œuvre, tout en réalisant un reportage sur l’Italie et les Italiens des années 2010. De plus, dans ce système, les transitions sont particulièrement importantes, comme si elles faisaient office de charnières indispensables dans l’articulation entre le voyage physique et le voyage littéraire, par l’intermédiaire d’occasions, de rencontres, d’images entrevues, donnant lieu aux chapitres brefs intercalés entre les chapitres longs consacrés aux écrivains. Par exemple, le voyage dans la région de la Garfagnana en Toscane entraîne le souvenir biographique de l’Arioste qui y a séjourné, malgré lui, puis aboutit à un parcours littéraire subjectif parmi des extraits tirés du poème Roland furieux (p. 82-83[10]) qui donnent l’occasion, d’une part, de dresser un panorama du monde perdu en constatant l’état des choses sans nostalgie excessive ni amertume, d’autre part, l’analogie permanente entre la matière littéraire du passé et la réalité observée au gré des pérégrinations. Un autre exemple nous emmène à Moscou, sur la Place Rouge où l’auteur entend une guide citer les noms des « libérateurs de la patrie » gravés sur un obélisque, parmi lesquels figure Tommaso Campanella, ce qui déclenche le chapitre suivant consacré à un voyage en Calabre, patrie de l’écrivain du XVIIe siècle. Un dernier exemple nous emmène de la Russie qui garde les traces de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à l’écrivain Mario Rigoni Stern, évoqué depuis l’Albanie (p. 381), car ce dernier a effectivement été soldat sur ces deux fronts et a écrit un roman sur le front russe, Le sergent dans la neige.
La suite d’Affinati égraine des lieux, des auteurs, des extraits (et même plusieurs extraits, le plus souvent), lors d’une étape de son voyage, tandis qu’au passage il observe des situations de la vie courante italienne. L’intention superficielle et immédiate du livre est donc un parcours à la recherche des racines d’une passion pour la littérature italienne, tout en (re)découvrant les lieux qu’elle évoque et où elle s’est formée. Le prologue souligne cet objectif du voyage réel mais introduit d’emblée une autre dimension, le voyage imaginaire, car il s’agira de « trouver les témoins, conscients ou non, des œuvres passées et aller là où les écrivains ont vécu et sont morts, même dans les lieux qu’ils ont imaginés » (p. 10).
Les différentes pérégrinations semblent progresser sans logique de trajet géographique, entre un départ de Venise et une arrivée à Rome, en passant par les lieux qui conservent des traces plus ou moins visibles des écrivains ou bien des étapes d’un parcours plus personnel. Ainsi traverse-t-on Ravenne, Berlin, Londres, le mont Ventoux, Moscou, Paris, l’île de Xanthos, Los Angeles, Gênes, Catane, Bénarès, et même Nagasaki, à la recherche d’un prêtre franciscain polonais. Les lieux sont majoritairement visités en raison de leur lien avec un auteur ou une œuvre, comme l’Ombrie de saint François, la Romagne de Pascoli, le Vaucluse de Pétrarque, la Venise de Goldoni, la Turin de Primo Levi, la tranchée d’Ungaretti en Croatie, la ville de Rijeka/Fiume pour D’Annunzio, y compris des lieux imaginés par l’invention poétique, comme la ville de Jérusalem où Le Tasse n’est jamais allé mais où Affinati imagine des épisodes de son poème épique La Jérusalem délivrée. Il s’agit donc d’un voyage réel, sans logique géographique mais suivant l’ordre chronologique d’une histoire littéraire, personnelle, qui traverserait les lieux des écrivains sélectionnés. Les étapes du voyage sont déclinées en fonction des lieux traversés, des personnes rencontrées, de la météorologie, du moyen de transport utilisé – avion, train, voiture, scooter, ou tout simplement à pied –, comme par exemple pour aller dans le Vaucluse depuis l’Italie en suivant le parcours des Alpes et de la Provence.
Cependant, le livre n’offre pas les cartes d’un atlas de la littérature italienne mais il propose une pérégrination intellectuelle et mémorielle, historiquement chronologique mais géographiquement chaotique, à la première personne, du narrateur-voyageur, mais aussi en utilisant parfois le « tu » du narrateur se parlant à lui-même à propos de ce qu’il observe durant sa quête mémorielle. Il est possible de parler d’un statut hybride du narrateur car celui-ci n’est pas tout à fait conforme à ce que l’on attendrait dans un voyage à la première personne, ce qui provoque la perplexité des personnes qu’il rencontre. Un passage résume ce statut du narrateur à la fois professeur, reporter, voyageur et témoin d’une mémoire littéraire : lorsqu’il aborde la maison où vécut le poète Giovanni Pascoli, à San Mauro en Romagne, et qu’il décrit la terrasse du bar situé juste devant la maison, on lit « les chauffeurs routiers installés au bar à l’entrée de la villa te regardent, incapables de te placer dans une catégorie connue : un touriste, non, car tu as quitté ton véhicule pour marcher ; un vagabond, non plus, à cause de tes vêtements ; un adepte du footing, très improbable à cause de ton allure. Et alors, qui es-tu[11] ? ».
Le style d’écriture de Peregrin d’amore mêle au récit de voyage, on l’aura deviné, le reportage sociologique, l’anthologie commentée, le récit d’une aventure intellectuelle et des considérations sur l’Italie actuelle. Le voyage réel en Italie et dans les ailleurs multiples se double d’un voyage mental parmi les lieux et parmi les espaces imaginaires des écrivains italiens et des traces que notre monde en a gardé. On peut par conséquent aborder le livre tantôt comme un reportage autobiographique dans l’Italie des années 2000-2010, tantôt comme une flânerie intellectuelle dans les villes, villages, lieux, monuments, mais également comme un trajet dans l’espace mental qui convoque sans cesse les ailleurs par un phénomène d’analogie avec la littérature. Le terme « roman de formation[12] » a même été évoqué. Les personnes, les paysages, les situations suscitent des souvenirs tirés de l’histoire de la littérature, si bien que le voyage est constitué de réminiscences du professeur de lettres entre le passé et le présent, la littérature et la vie, la culture classique et la culture populaire, selon un décloisonnement qui préside à la construction d’un récit de double voyage, d’une part dans l’espace géographique réel et imaginaire, d’autre part dans l’esprit d’un passionné de littérature qui cite de vrais textes et pense rencontrer au fil de son voyage des figures imaginaires issues de ces textes : « Mais toi, pourquoi es-tu ici ? – Tu cherches les fantômes de Fiammetta[13] ». De ce fait, le voyageur éprouve une double émotion, l’émotion entretenue par le verbe (dans l’anthologie personnelle qui repose sur la visite des lieux), et l’émotion provoquée par les rencontres qui donnent lieu à des réflexions.
Si l’on considère que le livre d’Affinati offre aussi bien une traversée du présent hyper-contemporain que du passé littéraire, il oscille entre l’idéal d’une pureté artistique qui sublimerait la réalité par l’écriture, et la réalité spatiale et sociale qui bousculerait cette pureté par les problématiques qui caractérisent l’Italie au seuil du XXIe siècle. Les deux voyages semblent s’opposer, comme le réel et le fictionnel, ils parviennent toutefois à interagir constamment et à devenir complémentaires. Par exemple, la description du monde des messages sms et des fast-foods, à Milan, s’entremêle naturellement à l’évocation du poète dialectal milanais Antonio Porta pour rapprocher deux visions du quotidien de la capitale lombarde (p. 173). Mais plus largement, au niveau allégorique, Affinati a convoqué deux emblèmes importants dans son livre, le Castel del Monte dans les Pouilles et le plafond de Würzburg peint par Giambattista Tiepolo. Pour quelle raison ?
En premier lieu, le prologue de Peregrin d’amore se situe dans les Pouilles, près d’un monument isolé, irréel, hors de la vie sociale, un symbole de la perfection idéale et de l’idée de pureté, le château de Frédéric II de Hohenstaufen, Castel del Monte, qualifié de « maison vide de la littérature italienne » (p. 8). Le voyage permet d’offrir une description du monument tout en observant, sur le trajet vers le château, la vie quotidienne près de la ville d’Andria. Le mystère, la perfection et la pureté contrastent avec le chaos de la circulation, la sortie d’école, les commerçants, à l’image de la pureté de l’art qui fait face à la vie bouillonnante, le passé face au présent. Au niveau de l’écriture ce choc se produit par le recours à des phrases brèves et paratactiques, des alinéas fréquents entre brefs paragraphes, de manière à représenter deux réalités parallèles mais indissociables. Le voyage fournira de multiples occasions pour décliner ce choc, par exemple les paladins du Roland furieux de l’Arioste confrontés à la condition des migrants à Lampedusa (p. 85-85). Dans ce cas, le contexte de l’œuvre littéraire sert de déclencheur narratif à un voyage puis à un reportage sur l’île méditerranéenne.
Le second emblème artistique utilisé par Affinati, situé dans le chapitre sur Svevo (p. 266), est le détail d’une fresque de Tiepolo à la Résidence de Würzburg, Apollon conduisant Béatrice de Bourgogne, qui représente un vieillard (allégorie du fleuve Main) et une jeune fille (une nymphe[14]). Dans le voyage littéraire et le reportage sociologique que fait l’auteur, ce couple allégorique pourrait représenter la tradition et le renouveau, la littérature et la vie, l’Italie des écrivains immortels et la jeunesse des migrants qui résident en Italie et qui revitalisent une société, ce qui pourrait constituer une probable allusion au sang neuf apporté par des écrivains d’origine étrangère depuis une vingtaine d’années dans la Péninsule[15].
Une traversée personnelle de la tradition littéraire
Le parcours dans l’histoire littéraire nourrit le reportage sur l’Italie des années 2000-2010 et vice versa. En effet, le projet que se fixe l’auteur de Peregrin d’amore est d’actualiser dans notre monde, et avec notre perception contemporaine, le message des œuvres du passé littéraire italien. Ainsi, les visages des personnes réelles rencontrées lors du voyage ont-elles parfois tendance à se superposer de manière automatique aux silhouettes des personnages de la littérature, par exemple à Jérusalem avec les personnages du Tasse, de manière à souligner non seulement des constantes propres à la condition humaine, certes, mais aussi à pérenniser le message des écrivains disparus à travers les individus de notre temps.
De plus, le voyage imaginaire effectué dans l’espace de la littérature ne suit pas exactement les traces habituelles du canon littéraire national mais obéit plutôt à une sélection effectuée par Affinati lui-même, ce qui explique certaines lacunes et certaines surprises. Des auteurs tels que Beppe Fenoglio, Mario Rigoni Stern et Primo Levi sont présents en fonction de l’influence qu’ils ont pu exercer sur Affinati. Silvio d’Arzo, immense auteur oublié du canon national, est pourtant bien présent dans le livre, eu égard au fait qu’Affinati lui a consacré une étude à l’université et qu’il a choisi d’appeler son école du nom d’un de ses personnages. Par ailleurs, le voyage est aussi l’occasion de faire une allusion directe à des écrivains encore vivants au moment de l’écriture du livre, comme le poète Pierluigi Cappello (p. 311), dont un extrait cité va entraîner le chapitre suivant consacré à Ungaretti, considéré précisément par Cappello comme sa source d’inspiration.
Le parcours littéraire parallèle au parcours physique du voyageur s’effectue depuis saint François d’Assise, en Ombrie (avec le Cantique des créatures), jusqu’à Pier Paolo Pasolini dans les années 1960 à Rome (avec le scénario du film Accattone). On rencontre quinze auteurs du XIIIe au XIXe siècle, à savoir les auctores d’Affinati, puis dix-huit écrivains contemporains du XXe siècle, depuis Giovanni Pascoli, ainsi que quelques références à des auteurs actuels du nouveau Millénaire. Si l’Italie existe en tant qu’État unifié depuis à peine 150 ans, sa tradition littéraire est très ancienne et même fondatrice d’une culture et d’une langue communes, à tout le moins partagée par les lettrés. C’est pourquoi le canon scolaire établi à la fois par l’héritage des grands critiques puis par les programmes ministériels, ne coïncide pas tout à fait avec l’anthologie d’Affinati : Calvino est absent, comme Morante, Deledda, Luzi et Caproni, et pour les périodes plus anciennes on ne trouve ni Boiardo, ni Marino, ni l’Illuminisme, ni Carducci. Peu importe, car l’anthologie n’est que le reflet d’un voyageur dans l’espace imaginaire de ses propres références et sur les lieux qui évoquent les auteurs qu’il révère et qu’il enseigne.
Voyager dans la littérature signifie donc établir des liens entre un auteur, un lieu visité et une situation qui fait écho à la littérature. La mémoire des lieux est primordiale dans ce parcours, sur le modèle du voyage qu’Affinati avait entrepris, avant de rédiger Peregrin d’amore, afin de dialoguer par l’imagination avec Primo Levi en se rendant à Auschwitz depuis la Slovénie, le long d’un parcours de plus de 900 km[16]. Dans le prologue de Peregrin d’amore l’auteur évoque le camp de détention des déportés de Fossoli, près de Carpi en Émilie-Romagne, avant de développer l’idée d’une mémoire par l’écriture contre l’effacement. La traversée personnelle de la Péninsule a pour résultat de constater les aspects les plus problématiques de notre présent, tout en convoquant la littérature contre l’oubli. Ainsi, traverse-t-on la Milan de Manzoni défigurée et la Venise de Goldoni méconnaissable, assiste-t-on à la disparition quasi-totale de la campagne de Pascoli en Romagne : « la campagne pascolienne n’est plus désormais qu’un os rongé par les chiens » (p. 257). Les traces que laisse la littérature dans le temps semblent agir également sur l’espace, en suscitant chez l’auteur contemporain une géographie imaginaire, à savoir une géographie pérennisée par l’écriture mais désormais disparue, au gré des transformations du territoire de la Péninsule.
La présence imaginaire des écrivains qui accompagnent le voyageur a notamment pour fonction de restituer une voix dans le présent, par l’intermédiaire de la vision des disparus qui s’expriment par le procédé de prosopopée : « Écoute les voix des vivants et des morts » (p. 131). Ce type de vision atteint même une dimension intime et familiale lorsque c’est le père du narrateur qui s’exprime, depuis l’au-delà, en dialecte romain (le romanesco) pour évoquer le poète Giuseppe Gioacchino Belli (p. 209-214) qu’il vénérait. Suivant un topos du voyage aux enfers qui permet de faire parler les morts, l’auteur de Peregrin d’amore fait entendre des voix sur les lieux visités, par exemple Machiavel à Florence (p. 76-81), Ugo Foscolo à Londres puis à Florence (p. 181), ce qui entremêle le temps réel du reportage dans la Péninsule et le temps imaginaire du voyage dans la littérature italienne à travers une fictionnalisation qui se déploie à partir du texte cité en exergue du chapitre. Foscolo s’adresse directement au narrateur-voyageur qui recherche ses traces en Angleterre, comme pour légitimer sa quête. Si bien que la vision purement mentale qui fait s’entrechoquer la littérature et le réel, la disparition et la vie, conduit immanquablement à une sorte de doux bovarysme sans insatisfaction, à la fois lucide et résigné. Par exemple, la Laure de Pétrarque est imaginée parmi un groupe de cyclistes au Mont Ventoux (p. 44), tout en reconnaissant que la jeune fille sur sa bicyclette appartient bel et bien au monde que le voyageur observe.
Voyager pour penser
On aura compris que Peregrin d’amore, en plus de proposer une anthologie littéraire commentée, offre surtout des réflexions sur le monde contemporain directement liées au voyage. Le contact qui se produit entre une tension éthique et une vocation pédagogique confirme que ce voyage n’est pas un divertissement de globe-trotter ni la recherche d’aventures mais bien non seulement une source d’informations pour représenter directement le présent, d’après nature, mais aussi un parcours imaginaire dans la mémoire des lieux littéraires.
L’intention pédagogique de l’auteur et les références nombreuses à son activité d’enseignant de littérature italienne permettent d’expliquer les textes, de les ancrer dans un vécu, de montrer la rémanence du souvenir, de transmettre et faire passer la culture. En effet, la plupart des personnes réelles rencontrées ou évoquées dans le livre sont éloignées de la littérature – à l’exception du professeur à la retraite, à Ravenne, et du professeur japonais amoureux de Boccace, à Florence – et ce sont le plus souvent des enfants, des adolescents, des élèves, des Italiens récemment arrivés en Italie depuis l’Afrique et l’Asie, ou encore des personnes n’ayant aucune idée du patrimoine littéraire national. Le parcours imaginaire dans la géographie littéraire fonctionne donc à partir de rencontres authentiques. Prenons l’exemple du jeune Checcho, qui fut jadis un élève de l’auteur qui lui fit découvrir le mythe d’Actéon, désormais devenu le membre d’une bande de jeunes adolescents violents, dans un reportage télévisuel qui filme la place du Campo dei Fiori à Rome, ce qui entraîne une association avec la statue de Giordano Bruno, située au centre de cette place, puis tout un chapitre sur Bruno et son œuvre.
La littérature convoquée au fur et à mesure des villes et des régions traversées n’est pas seulement un vernis patrimonial destiné à glorifier un lieu, mais elle provoque, selon l’intention de l’auteur, un effet de mémorisation intime. Ainsi, le jeune turkmène Hafiz qui prend des cours particuliers chez Affinati pour préparer un examen, retrouvera-t-il ses chers disparus dans le regard de la future famille qu’il fondera, grâce à sa lecture de Foscolo (p. 179-180), lui aussi exilé et attentif au souvenir des disparus. De la même manière la lecture d’un poème d’Ungaretti dans la classe de l’auteur (en l’occurrence In memoria) provoque un effet considérable sur un élève d’origine arabe qui s’identifie au poète célébrant la mémoire de son ami égyptien. Le voyage de Marco Polo est expliqué à des enfants d’origine afghane qui reconnaissent les lieux de leur traversée vers l’exil et s’identifient au voyageur vénitien. Le voyage est donc indissociablement lié à la rencontre avec l’Autre, quel qu’il soit. La plus importante de ces rencontres dans le livre est peut-être celle qui intervient avec le professeur de littérature à la retraite, près de Ravenne, Giuseppe Tricca. Cette étape du voyage, près de la tombe de Dante, entraîne une vaste discussion sur l’auteur de la Divine comédie, tandis que l’auxiliaire de vie du vieil homme, d’origine russe, déambule dans la maison et instaure un choc avec le monde du quotidien (p. 33 sq.). S’il fallait mettre en évidence une fonction primordiale du double voyage que fait Affinati dans ce livre, ce serait la transmission par le partage entre la réalité et la fiction, la vie et l’écriture. Voyager dans la Péninsule et dans le monde va de pair avec le parcours imaginaire dans les œuvres littéraires, selon une conception généreuse de la circulation du savoir et des textes classiques dans un monde globalisé et à travers les différentes couches sociales.
L’observation de l’Italie multiple des années 2000-2010 provoque une circulation entre le passé et le présent, la tradition et le chaos de la nouveauté, le local et l’altérité, ce qui correspond au contraste narratologique entre l’anthologie commentée des textes et la réflexion sur le temps présent. Nous pouvons considérer que dans Peregrin d’amore le voyage imaginaire dans la littérature devient un déclencheur d’articulations entre les textes du passé et les situations du présent le plus cru et le moins complaisant, à savoir la réalité des banlieues, des zones périphériques, des migrants et de leur intégration. Une comédie de Goldoni, I rusteghi, déclenche par exemple l’allusion à un mariage forcé entre Vénitiens-Bengalis lue dans le quotidien local Il Gazzettino, ce qui provoque un choc entre la matière littéraire et la réalité vénitienne de 2010 où une jeune fille de treize ans refuse d’être mariée par ses parents (p. 151-152), au point que, selon l’auteur, la littérature anticipe la réalité : « on lui a volé le texte [à Goldoni] », dit-il à propos du quotidien qui relate l’événement ayant pris une dimension municipale. Il en va de même pour la société du Décaméron de Boccace qui prend forme dans la société actuelle, ou encore pour saint François convoqué par la pensée lorsque le narrateur aperçoit une prostituée nigériane rencontrée sur une route en Ombrie.
Lors d’un voyage à Bénarès Affinati cite le poète Guido Gozzano : « […] le souvenir est si clair que le rêve d’alors me semble être la réalité, et la réalité d’aujourd’hui me semble être un rêve… » (p. 298), ce qui pourrait être comparé au voyage qu’Affinati effectue lui-même entre le rêve de sa propre anthologie littéraire et la réalité des lieux parcourus. Cependant, juste après cette citation, Affinati explique que Gozzano voulait « invalider le vrai et rendre authentique le faux » (Ibidem), alors que dans son livre il s’agit au contraire de transférer la matière littéraire dans la réalité observée qui s’impose parfois violemment, et vice versa. Contrairement à ce passage que le poète Gozzano avait vraisemblablement rédigé en Inde dans les années 1910 (dans Vers le berceau du monde), le livre Peregrin d’amore rend actuelles les traces du passé.
Le sous-titre du livre Peregrin d’amore est « Sous le ciel des écrivains d’Italie » et l’on lit dans la première phrase du prologue qu’il s’agit de « L’histoire de mes voyages dans le corps de la langue italienne » (p. 7), à savoir une tradition, des modèles, des dieux protecteurs. Nous avons expliqué que dans ce récit de double voyage la pureté de l’écriture littéraire fait face à la dureté du réel, l’imaginaire littéraire fait face au présent le plus cru, ce qui confirme le projet narratif annoncé dans le prologue de procéder à une « enquête sur la distance entre l’art et la vie » (p. 9). Cette enquête se révèle être également, in fine, un pèlerinage, eu égard au choix du titre tiré du Purgatoire de Dante[17]. Le narrateur s’identifie à un pèlerin dans l’espace et le temps, un pèlerin qui proclame son amour pour la littérature lors d’une expérience viatique et humaine de prise de conscience à la faveur de nombreuses rencontres avec des personnes réelles, par ailleurs toutes rassemblées dans l’épilogue du livre, comme pour convoquer par l’imagination les témoins des voyages réalisés. La dimension itinérante qui reprend le modèle classique du voyage en Italie incorpore un autre voyage, imaginaire et subjectif, dans la littérature italienne. Le fait que les voyages de l’auteur ne suivent pas une logique géographique particulière pousse à considérer qu’il s’agirait d’une reconstruction de plusieurs voyages effectués à des moments différents, une reconstruction destinée à produire un montage narratif qui fonctionnerait suivant la seule chronologie des écrivains sélectionnés dans l’anthologie.
La combinaison entre le voyage réel et le voyage imaginaire proclame la force de la littérature entendue comme un instrument pour comprendre la complexité sociale, linguistique, culturelle de la Péninsule actuelle, vue par l’auteur comme l’emblème d’un pays d’accueil en mesure d’intégrer la richesse de l’altérité (la présence de la littérature dialectale dans l’anthologie est précisément une allégorie de cette richesse). Le voyage réel à travers les villes et les pays, et le voyage imaginaire parmi la géographie des œuvres littéraires et des auteurs sont indissociables, car le fait qu’ils soient constamment entremêlés renforce une portée éthique, pédagogique et poétique du livre. Cet itinéraire pour raconter l’Italie au seuil du XXIe siècle par les textes du passé se présente comme une machine à penser les paradoxes, d’ordre linguistique, environnemental, culturel, pour mieux les comprendre et les accepter.
Yannick Gouchan
Aix Marseille Université, CAER, Aix en Provence, France
Notes
E. Affinati et A. L. Lenzi, Italiani anche noi. Corso d’italiano per stranieri, Trente, Erickson, 2018.
Voir par exemple R. Ricorda, La letteratura di viaggio in Italia. Dal Settecento a oggi, Brescia, La Scuola, 2012.
C. Collodi, Il viaggio per l’Italia di Giannettino (Italia Settentrionale, Italia Centrale, Italia meridionale), Florence, Paggi, 1880, 1883, 1886. Cf. M. Spennato, « Le Viaggio per l’Italia di Giannettino de Carlo Collodi : étude d’une œuvre pour l’enfance dans l’Italie de la fin du XIXe siècle », Italies, 22, 2018, p. 89-110.
Cf. R. Luperini, La fine del postmoderno, Naples, Guida, 2005 et l’ouvrage collectif Ritorno alla realtà? Narrativa e cinema alla fine del postmoderno, a cura di R. Donnarumma, G. Policastro, G. Taviani, Allegoria, 57, gennaio-giugno 2008, p. 7-93.
Une des rares contributions critiques sur l’auteur : E. Zinato, « Il saggismo lirico di Eraldo Affinati », in Letteratura come storiografia ? Mappe e figure della mutazione italiana, Macerata, Quodlibet, 2015, p. 208, p. 201-211.
Nous indiquons ici les références de pages dans l’édition Peregrin d’amore, Milan, Oscar Mondadori, 2012.
P. Lepri, « Pellegrini sotto un cielo di parole », Il Corriere della Sera, 22 novembre 2010. [consulté le 25/01/2021].
G. Tiepolo, Apollon conduisant (sur son char) Béatrice de Bourgogne auprès de son époux Frédéric Ier Barberousse, 1750-1752, Würzburg, Résidence.
Sur les écrivains italiens d’aujourd’hui d’origine étrangère, on consultera par exemple la somme élaborée par L. Toppan et F. Pisanelli sur les poètes italophones dans Confini diversi. Frontiere, orizzonti e prospettive della poesia italofona contemporanea, Florence, Firenze University Press, 2019.
E. Affinati, Campo del sangue, Milan, Mondadori, 1997. Le livre figura parmi la sélection des finalistes des prix Strega et Campiello.
Dante Alighieri, Purgatorio VIII, v. 4. Le vers est expliqué dans l’extrait cité à la p. 31 de Peregrin d’amore.
Référence électronique
Yannick GOUCHAN, « Voyage physique en Italie, voyage mental dans la littérature, ou comment penser l’altérité (Eraldo Affinati, Peregrin d’amore, 2010) », Astrolabe - ISSN 2102-538X [En ligne], Géographies imaginaires, mis en ligne le 04/03/2025, URL : https://www.crlv.org/articles/voyage-physique-en-italie-voyage-mental-dans-litterature-comment-penser-lalterite-eraldo
Géographies imaginaires
Table des matières
1. L’imaginaire géographique dans les écrits de voyages réels
Un monde d’encre et de papier ? La part de la fiction dans la description géographique
Du haut de la tour : le voyage vertical dans la littérature moyen-anglaise
Le récit de voyage comme forme d’expérimentation historiographique. Missions d’ambassade et expériences hodéporiques sous la première République florentine (1494-1512)
Les scènes de sérail de Bernier et Tavernier : d’une esthétique de la turquerie à un laboratoire de pensée politique
La figure du Derviche dans les Mémoires du chevalier d’Arvieux : l’altérité religieuse en question
Flaubert, Vie et mort de l’exotisme
Voyage physique en Italie, voyage mental dans la littérature, ou comment penser l’altérité (Eraldo Affinati, Peregrin d’amore, 2010)
2. L’imaginaire géographique dans la fiction viatique
Le voyage merveilleux de Jacopo da Sansoverino (1416-1418)
Voyage entre la Baie d’Antongil et le Royaume d’Antangil. Les relations entre la littérature viatique et la première utopie française
Le voyage imaginaire aux XVIe et XVIIe siècles : un genre littéraire en construction
La folie de l’imaginaire comme projection utopique au théâtre : Les Folies amoureuses de Jean-François Regnard
La machine à douter : Quelques lettres d’un indien (1758), une relation de voyage en Romancie
Le genre viatique au défi de Munchausen : tribulations d'un voyageur atypique
Promenade à fenêtre au clair de lune : l’Expédition nocturne de Xavier de Maistre
Voyage au paradis des pièges : Espaces géographiques et oniriques chez Cazotte, Nerval et Baudelaire
« Une autre Terre, autour / de cette Terre » : Giovanni Pascoli, Gli emigranti nella luna (1903-1909)
Entre utopie scientifique et pays de Cocagne : un voyage dans le monde spectaculaire de la science dans Orkinzia o Terra del « radium » (1908) d’Amos Giupponi
La géographie imaginaire comme seuil de la fiction romanesque : le territoire poétique des Jardins statuaires
Un sillon tracé dans les airs : formes et enjeux de la cartographie dans les fictions de l’imaginaire
Le dialogue entre cultures à partir du roman Boussole de Mathias Énard (Prix Goncourt 2015)