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Résumé
Le déclenchement des guerres d’Italie, en 1494, provoque dans la Péninsule une brutale crise de la représentation, due à l’inadéquation entre le monde, tel qu’il est désormais, et les instruments dont on dispose pour le comprendre et le décrire. Le passage d’une vision généalogique de l’autre à une vision synthétique moderne passe de fait par une découverte individuelle et directe de l’univers extérieur à la cité, dont la jeune République florentine se fait tout particulièrement l’écho. Deux jeunes citoyens proches de Machiavel, Francesco Vettori et Francesco Guicciardini, sont ainsi respectivement envoyés en mission d’ambassade en Allemagne et en Espagne. Les récits de voyage qu’ils en tirent, pour différents qu’ils soient, s’insèrent dans une même réflexion méthodologique et formelle, prélude au renouveau de l’historiographie moderne.
Entre 1500 et 1512, la République florentine envoie en mission hors les murs trois individus qui, par la suite, se révéleront compter parmi les meilleurs promoteurs de l’historiographie moderne : Machiavel, Francesco Vettori et Francesco Guicciardini sont ainsi choisis pour mener à bien des missions sensibles auprès de souverains étrangers qui semblent susceptibles d’intervenir, à court terme, dans les affaires péninsulaires. Jeunes et dépourvus d’expérience au moment de leur départ, tous trois présentent la caractéristique commune de compenser leur déficit de praxis politique par la volonté d’investiguer ce monde nouveau au moyen d’un regard qui, comme on le lit dans leur correspondance diplomatique, gagne progressivement en acuité et en amplitude au contact des territoires et des populations étrangers.
Ces expériences hodéporiques s’inscrivent dans le contexte spécifique des guerres d’Italie. L’entrée du roi de France Charles VIII dans la Péninsule, à la fin de l’année 1494, marque un bouleversement tout à la fois politique et intellectuel, notamment pour Florence qui, à cette occasion, se soulève contre le pouvoir médicéen et instaure une République. Véritable laboratoire politique, celle-ci met en œuvre la possibilité concrète de construire la vie publique autour d’une participation des citoyens plus large et ouverte que ne le permettait jusqu’alors la stricte mainmise médicéenne. Or, la cité toscane présente la particularité d’être une ville de paradigmes, dans laquelle on contemple traditionnellement les objets et les événements extérieurs à la cité selon des critères d’analyse intrinsèques : le monde extérieur y est ainsi observé à travers un prisme local avec, en contrepoint, l’idée selon laquelle le passé sert à juger le présent et à pronostiquer l’avenir, selon le double présupposé de la cyclicité historique et de l’enchaînement logique des événements.
Lorsqu’éclatent les guerres d’Italie, ce schéma d’analyse perd soudain toute pertinence. L’intrusion militaire de Charles VIII crée un violent appel d’air dans l’espace géopolitique italien. Jusqu’alors cantonné à un cadre régional, l’échiquier diplomatico-militaire épouse des contours territoriaux plus larges, pour atteindre une dimension européenne. Dès 1500, en effet, l’Espagne vient se joindre à la partie, d’abord alliée à la France contre le roi de Naples, puis farouche adversaire de celle-ci. L’empereur, de son côté, est lui aussi tenté par l’aventure italienne. L’intégration forcée de la péninsule italienne à ce nouvel espace rend brutalement obsolètes les modèles traditionnels de la pensée politique. Non seulement les exemples du passé se révèlent incapables d’expliciter des mutations brutales et peu intelligibles, mais aucune forme de causalité simple ne parvient à donner du sens aux événements auxquels se trouve désormais soumise l’Italie.
De ce fait, de nouvelles modalités d’appréhension du monde apparaissent nécessaires, qui ne peuvent plus être fondées sur une connaissance indirecte ou livresque (donc collective) du monde, mais au contraire sur une expérience tout à la fois individuelle et directe. Car, comme le note Vettori dans le cinquième livre de son Voyage en Allemagne, « il ne peut être parfaitement avisé, celui qui n’a pas connu beaucoup d’hommes et vu de nombreuses villes[1] ».
Vettori en Allemagne, ou le voyage comme révélateur du drame historique
C’est dans ce contexte que les trois « inventeurs » de l’historiographie moderne italienne, Machiavel, Vettori et Guicciardini sont envoyés en mission d’ambassade pour le compte de la République. Nommé secrétaire de la Seconde Chancellerie en juin 1498, Machiavel est ainsi, dès l’année suivante, envoyé à Piombino et à Imola pour des missions mineures. De sa première légation d’importance en France, de juillet à décembre 1500, il tire non pas un récit de voyage, mais le De natura Gallorum, série d’aphorismes tranchants sur le caractère des Français, justifiés ou explicités, pour certains, par des exemples historiques[2]. Si, hors de brefs passages narratifs dans sa correspondance privée, Machiavel ne s’approprie jamais le genre du récit de voyage, pas plus pendant ses années de Chancellerie que durant son existence post res perditas, préférant moderniser le genre traditionnel du rapport d’ambassade[3], son nom est lié à celui de Francesco Vettori, auteur d’un intéressant et sous-estimé Voyage en Allemagne.
Longtemps connu seulement pour avoir été l’interlocuteur épistolaire privilégié de Machiavel[4], Vettori quitte Florence le 27 juin 1507 pour accomplir la mission d’ambassade qui lui a été assignée auprès de l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg (1459-1519). Âgé de seulement trente-trois ans, il est choisi au détriment de Machiavel, dont le chancelier Soderini soutenait pourtant fermement la candidature, mais dont s’accommodait mal l’oligarchie, encore très influente lorsqu’il s’agissait de penser la politique diplomatique de la République. Peu expérimenté en matière diplomatique[5] et fragilisé par sa désignation polémique, Vettori part avec le statut inconfortable de mandataire plutôt que d’ambassadeur de plein exercice. Il doit rejoindre Constance, où Maximilien a réuni une Diète destinée à lui fournir le soutien militaire et financier dont il a besoin pour mener à bien la campagne qu’il projette de conduire en Italie, afin de se faire couronner à Rome. L’ordre de mission de Vettori est clair : estimer les forces militaires dont dispose l’empereur et évaluer la possibilité que se concrétise ou non son entreprise italienne. De son analyse dépendra l’orientation à moyen terme de la louvoyante politique diplomatique florentine, idéologiquement fondée sur l’urgence d’attendre tant qu’aucune certitude ne se dégage.
Son trajet de Florence à Constance donne lieu à un récit de voyage complexe et composite, le Voyage en Allemagne, rédigé entre 1508 et 1513[6]. Ce texte hybride et expérimental, assez troublant pour le lecteur en raison de sa forme atypique, a été négligé par la littérature critique, si bien que Vettori est longtemps resté considéré comme le supplétif quelque peu inutile de Machiavel, qui finit par le rejoindre auprès de l’empereur en janvier 1508. Du point de vue structurel, le Voyage se divise en cinq livres de longueur inégale, dans lesquels se mêlent différents niveaux narratifs, ainsi que des genres littéraires souvent considérés comme hétérogènes, voire antinomiques : à l’intérieur d’un cadre général dans lequel le voyageur décrit les territoires traversés et les populations rencontrées s’insèrent en effet des considérations historiques, des nouvelles et même un acte théâtral.
À un premier niveau, le narrateur, qui s’exprime à la première personne, décrit les étapes du cheminement qui le mène jusqu’à l’empereur. Le récit débute lorsqu’il quitte Florence, le 27 juin 1507, pour s’achever à Sterzing, où séjourne l’empereur, le 6 janvier 1508, cinq jours à peine avant que Machiavel ne le rejoigne. Vettori retrace ainsi les pérégrinations qui, durant plus de six mois et à travers des territoires inconnus, le mènent jusqu’à Constance, puis lui font suivre la cour impériale dans ses divers déplacements, au gré des humeurs changeantes de l’empereur. Il conduit son récit comme s’il tenait un journal de bord, notant avec précision le trajet qu’il emprunte, les lieux par lesquels il passe, les individus qu’il rencontre, sans prêter d’attention particulière à la mise en forme stylistique de ses annotations. Répétitions, lourdeurs et ruptures de style sont ainsi fréquentes, preuve que la réflexion formelle sur le genre du récit de voyage n’est pas le cœur de la démarche de Vettori.
Ce qui l’intéresse en premier lieu, en effet, c’est la précision dans l’observation. Ainsi lit-on cette déclaration d’intention au début du premier livre du Voyage : « Je noterai donc tous les lieux où je suis allé, non seulement les villes et les bourgs, mais également les villages et les plus petits hameaux, ainsi que ce qui m’est arrivé, avec qui j’ai parlé et de quoi[7] ». Le regard que Vettori déclare vouloir porter sur le monde ambitionne donc rien moins que l’exhaustivité, ou du moins refuse l’idée que les diverses informations puissent être sélectionnées, triées et, par voie de conséquence, hiérarchisées. Sa curiosité se porte indifféremment sur tous les éléments qui composent l’univers dans lequel il se meut, qu’ils soient d’ordre naturel ou humain. Tout est scrupuleusement consigné, avec une appétence spécifique pour le détail et la caractéristique signifiante. À la description des conditions géographiques et climatiques des régions traversées succède donc celle des mœurs et des coutumes des populations rencontrées, avec une appétence particulière pour ce qui contraste avec la réalité florentine. Cela permet à Vettori de mettre l’accent sur certains traits de caractère généraux des habitants de l’Allemagne : ainsi insiste-t-il sur leur sens général de l’ordre (politique, militaire, économique ou monétaire), mais aussi sur leur goût pour la justice et la discipline, ou encore sur leur respect de l’hygiène et de la propreté.
Pour intéressant qu’il soit du point de vue informatif, on s’aperçoit cependant que ce journal de voyage n’est en réalité qu’un contenant, qui masque un second niveau narratif, bien plus riche sur le plan littéraire. Cette cornice – pour reprendre le lexique de la novellistica – s’emplit en effet, au fur et à mesure de la progression de Vettori, d’une matière disparate : on y trouve des nouvelles, un fragment de traité philosophico-moral à la mode humaniste, des notations historiques et même un acte théâtral, dans une alternance hétéroclite tout à fait déconcertante pour le lecteur. À l’encontre de ce qu’annonce le titre de l’œuvre, le récit ne porte donc pas tant sur le voyage en lui-même, dont l’auteur se déleste souvent en quelques lignes, que sur les pauses dans le cours du cheminement, les haltes durant lesquelles le narrateur se restaure ou se repose, tout ce qui, de fait, vient briser le cours linéaire de son avancée.
Le récit se fragmente ainsi au rythme des cinquante-quatre étapes du voyageur qui, pour la plupart, durent seulement le temps du déjeuner ou de la nuit. À chaque étape revient systématiquement le même enchaînement factuel : Vettori rencontre un autre voyageur ou un habitant du lieu, le plus souvent l’aubergiste chez qui il a trouvé refuge, et se met à converser avec lui ; son interlocuteur lui narre alors un fait marquant dont il a été témoin peu de temps auparavant et illustre ses propos par un récit, tantôt fictionnel, tantôt inspiré des événements historiques récents.
Cette convergence de la chronique historique et de la novellistica, de l’historia et de la fabula est tout à fait inhabituelle dans la tradition littéraire florentine. Elle nous donne à penser que c’est bien dans les modalités mêmes de la rencontre entre ces genres d’ordinaire distincts qu’il faut chercher la clé de lecture du Voyage en Allemagne. Le choix des récits de fiction insérés dans le texte est en lui-même signifiant. Dans la plupart des cas, Vettori s’est en effet inspiré de textes très connus, dont il n’a guère cherché à modifier trame ou caractères, de sorte que leurs sources sont immédiatement identifiables et que leur caractère fictionnel ne fait aucun doute au lecteur. Boccace, bien sûr, est le réservoir le plus communément utilisé, mais certains auteurs anciens, tels Apulée, Plaute ou Pline, ont également servi de modèles. Sur le plan thématique, toutes les nouvelles choisies par Vettori ont en commun une forte intensité dramatique, qui atteint souvent son paroxysme avec la mort de leur(s) protagoniste(s).
On retrouve cette même noirceur dans les récits tirés d’événements historiques, car ils portent tous sur des instants tragiques vécus par ceux qui les racontent, dont l’existence a été bouleversée par les guerres, les épidémies, les décès et les innombrables malheurs qui les ont frappés. Histoire et fiction illustrent donc la même réalité sombre, nourrie des souffrances et des drames des hommes et femmes que l’auteur rencontre sur sa route. Il n’est pas rare, d’ailleurs, que la fiction prenne naissance et s’enracine dans la réalité historique. Lorsque Vettori parvient par exemple à Mirandola et qu’il aperçoit les traces d’un bûcher au pied du château, son hôte lui apprend que c’est justement là qu’a été brûlé deux ans plus tôt « un Florentin du nom de Pietro Bernardo qui propageait une religion nouvelle[8] » – il s’agit de Pietro Bernardino (1475-1502), dit Bernardino dei Fanciulli, un savonarolien condamné pour hérésie. L’hôte précise aussitôt que, si les cendres semblent encore chaudes, c’est que, la veille, a été exécutée au même endroit une femme, Simona, coupable de plusieurs assassinats. Il se lance alors dans un long récit, repris plus tard par l’Arioste dans le XXIe chant du Roland Furieux.
En d’autres circonstances, histoire et fiction se succèdent pour illustrer le même épisode. Ainsi, lorsque Vettori parvient près de Bologne et qu’il souhaite mettre en exergue « l’impudence et la bestialité »[9] d’Ermes, le fils de Giovanni Bentivoglio, le tyran de Bologne, il appuie sa démonstration sur une nouvelle narrée par l’aubergiste. Celui-ci lui raconte que, fou de désir pour sa fille, Ermes a dévasté son auberge après que l’aubergiste eut organisé la fuite de la jeune femme pour la préserver d’un probable outrage. Cette cruauté et cette absence de scrupules sont confirmées par le récit, mené par le narrateur du Voyage en personne, d’un autre épisode de la sombre carrière d’Ermes, celui de la mise à mort d’ennemis des Bentivoglio dans les geôles bolonaises.
Ce qui intéresse donc Vettori, ce sont les empreintes dramatiques qu’a laissées l’histoire là où elle est passée. Pour qu’un événement historique soit intéressant à ses yeux, il faut qu’il ait eu des conséquences directes, à l’échelle individuelle, sur l’existence de ses interlocuteurs. En ce sens, l’histoire des temps présents est perçue dans le Voyage en Allemagne seulement par ses effets et par ses répercussions sur la vie des hommes à la plus petite échelle possible, celle de l’individu ou de la cellule familiale, mais jamais au-delà de la communauté locale.
Même des événements de plus vaste portée, comme la mort du pape Alexandre VI, se trouvent réduits à la conséquence imprévisible d’un enchaînement de décisions individuelles malheureuses. Vettori livre ainsi de celle-ci trois versions qui, toutes, correspondent à l’idée que les bouleversements historiques et politiques sont avant tout le fait d’une volonté individuelle, plus ou moins bien maîtrisée. Dans les deux premières versions, il s’agit d’erreurs « techniques » de César Borgia et d’un cuisinier, dont les conséquences dramatiques échappent à leurs auteurs. Dans la troisième hypothèse, il s’agit de la vengeance, cette fois volontaire, d’un courtisan qui s’estime bafoué. De la même manière, Vettori dresse un portrait truculent de Guillaume Briçonnet, cardinal de Saint-Malo. Sous sa plume, ce véritable génie du mal trompe par vénalité tous ceux qu'il côtoie, tue son épouse et place sa fille dans la couche du roi de France, qu’il trahit avant de l’assassiner. Au bout du compte, il en vient à porter seul la responsabilité de tous les malheurs qui, depuis 1494, secouent l’Italie.
Selon Vettori, les grandes décisions diplomatiques ou politiques, celles qui touchent le plus grand nombre, sont donc le plus souvent les conséquences d’actions isolées, liées à des individus agissant en vertu de motifs mesquins et égoïstes. Bien plus que d’un enchaînement logique de causes et de conséquences, l’histoire relève par conséquent du domaine de la contingence, de l’enchevêtrement inexplicable et imprévisible des événements, et donc – pour reprendre un terme machiavélien – de la fortune. On retrouve là, en abîme, la situation de l’Italie, elle-même soumise à un maelström d’événements que nul ne parvient à comprendre, à analyser, voire à décrire, faute de posséder une langue assez bien adaptée à ce que Machiavel nomme « la condition des temps ».
L’idée selon laquelle l’individu compte plus que le système s’accompagne en outre chez Vettori du refus de porter un jugement personnel sur ce qu’il observe. Jamais, en effet, il ne montre la moindre émotion, ni ne commente les événements qu’il décrit. Son champ d’intérêt se limite à l’observation directe et à l’expérience immédiate de la réalité. En outre, l’observation des microstructures vaut pour elle-même, sans jamais servir à comprendre la macrostructure, et encore moins à ériger celle-ci en modèle politique, économique, culturel ou politique – comme chez Machiavel, par exemple. Le regard n’a donc pas d’autre enjeu que lui-même, et c’est de cette gratuité dans l’observation que découle le processus (et le plaisir) de l’écriture de voyage.
Dès lors, on comprend mieux pourquoi l’objet originel de la mission n’apparaît dans le Voyage qu’en filigrane, presque par transparence. La découverte de l’altérité est pour Vettori une source de plaisir individuel que vient gâter la conscience de sa fonction d’ambassadeur, aliénante car soumise à des contingences collectives et à des nécessités analytiques[10]. Procédant par juxtaposition et par accumulation d’informations, Vettori embrasse l’espace en surface, à l’inverse d’un Machiavel qui, dans les textes qu’il tire de son expérience allemande[11], procède au contraire selon une logique sélective, s’arrêtant sur les éléments susceptibles de lui permettre de sonder en profondeur la réalité apparente des choses.
Guicciardini en Espagne : s’éloigner pour mieux revenir aux sources
On retrouve un pareil plaisir à décrire les conditions matérielles du voyage chez un autre proche de Machiavel, Francesco Guicciardini. La mission d’ambassade que mène ce dernier en Espagne auprès du roi Ferdinand le Catholique, de janvier 1512 à novembre 1514, représente pour lui aussi une première occasion de se frotter à la haute politique diplomatique. Désigné le 17 octobre 1511, à seulement vingt-huit ans, avec le titre prestigieux d’ambassadeur, Guicciardini présente un profil inédit pour une mission d’une telle importance puisque, pour brillant qu’il soit réputé, son expérience concrète de la vie publique est alors nulle.
Le contexte géopolitique dans lequel s’insère la décision d’envoyer un ambassadeur auprès de Ferdinand est bien connu. Alors que la ligne diplomatique florentine, défendue par Soderini, vise à préserver à tout prix l’alliance traditionnelle avec la France, cette stratégie est rendue obsolète par l’attribution définitive du royaume de Naples à l’Espagne par le pape, en 1510, puis par la publication officielle de l’alliance entre l’Église, l’Espagne et la République de Venise, le 1er octobre 1511. Les liens que Florence a tissés avec l’Espagne avec le traité de Blois, signé pour trois ans le 13 mars 1509, semblent légers face à la mise en place de la Sainte Ligue. À Florence, le doute s’est instillé quant aux conséquences possibles de la stratégie d’influence espagnole en Italie et, surtout, sur le niveau de protection que lui assure son allié français[12]. De fait, le mandat de Guicciardini est clair : il lui est demandé d’essayer de comprendre les intentions de Ferdinand et de gagner sa bienveillance, tout en s’abstenant de lui promettre quoi que ce soit – c’est-à-dire, en réalité, d’entretenir avec le roi d’Espagne un lien purement formel, dépourvu de toute prise d’initiative.
Guicciardini tire deux textes de cette mission, le Journal de mon voyage en Espagne et la Relation d’Espagne[13]. Dans le Journal, récit de voyage rédigé a posteriori à partir des notes prises au fur et à mesure de son avancée, Guicciardini décrit, de façon répétitive et dans une mise en forme négligée, les territoires qu’il traverse depuis son départ de Florence jusqu’à son arrivée à Logroño, où se trouve alors le roi. Ses notations sont précises et souvent fastidieuses à lire. Le voyageur n’omet rien de la chronologie de son périple et des lieux par lesquels il passe, qu’ils soient naturels ou colonisés par l’homme. De ce cheminement heureux, dépourvu de désagréments majeurs, Guicciardini tire deux conclusions : la première concerne l’extrême hétérogénéité des régions traversées en termes de topographie, de végétation et de formes d’habitat ; la seconde est que, au-delà de cette variété, il existe une « correspondance d’effets[14] » entre un territoire, l’activité économique de ses habitants et sa puissance politique locale.
Quoique n’entrant pas dans le genre du récit de voyage, la Relation d’Espagne, dont la rédaction date de 1514, se révèle être le pendant du Journal, qui donne sens et articule l’accumulation de notations disparates de ce dernier. En vertu de son mandat d’ambassade, Guicciardini s’efforce en effet d’y analyser les atouts et les faiblesses de la monarchie espagnole, afin d’en évaluer la puissance. Si ce texte se rattache aux relations des ambassadeurs vénitiens, tant par son titre que par son style sobre, mais travaillé, Guicciardini n’en oublie pas la leçon machiavélienne : tout comme le secrétaire de la seconde Chancellerie plaçait au cœur de ses écrits sur l’Allemagne la figure de l’empereur, Guicciardini articule sa Relation autour du double portrait d’Isabelle la Catholique et de Ferdinand d’Aragon. Les deux souverains y apparaissent non seulement comme le cœur symbolique et politique de l’État espagnol, mais aussi comme le seul élément structurant capable de maîtriser les forces centrifuges qui n’ont eu de cesse de menacer le royaume depuis son unification. Ainsi, si celui-ci ne s’est pas désagrégé sous la force conjuguée de son héritage historique et de sa diversité naturelle – déjà remarquée dans le Journal –, c’est uniquement parce que, aidés de leurs vertus et de la fortune, ces deux souverains se sont montrés capables de réaliser une synthèse de territoires et de peuples hétérogènes, à travers une politique centralisatrice résolue et cohérente. Là où Maximilien s’était montré incapable de surmonter les divisions internes à son royaume, Isabelle et Ferdinand réussissent une subtile synthèse entre autorité royale et autonomie des pouvoirs intermédiaires.
En ce sens, la Relation prolonge les écrits machiavéliens, mais elle est également le point d’aboutissement logique du Journal de mon voyage en Espagne : l’hétérogénéité que Guicciardini a perçue durant son cheminement à travers des États distincts existe, de façon paradigmatique et exacerbée, à l’intérieur même du royaume d’Espagne, et il a fallu la conjonction miraculeuse d’une reine et d’un roi d’exception pour dominer cette variété et créer les conditions nécessaires à la structuration d’un État stable et unitaire.
Quoique née, elle aussi, du récit de voyage, la démarche de Guicciardini s’éloigne donc radicalement de celle de Vettori. En choisissant de centrer son analyse sur la personnalité d’Isabelle et de Ferdinand, Guicciardini pose en effet les premières pierres d’une méthodologie nouvelle, qui met les faits bruts à l’épreuve de la subjectivité : pour que l’observation et la collecte d’informations puissent créer du sens, il faut selon lui être capable de déterminer ce qu’il faut voir. Pour cela, il convient de délaisser un regard qui engloberait de manière indiscriminée l’horizon pour, au contraire, lui donner une direction – et si possible la juste direction, déterminée grâce au travail de l’entendement.
Dans ces premiers textes, l’horizon guichardinien se cantonne toutefois encore strictement à l’Espagne, considérée comme un élément organique et cohérent en soi. À la différence d’un Machiavel, au regard autrement plus affûté par l’expérience[15], Guicciardini ne perçoit pas encore à sa juste mesure le rôle majeur que l’Espagne s’apprête à jouer dans un jeu géopolitique désormais globalisé. Malgré sa proximité avec l’épicentre du pouvoir espagnol, il n’a donc pas encore dépassé l’erreur fondamentale d’appréciation de ses concitoyens qui, jusqu’au sac de Prato en 1512, perçoivent ce royaume comme une entité autonome, détachée de l’échiquier péninsulaire. En d’autres termes, si son analyse des forces et des faiblesses espagnoles, née de son expérience de voyageur, dénote une indéniable perspicacité quant au rôle structurant des deux souverains sur le plan intérieur, Guicciardini n’est pas encore capable de mettre en réseau ses conclusions dans un contexte élargi comme il le fera par la suite dans son Histoire d’Italie.
Guicciardini ne s’est donc pas tout à fait émancipé des cadres de pensée florentins au terme de son séjour espagnol. Paradoxalement, son regard en vient même à se détourner de son objet initial pour revenir vers son point d’origine, puisque c’est depuis l’Espagne qu’il rédige ses premiers textes d’importance sur le plan historiographique, les Avertissements politiques et le Discours de Logroño. Tel est l’autre effet de sa rencontre avec des territoires et des peuples différents : il est désormais capable de distinguer ce qu’une proximité trop immédiate avec Florence ne lui permettait pas de voir. Au contact de la nouveauté, son regard a ainsi gagné en acuité et en hauteur de vue. Jean-Louis Fournel peut ainsi noter que « les deux années passées comme ambassadeur en Espagne, de janvier 1512 à la fin de 1513, ont été sans doute plus importantes pour la maturation de la pensée politique du Florentin que pour son activité diplomatique au service de la cité[16] ». En définitive, ce dont prend conscience Guicciardini depuis l’Espagne, c’est bien la faillite collective florentine, dont les fondements relèvent de profonds dysfonctionnements institutionnels, de cadres de pensée sclérosés dans le contexte inédit des guerres d’Italie, ainsi que d’un déficit de compétence en matière géopolitique. Florence a perdu la main sur son destin, car désormais, comme l’écrit Guicciardini dans une lettre adressée au Conseil des Dix après la bataille de Ravenne, « la nécessité peut davantage que la volonté[17] ». La chute de la République, quelques mois plus tard, vient sanctionner la pertinence de cette lucidité nouvelle.
Quoique dissemblables dans leurs objectifs et les conditions de leur déroulement, les voyages diplomatiques de Vettori et de Guicciardini donnent ainsi lieu à des objets textuels très différents, qui présentent toutefois la spécificité commune de s’interroger sur ce que doit voir et relever le voyageur durant son périple, mais aussi sur la forme que doit prendre cet état des lieux traversés. Si leurs réponses à ces interrogations révèlent des divergences majeures, c’est bien par leur complémentarité qu’elles prennent sens et profondeur. Confrontés à un environnement nouveau qu’il leur faut comprendre et analyser, à défaut de pouvoir le maîtriser, nos voyageurs ouvrent grand leurs yeux et, même si l’objet et l’étendue de leur curiosité diffèrent, leur démarche relève d’une même volonté de voir personnellement le monde, condition préliminaire et indispensable à la compréhension de celui-ci.
Sans doute faut-il lire, dans cette curiosité partagée, le témoignage d’une inclination commune. Mais il convient également d’y lire le signe d’une nécessité, car la relation qui lie ces voyageurs à l’univers étrange (au double sens étymologique et littéral) qui les entoure ressortit souvent de l’affrontement : contre la nature, d’abord, qui leur oppose des montagnes à gravir et des fleuves à franchir ; contre les populations locales, ensuite, dont les mœurs diffèrent parfois grandement des usages florentins ; contre des cours, enfin, qui accueillent les ambassadeurs avec le respect dû à leur fonction, mais aussi avec la prévention et le mensonge engendrés par les principes mêmes de l’échange diplomatique.
Vettori et Guicciardini n’ont pas été préparés à cette étrangeté avant leur départ de Florence. Pour vivre pleinement cette expérience et en tirer des leçons, ils sont donc contraints d’inventer non seulement l’outillage mental nécessaire à la compréhension de cet environnement nouveau, mais aussi les instruments linguistiques aptes à le décrire. Les tours et détours géographiques, mais aussi littéraires, dont leurs textes se font l’écho sont le témoignage tout à la fois concret et métaphorique de leurs tâtonnements méthodologiques. En dernière analyse, cette nécessaire inventivité trouve ses fondements mêmes dans la crise de la représentation engendrée par les guerres d’Italie : le passage d’une vision généalogique de l’autre à une vision synthétique moderne naît de l’inadéquation entre le monde, tel qu’il qu’on le voit en quittant la cité et en s’y promenant, et les instruments dont on dispose pour l’étudier.
Notes
Francesco Vettori, Voyage en Allemagne, in Jean-Marc Rivière, L’expérience de l’autre. Les premières missions diplomatiques de Machiavel, Guicciardini et Vettori : regards croisés sur la France, l’Allemagne et l’Espagne, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, 2018, p. 152.
Après en avoir rédigé le noyau à la fin de 1500 ou durant les premières semaines de 1501, Machiavel amende et réorganise son écrit entre l’été 1501 et le printemps 1503. La franche hostilité qu’on y perçoit à l’égard des Français gagne en éléments de compréhension lorsqu’on la met en relation avec la correspondance diplomatique du jeune secrétaire : à lire celle-ci, en effet, on comprend combien cette expérience a pu se révéler douloureuse pour Machiavel. Pris en tenaille entre, d’une part, un souverain et une cour hostiles et, de l’autre, l’absence de ligne directrice claire de la politique diplomatique florentine, il souffre en outre de conditions matérielles peu en accord avec une longue permanence hors les murs.
Nous avons ainsi montré comment les « portraits » (ritratto en italien) que tire Machiavel durant les années 1510-1512 de ses légations en Allemagne et en France marquent le lien chronologique et conceptuel fort, déjà souligné par Daniel Arasse (D. Arasse, « La peinture de la Renaissance italienne et les perspectives du moi », in Image et signification, Paris, La Documentation Française, 1983, p. 235), entre l’avènement de la pensée historiographique et l’évolution de la peinture italienne durant la seconde moitié du XVe siècle, qui se caractérise par la diffusion du portrait individuel. Voir à ce sujet Jean-Marc Rivière, « Du portrait diplomatique comme extension des arts figuratifs : la France et l’Allemagne dans les écrits de légation machiavéliens », Cahiers d’Études Italiennes [en ligne], Les Italiens en Europe. Perceptions, représentations, échanges littéraires et culturels (XIVe-XVIe siècle), 27/2018.
C’est à lui, notamment, qu’était adressée la lettre du 10 décembre 1513, la plus célèbre de toute la correspondance machiavélienne.
Sa seule expérience hors les murs se limite alors à la charge de podestat de Castiglione Aretino en 1506.
Dans sa biographie de Vettori, Rosemary Devonshire Jones se voit contrainte, faute d’informations, à donner comme limites extrêmes de la rédaction du livre le retour de l’auteur à Florence, en 1508, et sa mort, en 1539. Une analyse plus fine conduit Adriana Mauriello à indiquer 1513, année où Vettori
effectue sa première légation romaine, comme date probable de la rédaction du texte. Cette hypothèse est intéressante puisque, en faisant coïncider la rédaction du Voyage en Allemagne avec le début de la correspondance entre Vettori et Machiavel, elle renforce le lien qui unit les deux hommes et, par là-même, la propension à juger les écrits de Vettori à l’aune de ceux de celui qui, à l’occasion de leur mission commune, devient son ami intime. Voir Rosemary Devonshire Jones, Francesco Vettori. Florentine Citizen and Medici Servant, Londres, The Athlone Press, 1972, p. 8 et Adriana Mauriello, « Due modi di guardare l’Alemagna: Machiavelli e Vettori », Atti del Convegno Cultura e scrittura di Machiavelli (Firenze-Pisa, 27-30 ottobre 1997), Centro Pio Rajna, Rome-Salerne, 1998, p. 524.
Machiavel se place pour sa part dans une posture symétrique, négligeant tout ce qui précède son arrivée à Bolzano pour se concentrer sur la mission qui lui a été assignée. Dans cette perspective, le cheminement qui le conduit vers la cour impériale n’a pas importance en soi et doit être mené à grand train, afin de ne pas perdre de temps. Confronté à la longueur du voyage et à des difficultés linguistiques, Machiavel ne goûte d’ailleurs guère cette aventure. Seuls comptent pour lui le point d’arrivée, le lieu spécifique qui est l’objet spécifique de la mission, tandis que tout ce qui se trouve entre le point de départ et le point d’arrivée représente seulement une nécessité malheureuse sur laquelle il ne livre aucun témoignage écrit.
Le Rapport sur les choses d’Allemagne, le Discours sur les choses d’Allemagne et sur l’Empereur et le Portrait des choses d’Allemagne, respectivement rédigés en 1508, 1509 et 1512.
On comprend mieux, dès lors, pourquoi le profil de Guicciardini apparaît intéressant : choisir un membre de l’oligarchie dépourvu de « reputazione » permet de lui attribuer le titre d’ambassadeur, indispensable pour ne pas vexer Ferdinand, tout en le dévaluant dans sa fonction aux yeux du roi de France. Florence fait donc là le choix d’un habile compromis, puisque cette désignation permet de ne pas se refuser la possibilité d’une alliance future avec l’Espagne, tout en ne s’aliénant pas, à court terme, la bienveillance française. Par ailleurs, Guicciardini, quoique fils d’un homme, Piero, qui ne s’est jamais départi d’une certaine neutralité à l’égard de Piero Soderini, est également le gendre d’Alamanno Salviati, opposant déclaré au Gonfalonier de justice. Un éventuel échec de sa mission aurait donc permis à Soderini de se défausser à bon compte de sa responsabilité politique.
Ces textes sont traduits et commentés dans J.-M. Rivière, L’expérience de l’autre…, op. cit., p. 207-230.
Machiavel comprend en effet très tôt que les ambitions espagnoles en Italie ne s’éteindront pas avec la mainmise définitive sur Naples. En 1510, à l’occasion de sa mission auprès de Louis XII, il s’interroge ainsi dans sa correspondance avec le Conseil des Dix sur la possibilité qu’il y ait un lien entre la confiance apparente du pape et les préparatifs militaires espagnols.
Jean-Louis Fournel, « Guichardin et la “démunicipalisation” de l’historiographie », in A. Bartoli Langeli et G. Chaix (dir.), La mémoire et la cité. Modèles antiques et réalisations renaissantes, Pérouse, Edizioni scientifiche italiane, 1997, p. 104.
F. Guicciardini, Le lettere, Rome, Istituto storico italiano per l’età moderna e contemporanea, 1986, p. 131.
Référence électronique
Jean-Marc RIVIERE , « Le récit de voyage comme forme d’expérimentation historiographique. Missions d’ambassade et expériences hodéporiques sous la première République florentine (1494-1512) », Astrolabe - ISSN 2102-538X [En ligne], Géographies imaginaires, mis en ligne le 06/03/2025, URL : https://www.crlv.org/articles/recit-voyage-forme-dexperimentation-historiographique-missions-dambassade-experiences
Géographies imaginaires
Table des matières
1. L’imaginaire géographique dans les écrits de voyages réels
Un monde d’encre et de papier ? La part de la fiction dans la description géographique
Du haut de la tour : le voyage vertical dans la littérature moyen-anglaise
Le récit de voyage comme forme d’expérimentation historiographique. Missions d’ambassade et expériences hodéporiques sous la première République florentine (1494-1512)
Les scènes de sérail de Bernier et Tavernier : d’une esthétique de la turquerie à un laboratoire de pensée politique
La figure du Derviche dans les Mémoires du chevalier d’Arvieux : l’altérité religieuse en question
Flaubert, Vie et mort de l’exotisme
Voyage physique en Italie, voyage mental dans la littérature, ou comment penser l’altérité (Eraldo Affinati, Peregrin d’amore, 2010)
2. L’imaginaire géographique dans la fiction viatique
Le voyage merveilleux de Jacopo da Sansoverino (1416-1418)
Voyage entre la Baie d’Antongil et le Royaume d’Antangil. Les relations entre la littérature viatique et la première utopie française
Le voyage imaginaire aux XVIe et XVIIe siècles : un genre littéraire en construction
La folie de l’imaginaire comme projection utopique au théâtre : Les Folies amoureuses de Jean-François Regnard
La machine à douter : Quelques lettres d’un indien (1758), une relation de voyage en Romancie
Le genre viatique au défi de Munchausen : tribulations d'un voyageur atypique
Promenade à fenêtre au clair de lune : l’Expédition nocturne de Xavier de Maistre
Voyage au paradis des pièges : Espaces géographiques et oniriques chez Cazotte, Nerval et Baudelaire
« Une autre Terre, autour / de cette Terre » : Giovanni Pascoli, Gli emigranti nella luna (1903-1909)
Entre utopie scientifique et pays de Cocagne : un voyage dans le monde spectaculaire de la science dans Orkinzia o Terra del « radium » (1908) d’Amos Giupponi
La géographie imaginaire comme seuil de la fiction romanesque : le territoire poétique des Jardins statuaires
Un sillon tracé dans les airs : formes et enjeux de la cartographie dans les fictions de l’imaginaire
Le dialogue entre cultures à partir du roman Boussole de Mathias Énard (Prix Goncourt 2015)