Le voyage imaginaire aux XVIe et XVIIe siècles : un genre littéraire en construction

De 1787 à 1789, paraît l’anthologie de Charles Garnier intitulée Voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques, dont les trente premiers tomes sont consacrés aux voyages imaginaires et proposent de nombreux voyages fictifs français et étrangers, relativement connus. Cette publication est un moment clé pour le voyage imaginaire : elle montre la prise de conscience de l’existence d’un ensemble de récits où l’auteur (nommé « philosophe » dans l’anthologie) « a une autre manière de voyager ; sans autre guide que son imagination, il se transporte dans des mondes nouveaux, où il recueille des observations qui ne sont ni moins intéressantes ni moins précieuses [que celles des voyageurs réels][1] ». Si le syntagme voyage imaginaire ne va pas sans ambiguïté[2], il connaît une postérité importante, aussi bien dans l’édition que dans la critique, du XVIIIe au XXIe siècle, et désigne aujourd’hui des voyages fictifs de l’époque moderne dont nombreux sont ceux édités par Garnier. Cependant la définition d’un voyage imaginaire est encore loin d’être stabilisée et unanimement partagée[3] ; le corpus peut varier – parfois légèrement, d’autres fois considérablement – d’une étude à l’autre. Ces textes présentent en effet la difficulté d’être assez hétérogènes, notamment du point de vue thématique, ce qui complexifie leur étude, malgré des caractéristiques et des visées communes suffisantes pour qu’on puisse envisager l’existence d’un genre littéraire[4]. Dans cet article, nous proposerons une esquisse – car le travail de recherche est en cours – de définition du voyage imaginaire dans son ensemble et une présentation d’une partie du corpus.

Cet article s’intéressera particulièrement au voyage imaginaire dit merveilleux et plus précisément à la période 1538-1690, soit de la parution du premier voyage imaginaire français, Le Disciple de Pantagruel, à la publication du Voyage du monde de Descartes de Gabriel Daniel dernier voyage imaginaire du XVIIe siècle. Ce parcours donnera les grands traits (structurels, thématiques et historiques) de la tendance merveilleuse du voyage imaginaire, partagés en partie par le genre dans son ensemble. Il s’effectuera en trois temps qui seront précédés d’un moment définitoire (Prémisses). Le premier moment (Voyager) s’attachera à montrer la proximité notamment formelle entre récit de voyage et voyage imaginaire. Le deuxième (Fabuler) sera consacré au merveilleux et à son statut, et le dernier (Divertir, instruire, interroger, rêver) explicitera les quatre visées principales du voyage imaginaire.

Prémisses : définition du voyage imaginaire et vue d’ensemble

Grandement influencé par L’Histoire véritable de Lucien de Samosate, ce qu’on appelle voyage imaginaire regroupe un ensemble de récits de voyages fictifs, non historiques et non géographiques, c’est-à-dire qu’il s’agit de voyages vers une destination réelle (mais inconnue) ou inventée, effectués par un ou plusieurs Européens. Le voyage n’est pas forcément maritime, mais il est rarement terrestre ; il peut également être spatial ou souterrain et parfois effectué en songe ou par magie[5]. Le voyage imaginaire comprend à la fois le voyage lui-même (le déplacement[6]) et la découverte de la terre nouvelle et de ses habitants (la description). Le récit doit prêter attention à la géographie que le personnage traverse et ne pas être une simple carte ou réduit à quelques paragraphes. Il peut s’y ajouter une aventure, mais elle ne doit pas prendre le pas sur la découverte qui prête attention aux singularités incongrues et parfois tout à fait fabuleuses. On y retrouve la description d’un monde complet, et celui-ci est implicitement ou explicitement mis en perspective avec le monde réel, dans une visée divertissante, morale, critique voire réformatrice.

En outre, ce genre a la particularité d’avoir un double rapport au réel : le voyage imaginaire présente une tendance merveilleuse, où le récit est non mimétique et ne suscite pas d’effet de réel, et une tendance réaliste, qui met en avant un réalisme formel et relève de l’esthétique de la vraisemblance[7]. Mais là n’est pas la seule complexité de ce corpus. En effet, le voyage imaginaire se caractérise également par sa forme plastique, susceptible d’accueillir divers contenus et de nombreuses visées. Le voyage imaginaire comporte ainsi plusieurs sous-catégories propres à des périodes précises, qui particularisent la définition[8], et quelques textes singuliers. Si l’on synthétise la présentation du voyage imaginaire, l’on peut considérer l’emboîtement suivant : les voyages imaginaires merveilleux (les voyages rabelaisiens, héliodoriens, scudériens, cyraniens) et les voyages imaginaires réalistes (les utopies, les robinsonnades et les faux voyages réels).

Les voyages rabelaisiens (1538-1615), initiés par Rabelais à la fin du Pantagruel, correspondent au paradigme de l’Insulaire-récit tel qu’il est défini par Frank Lestringant[9]. Les voyages héliodoriens (1610-1659), très peu nombreux, sont des voyages mouvementés influencés par le roman d’Héliodore, Les Éthiopiques ou les Amours de Théagène et Chariclée, qui mettent au cœur de leur récit un voyage, ou des voyages, et les découvertes qui en découlent. À l’aventure amoureuse, devenue secondaire, est ainsi substituée une relation de découverte. Les voyages scudériens (1654-1684) sont des récits allégoriques et, le plus souvent, galants[10], épigones de la Carte de Tendre. Appartenant à la géographie galante, ils y forment un corpus singulier, marqué par la forme du récit de voyage qu’ils reprennent. Quant aux voyages cyraniens (1657-1785), il s’agit des voyages qui s’aventurent dans l’espace, sur la Lune et au-delà, dans une visée presque essentiellement critique, où sciences, morale et comique se mêlent.

Nous parlerons peu dans cet article des trois autres sous-catégories, mais nous en disons ici quelques mots. Les utopies sont ces textes qui font le récit d’un voyage dans une terre nouvelle où la société qui l’habite se présente comme rationnelle et généralement idéale[11] (L’Utopie de Thomas More, et pour le corpus français, Les Sévarambes de Denis Veiras). La robinsonnade est le nom donné à ces récits qui mettent en scène un naufrage dans une île déserte, qui oblige le voyageur à reconstruire une société[12] (Robinson Crusoé de Defoe, et pour le corpus français, L’Homme sauvage de Louis Sébastien Mercier). Pour finir, les faux voyages réels, dont les frontières avec les récits de voyage peuvent être très floues, sont des relations fictives, mais possédant l’apparence du voyage réel qu’elles prétendent être (Les Aventures de Robert Chevalier de Lesage).

Voyager : les voyages imaginaires, des récits de voyage dans les terrae incognitae

La naissance et le développement du genre du voyage imaginaire sont concomitants du développement du goût du public pour les voyages vers les lointains de la période moderne. Ces voyages fictifs reprennent notamment le cadre du voyage hauturier et font référence, non sans détournements, aux voyages et découvertes contemporaines. Rabelais fait ainsi voyager Pantagruel dans l’archipel des Perles, au Brésil, aux Indes (Pantagruel), peut-être même au Canada (Quart-Livre). L’abbé d’Aubignac précise dans son titre que sa relation est « extraite du dernier Voyage des Hollandais aux Indes du Levant » (Histoire du temps ou Relation du Royaume du Coqueterie). Cyrano de Bergerac choisit comme première étape pour son personnage la Nouvelle France et décrit la rencontre burlesque entre son voyageur volant et des autochtones effrayés. La plupart des titres reprend d’ailleurs une terminologie issue de la littérature géographique : relation, carte, voyage, description, histoire. La tendance réaliste du voyage imaginaire qui se déploie véritablement à partir de 1675 avec les premières utopies françaises, approfondit la ressemblance formelle avec le récit de voyage et multiplie les renvois thématiques aux découvertes contemporaines.

Aussi bien dans la tendance réaliste que merveilleuse, le voyage imaginaire privilégie une forme particulière du récit de voyage : une relation rétrospective et chronologique, rapportée à la première personne par un « narrateur fonction[13] » faiblement caractérisé. Elle comporte généralement une structure ternaire, aller – découverte – retour, où le deuxième élément peut être répété de manière récursive[14], et des étapes symboliques types qui rappellent les rituels du récit de voyage (départ, tempête en mer, retour) décrits par Normand Doiron[15]. Mais, la structure du voyage imaginaire est assez souple et des modulations existent. Dyrcona, le narrateur des Etats et Empires de la Lune et du Soleil, personnage individualisé si ce n’est caractérisé, a successivement une fonction de modèle puis de contre-modèle. Certains récits ne proposent pas de voyage de retour (Quart-Livre, La Relation de l’Isle imaginaire de Mlle de Montpensier, La Relation du royaume de Coqueterie, etc.). De surcroît, dans les voyages imaginaires, comme dans les relations réelles, on retrouve une tension entre description et narration[16], entre l’encyclopédie et l’aventure. La proportion des deux régimes discursifs se rejoue différemment dans chaque ouvrage, et l’on ne peut pas dire que l’une est plus caractéristique du voyage imaginaire que l’autre. La Relation de l’Isle imaginaire de Mlle de Montpensier propose un équilibre : d’un côté le récit, mouvementé, du voyage, de l’autre la description minutieuse et abondante de l’île nouvelle. À l’inverse, la Relation du Pays de Jansénie réduit à son minimum la part narrative et propose un exposé encyclopédique des mœurs des habitants de Jansénie. 

Ces récits de voyages fictifs ont la spécificité de choisir les blancs des cartes, les régions méconnues voire inconnues, pour situer leurs territoires inventés. Lointains, souvent isolés et insulaires, ces nouveaux pays permettent « un arrachement du lieu à l’œkoumène, en même temps qu’elle forme un microcosme, un abrégé du monde[17] » pour reprendre la belle formule de Marie-Christine Pioffet. C’est d’abord le Nouveau Monde (Pantagruel, Quart Livre, Le Nouveau Panurge…), les océans Indien et Pacifique (Royaume de Coqueterie, La Relation de l’Isle imaginaire…), puis les Terres australes (destination privilégiée des voyages imaginaires du XVIIIe siècle) et finalement l’espace, la Lune en premier lieu, mais certains voyageurs poussent jusqu’à Mercure (La Relation du monde de Mercure attribuée au Chevalier de Béthune) voire jusqu’à Saturne (Les Voyages de Milord Céton de Roumier Robert) et Sirius (Micromégas).

Fabuler : les voyages imaginaires merveilleux, des voyages impossibles et des mondes merveilleux

Les récits de voyage réel ne sont qu’un des modèles du voyage imaginaire. Il en existe notamment un autre, tout aussi essentiel voire plus encore : L’Histoire véritable de Lucien de Samosate, auteur grec du IIe siècle, connu du monde occidental depuis le XVe siècle et dont la traduction en français en 1654 par Perrot d’Ablancourt a renouvelé l’influence. Cette fiction comporte deux caractéristiques principales que l’on retrouve dans le voyage imaginaire et plus particulièrement dans sa tendance merveilleuse : le récit d’un voyage vers des lointains fictifs ou inatteignables – dont la Lune –, où l’extraordinaire et l’impossible font loi, et un rapport parodique et critique envers les voyages réels qui lui servent pourtant de cadre premier. À l’image de L’Histoire véritable, les voyages imaginaires merveilleux ne cherchent en effet pas à être pris pour réels, au contraire ! Un ensemble de procédés est mis en place pour signifier la fiction et cela dès les paratextes. C’est par exemple le choix d’un titre associant un genre relevant du réel et un nom de lieu inventé, comme la Carte de l’Isle du Mariage. C’est également l’insertion d’un ensemble d’éléments paratextuels qui n’attestent pas de la réalité du voyage, mais de sa fictionalité. Le Nouveau Panurge compile ainsi les preuves qui attestent de sa fausseté : du titre aux textes préliminaires en passant par l’auteur fictif, tout renvoie à la fiction. Panurge est bien sûr un personnage inventé, le privilège du roi de l’Autre Monde est ouvertement faux et le titre mentionne une île imaginaire. Ce même détournement se retrouve dans le réemploi des différents procédés d’attestation des récits de voyage. Le recours à l’expérience et le poids épistémique de la vision sont repris et détournés de manière parodique voire satirique. Les voyages imaginaires se moquent ainsi des prétentions au réel des voyageurs, souvent fabulistes ou tout simplement menteurs, mais indiquent aussi très clairement dans quel régime référentiel ils prennent place et ainsi la manière de les considérer (nous y reviendrons).

Étonnamment, ce n’est pas dans l’exotisme nouveau, c’est-à-dire dans les nouvelles connaissances apportées par les voyageurs, aussi extraordinaires soient-elles, que le voyage imaginaire merveilleux puise la plus grande part de son inspiration pour ses fables. Certes, l’exotisme est parfois présent. Les nombreux animaux de l’île de Medamothi évoquent ceux nouvellement rencontrés au Canada. Néanmoins, ce n’est pas à lui que la part belle est faite. Le voyage imaginaire a recours à d’autres formes de merveilleux. Le merveilleux antique (homérique, mythologique et géographique[18]) reste dominant, mais se déploient également un merveilleux populaire (notamment dans les premiers voyages imaginaires comme Le Disciple de Pantagruel, les Quart et Cinquième livres), parfois un merveilleux scientifique (les possibilités qu’ouvre la science nouvelle sont exploitées au XVIIe siècle, notamment dans les voyages imaginaires cyraniens) et un merveilleux romanesque (c’est-à-dire issu des grands romans qui ont marqué le début et la première moitié du XVIIe siècle, tels Don Quichotte, L’Astrée, Polexandre). Comme l’explique Sylvie Requemora, la littérature exotique se base sur l’imitatio bien davantage que sur la mimésis et « les sources du voyage dans la littérature exotique sont donc orales et écrites, folkloriques et imaginaires, scientifiques et littéraires. Avant même les sources historiques des récits de voyage, c’est un fond culturel flattant l’imaginaire des lecteurs qui intervient dans le traitement du thème[19] ». De plus, du monde baroque à l’univers des Lumières, en passant par le moment dit classique, les formes de la merveille se modifient. Si le début de la période moderne n’hésitait pas à multiplier les monstres, ces créatures invraisemblables – pensons à ceux qui peuplent les voyages de Pantagruel et de Panurge –, la seconde moitié du XVIIe siècle apporte une certaine rationalisation du merveilleux dans le voyage imaginaire. Les voyages scudériens puisent ainsi surtout dans l’imaginaire mythologique, et le merveilleux y reste dans l’ensemble vraisemblable. Le XVIIIe siècle poursuivra cette tendance et choisira d’utiliser davantage le « merveilleux viatique[20] », les merveilles des voyages, lorsqu’il aura besoin d’éléments extraordinaires.

Mais fabuler ne signifie pas seulement présenter un récit fictif et un univers matériel merveilleux, le geste est plus démiurgique. Fabuler, en ce qui concerne les voyages imaginaires dans leur ensemble, c’est inventer un monde complet, c’est-à-dire un lieu, une topographie, une faune, une flore et surtout une (ou des) société(s). En somme, créer un monde matériel et un monde moral. La Relation de Frisquemore est une parfaite illustration de cette complétude créative. L’auteur, probablement Charles Sorel, imagine un pays nordique avec une toponymie nouvelle, un climat froid mais agréable, des animaux et des végétaux de type polaires et des habitants vertueux, auxquels la présence d’une carte détaillée donne corps et illusion de réalité. Pour autant, le voyage imaginaire contient moins des propos sur l’Autre (c’est-à-dire le monde étranger, différent du Soi) que sur lui-même (le monde connu, ici occidental et surtout français). Il n’est pas tant – voire il n’est pas – question de faire référence à une société lointaine ou d’inventer un peuple tout à fait nouveau que de représenter la société européenne, ou une partie de celle-ci, ses travers (surtout aux XVIe et XVIIe siècles), mais également ses idéologies et ses rêves (davantage au XVIIIe siècle). Cyrano de Bergerac fait le procès de l’ethnocentrisme occidental sur la Lune. Artus Thomas, dans L’Isle des Hermaphrodites, propose un portrait à charge des mignons d’Henri III. Les voyages imaginaires sont donc des voyages prétextes, des voyages miroirs, où l’ailleurs est créé pour parler de l’ici. 

Divertir, instruire, interroger et rêver : les quatre visées des voyages imaginaires

Le potentiel épistémologique, mais surtout axiologique, de ces textes a été perçu dès leur parution. Dans sa présentation initiale du voyage imaginaire, Garnier précise déjà : « Critique, morale, philosophie, peintures intéressantes : nous comptons parler alternativement à l’esprit pour l’amuser & l’instruire[21] ». Ces deux visées, qui rappellent le fameux binôme docere et placere, le plaire et instruire, issu de la rhétorique antique et repris maintes fois depuis les années 1660 comme objectif de la littérature classique, ne cesseront d’être mises en valeur par les auteurs eux-mêmes pour caractériser les voyages imaginaires. L’avis au lecteur de La Relation du voyage mystérieux de l’Isle de la Vertu, qui propose le récit d’un voyage allégorique et moral dans une perspective catholique, commence ainsi : « Ce petit Ouvrage estant heureusement tombé entre les mains d’un Ami […], & ayant jugé qu’il pourroit estre utile & agréable aux Ames chrestiennes ; j’ai cru faire mon devoir en le mettant au jour […][22] ». Il convient cependant de revenir sur la visée instructive, implicitement moralisatrice, du voyage imaginaire, qui s’avère trop réductrice. Rappelons-le, Garnier est un auteur qui s’est très tôt intéressé à la littérature pédagogique et morale[23], mais il s’agit également d’un éditeur qui publie dans un contexte (encore) marqué par la censure, royale et religieuse. Prôner la vertu morale d’un texte, c’est un moyen de passer au-dessus de son contenu parfois polémique, comme c’est le cas, dans l’anthologie, de certains ouvrages d’auteurs libertins. Genre mineur et très libre, car non codifié, le voyage imaginaire est avant tout une forme plastique, susceptible d’accueillir une multitude de contenus, parfois très différents d’une œuvre à l’autre, et souvent hétérodoxes, pour lesquels la visée instructive telle qu’elle est pensée par Garnier ne correspond pas. Si ce genre peut divertir et instruire – et le premier n’induit pas forcément le second[24] –, il peut plus largement interroger, le plus souvent sur la base d’une critique, et amener à rêver, lorsqu’il propose des modèles voire des réformes.

Les voyages imaginaires cherchent à faire réfléchir leurs lecteurs sur leur société et plus largement leur univers. Cette visée s’incarne notamment dans un motif, celui du miroir, que l’on retrouve plusieurs fois dans les voyages lunaires. Arrivés sur la Lune, les voyageurs peuvent contempler la Terre et les actions de leurs contemporains grâce à un miroir enchanté. Guerres, comportements immoraux, injustices, les Terriens (occidentaux) souffrent alors de la comparaison avec le monde céleste, lui idéal, ou en tout cas, de la distance morale qu’apporte la distance géographique. Dans le Supplément au Catholicon, ou Nouvelles des régions de la Lune, les quatre voyageurs commencent par découvrir le palais de la Dame lunaire qui les accueille avec bienveillance et leur montre les salles des idées et des souhaits terrestres, puis la salle d’observation de la Terre. La Lune et ses habitants, malgré sa cour idéale, ses philosophes ridicules ou encore ses alchimistes moralisateurs, ne les intéresseront jamais vraiment ; ils préféreront toujours se tourner vers la Terre, qui leur offre le tableau satirique des Espagnols et de la Ligue catholique.

Le voyage imaginaire peut également posséder une visée modélisatrice (qui propose des modèles) voire réformatrice (qui cherche à réformer), en un mot, celle du rêve, qui n’est pas l’apanage des voyages imaginaires utopiques. Cette visée est plus perceptible et importante au XVIIIe siècle, mais on en trouve des exemples dès le XVIIe siècle et dans la tendance merveilleuse du voyage imaginaire. Dans L’Isle des Hermaphrodites, dans un long discours final, l’auteur propose un programme intellectuel et moral d’inspiration chrétienne, symétrique du matérialisme et de la décadence de l’île des Hermaphrodites. Dans Les Voyages de Milord Céton, voyage imaginaire cette fois du XVIIIe siècle, Roumier Robert, après avoir fait parcourir au lecteur toutes les planètes du système solaire, établit sur Terre un royaume dirigé par une femme, philosophe et militaire, digne incarnation du monarque éclairé rêvé par les Lumières.

 

Au XVIIIe siècle, en parallèle du goût de plus en plus marqué du public pour les récits de voyage, le voyage imaginaire se déploie dans sa tendance dite réaliste. Les récits de voyages fictifs qui se donnent l’apparence de relation véritable prennent ainsi le pas sur la tendance merveilleuse. Mais ce n’est pas pour autant que celle-ci disparaît. Elle subsiste, au contraire, et ne cesse de se renouveler. Les voyages cyraniens se poursuivent et continuent de s’intéresser aux sciences et techniques nouvelles – l’invention de la montgolfière lui donne notamment un nouvel essor –. L’influence fantaisiste et satirique de Swift se fait sentir en France (Le Nouveau Gulliver de Desfontaines). Les îles deviennent des pays de Cocagne (Voyage dans l'île des plaisirs de Fénelon) et des îlots libertins (Relation véridique qui a l'air d'un songe, anonyme, de 1779). On s’intéresse aux terres encore inconnues que sont l’Afrique et la Terre australe, que l’on peuple de génies et d’autres créatures extraordinaires. À l’intérieur de la Terre, les Enfers laissent la place à des mondes étranges et utopiques (Icosaméron de Casanova). Vivaces et multiples, désormais difficilement appréhensibles en sous-catégories, les voyages imaginaires merveilleux font donc également partie du paysage littéraire du XVIIIe siècle, ce que relèvera Garnier en proposant dans son anthologie, au côté des voyages imaginaires romanesques – c’est-à-dire réalistes –, la classe des voyages imaginaires merveilleux.

Capucine Zgraja

Aix-Marseille Université

 

Notes

[1]

Charles Georges Thomas Garnier, Voyages imaginaires, songes et visions cabalistiques, Paris, 1787-1789, p. 1.

[2]

Voir les riches pages de Jean-Michel Racault, L’Utopie narrative en France et en Angleterre (1675-1761), Oxford, Voltaire Foundation, 1991, p. 244-288, qui cernent l’ambiguïté du syntagme.

[3]

Quoique Philip B. Gove ait proposé une définition pertinente, mais uniquement pour le XVIIIe siècle, qui sert de point de départ à notre travail, voir Philip B. Gove, The Imaginary Voyage in prose fiction, London, Octagon books, 1975.  p. 174-178.  Notre définition rejoint en partie celle que donne Jean-Michel Racault pour l’utopie narrative, sous-catégorie du voyage imaginaire, Op. Cit., p. 19-25. Le voyage imaginaire comme genre n’est l’objet que de peu d’études. Les rares études d’ensemble sont désormais anciennes, et les plus récentes ne s’arrêtent sur le voyage imaginaire que d’une manière secondaire ou transversale.

[4]

Au sens où l’entend Jean-Marie Schaeffer, Qu’est-ce qu’un genre littéraire ?, Paris, Seuil (collection Poétique), 1989.

[5]

Nous nous écartons d’un critère proposé par P. B. Gove, que nous estimons trop restrictif et qui met de côté des ouvrages qui correspondent autrement en tout point à la définition donnée. Pour les songes, par exemple, le Voyage d'Alcimédon ou Naufrage qui conduit au port du Comte de Martigny, le Voyageur philosophe de Villeneuve. Pour les déplacements magiques, Milord Céton de Roumier Robert ou encore la Relation du monde de Mercure du Chevalier de Béthune.

[6]

Dans de rares cas, le déplacement est très court. C’est le cas de certains voyages effectués par un procédé magique. Néanmoins, si ce déplacement est présenté comme un voyage et que la suite présente la description détaillée d’un monde imaginaire, nous ne voyons pas de difficultés à inclure ces récits au genre.

[7]

Jean-Michel Racault, op. cit.

[8]

Déjà Geoffroy Atkinson proposait plusieurs sous catégories, The Extraordinary voyage in French literature. 1, Before 1700, New York, Burt Franklin, 1967.

[9]

Frank Lestringant, Le Livre des îles. Atlas et récits insulaires (XV-XVIIIe siècles), Paris, Droz, 2002.

[10]

Dans le sens que donne Delphine Denis à cet adjectif, Delphine Denis, Parnasse galant. Institution d’une catégorie littéraire au XVIIe siècle, Paris, Honoré Champion, 2001.

[11]

Voir notamment J.-M. Racault, op. cit., pour une définition et une étude de cet ensemble qu’il nomme plus précisément « utopie narrative ».

[12]

J.-M. Racault propose l’ébauche d’une étude de ce type de voyage imaginaire.

[13]

Le Disciple de Pantagruel (Les Navigations de Panurge), Guy Demerson et Christiane Lauvergnat-Gagnière (éd.), Société des Textes Français Modernes, n°175, Paris, Nizet, 1982, p. XLI.

[14]

 Ainsi le Quart-Livre de Rabelais qui ne se finit pas, propose un itinéraire insulaire qui pourrait s’étendre indéfiniment. Au XVIIIe siècle, avec Les Voyages de Milord Céton, Marie-Anne Roumier Robert utilise ce même principe structurel, mais cette fois dans l’espace, où les planètes remplacent les îles.

[15]

Normand Doiron, L’Art de voyager, le déplacement à l’époque classique, Paris, Klincksieck, 1995. 

[16]

Réal Ouellet, « Le discours fragmenté de la relation de voyage », Saggi e ricerche di letteratura francese, vol. 25, 1986, p. 175-200.

[17]

Marie-Christine Pioffet, « Ouverture », Dictionnaire analytique des toponymes imaginaires dans la littérature narrative de langue française (1605-1711) (Marie-Christine Pioffet dir.), Paris, Editions Hermann, 2013, p. 3.

[18]

Ce dernier irrigue les récits de voyage modernes puisque, jusqu’au XVIIIe siècle, géographie réelle et géographie imaginaire se mêlent.

[19]

Sylvie Requemora, Voguer vers la modernité. Le voyage à travers les genres au XVIIe siècle, Paris, PUS (« Imago Mundi »), p. 354.

[20]

Sylvie Requemora, op. cit., p. 349.

[21]

Charles Garnier, op. cit., p. 4.

[22]

Anonyme, Relation du voyage mystérieux de l’Isle de la Vertu, à Oronte, Rouen, Jacques du Mesnil, 1684, non paginé.

[23]

Voir la thèse de Florian Ponty, La collection des voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques (1787-1789). Enjeux éditoriaux, génériques et idéologiques dans l’Europe des Lumières, Université Côte d’Azur et Université Western Ontario, soutenue en 2024, p. 25-34.

[24]

C’est le cas de la Relation de l’Isle imaginaire, à l’origine simple plaisanterie à l’égard d’un noble prétentieux de Dombes, finalement publié pour le plaisir de Mademoiselle et d’un cercle de lecteurs choisis.

Référence électronique

Capucine ZGRAJA, « Le voyage imaginaire aux XVIe et XVIIe siècles : un genre littéraire en construction », Astrolabe - ISSN 2102-538X [En ligne], Géographies imaginaires, mis en ligne le 09/04/2025, URL : https://www.crlv.org/articles/voyage-imaginaire-aux-xvie-xviie-siecles-genre-litteraire-en-construction

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Table des matières

Présentation

2. L’imaginaire géographique dans la fiction viatique